El Mousaoui, boxeur au coeur d’or

Il n’est ni Français ni Marocain. Il est boxeur. Mi-ange, dans la vie de tous les jours il est très apprécié, mi-démon, sur le ring il n’a plus d’amis, Ahmed El Mousaoui est la star de la boxe tricolore. À 25 ans, il a connu une ascension rectiligne. Et ne désire qu’une seule chose : … Continuer la lecture de « El Mousaoui, boxeur au coeur d’or »

Par Florian Gautier Publié le samedi 01 avril 2017

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Témoins

Il n’est ni Français ni Marocain. Il est boxeur. Mi-ange, dans la vie de tous les jours il est très apprécié, mi-démon, sur le ring il n’a plus d’amis, Ahmed El Mousaoui est la star de la boxe tricolore. À 25 ans, il a connu une ascension rectiligne. Et ne désire qu’une seule chose : décrocher un titre mondial.

Ahmedelmousaoui

Dès le premier coup d’oeil, on s’aperçoit qu’Ahmed est bien plus qu’un boxeur. Le sourire aux lèvres, disponible même au saut du lit – il faisait une sieste, réceptif et blagueur, il a toutes les armes pour séduire ses interlocuteurs et son public. Il le sait et, même s’il n’ose pas l’avouer, il en joue. Yahia Boubekeur est son conseiller officieux, son ami, son oreille bienveillante. Il le connaît mieux que quiconque et dit tout haut ce qu’Ahmed cache derrière son sourire à la presse : « Il joue beaucoup de ce côté beau gosse. Pour moi, Ahmed c’est un peu le Cristiano Ronaldo de la boxe. Il est beau gosse, les filles l’aiment bien, les mecs aussi. Tout le monde l’aime bien. Il a une belle boxe qui plaît, il est technique, il est complet. Même dans la vie, c’est un artiste. Il fait des trucs extraordinaires. » Ahmed serait à la boxe ce que Ronaldo est au foot ? Des points communs sont facilement identifiables – beau gosse, disponible, travailleur, souriant -, d’autres ne confirment pas la comparaison – star, richissime…Le boxeur à la face d’ange et aux poings d’acier confirme son identification au dribbler portugais : « Je suis un fanatique de Ronaldo. J’admire beaucoup ce qu’il fait. C’est un travailleur humble qui aide beaucoup les gens. J’aime bien sa manière d’être. On peut pas dire qu’il n’est pas sérieux ni solidaire. Il en a des qualités. » Surtout que Cristiano Ronaldo plaît aux femmes. De ce côté là, Ahmed n’a rien à envier à son idole comme il le confie avec une fausse gêne : « C’est vrai qu’au niveau des meufs ça marche bien. Je suis célibataire, ça fait longtemps que je n’ai pas eu de relations sérieuses (rires). J’ai le temps d’y penser mais à force d’en rencontrer, même s’il se passe quelque chose c’est pas évident de s’attacher. Je suis pas du tout un garçon violent (sourire). » Il n’hésite pourtant pas à mettre en avant son comportement de solitaire, loin de toute l’effervescence provoquée par le monde du sport. Une face bien réelle que Nasser Lalaoui tient tout de même à nuancer : «  C’est un solitaire qui est bien entouré quand même. Entre les gonzesses, les potes et tout ça…! » Bien soutenu par Yahia Boubekeur, son conseiller officieux, son ami, son oreille bienveillante – qui connaît Ahmed depuis l’âge de ses sept ans : « Ahmed est un paradoxe. Il aime être seul mais tout le monde le voit, il passe à la télé. Ce n’est pas tellement un loup solitaire. Il aime bien être vu, il aime bien se montrer, il aime bien parler avec les gens. Il va facilement vers les gens. »

Gauche, droite, crochet, uppercut…Depuis son enfance, Ahmed ne vit que pour la boxe, sport qu’il a commencé à pratiquer à l’âge de huit ans. C’est dans les Yvelines que tout a commencé : « J’habitais dans le 77 à l’époque et mon père a décidé de déménager dans le 78 parce que son travail était trop loin : du coup on est partis à La Verrière. Il travaillait à Trappes. Deux mois après qu’on soit arrivés, j’ai fait la connaissance d’un gars qui habitait dans mon bâtiment, lui au rez-de-chaussé, moi au quatrième et on se voyait tout le temps. C’est devenu mon copain. Un jour il est venu et il m’a dit « Viens t’inscrire à la boxe ». J’ai demandé à mon père et il m’a dit « Vas y, j’aime bien la boxe. » C’est comme ça que j’ai commencé. » Né au Maroc, arrivé à l’âge cinq ans en France dans le cadre du regroupement familial, le grand brun aux yeux marrons s’est accroché à la boxe pour réussir dans la vie. À défaut de poursuivre dans la voie des études qu’il n’éludait pas pour autant : « J’ai un BAC ES. C’était pas évident de faire de la boxe et suivre les cours. C’est pour ça que j’ai du redoubler ma première ES. Après le BAC, j’ai lâché. »

Fraîchement débarqué à Aulnay-sous-Bois où il suit un entrainement bi-quotidien pendant trois jours, Ahmed a intégré le groupe d’entraînement de professionnels dirigé par Nasser Abdel Lallaoui et Halim Chalabi. C’est Natalie Helf, son nouvel agent, qui est à l’origine de ce  « transfert » comme l’explique Halim : « On avait des contacts avec son ancien entraîneur qui venait mettre les gants ici et son agent Natalie Helf. Son agent a bien aimé la structure et notre façon d’entraîner et du coup ils ont pris contact pour pouvoir changer d’encadrement. Derrière, on a trouvé un terrain d’entente avec Ahmed. » Bonne pioche. Toutefois, les deux entraîneurs font tout pour éviter de mettre en avant leur poulain en le plaçant sur le même pied d’égalité que ses partenaires d’entraînement. Sans omettre ses très bonnes capacités. Nasser ne se prive pas de rappeler que « ce n’est pas un des meilleurs, ajoutant, que c’est celui qui a le plus de potentiel. »  Volubile, il continue sur sa lancée : « Le meilleur ? Je ne peux pas savoir : on verra ça à la fin de la carrière. Il est au début de sa carrière. Même s’il a beaucoup de combat parce que pour un mec de 25 ans : il a déjà 25 ou 26 combats. Il est passé pro très rapidement, je pense que c’est une bonne chose. » En passant professionnel à l’âge de dix-huit ans, Ahmed a clairement fait le choix de ne pas participer aux Jeux Olympiques. L’envie de combattre face aux plus gros, être reconnu et payé, l’impatience et l’insouciance de la jeunesse : ce sont les raisons qu’avance Ahmed. « Si, les JO me font rêver, il y avait de quoi faire en plus. J’étais encore Juniors à 18 ans et il y avait les JO 2008 : j’allais passer Seniors mais je ne me voyais pas attendre quatre années pour les prochains Jeux. J’ai décidé de passer pro parce que je ne suis pas patient. Mais je pense avoir fait le bon choix. On ne peut pas revenir en arrière, je ne regrette rien. »

Ahmed vit à l’instinct. Il vit comme il boxe. Instinctivement. D’aucuns penseraient que la boxe serait un travail, un moyen pour arriver à ses fins, le franco-marocain s’est épris de ce sport. Yahia Boubekeur n’a aucun doute quant à la sincérité de son protégé envers son sport : «  Ouais, il est passionné mais en fin de compte comme c’est quelque chose qui est en lui et que c’est intrinsèque, c’est quelque chose qu’il vit naturellement. Il n’est pas dedans à fond parce que c’est comme un sixième sens. Il le vit parce que c’est comme ça. » Le binôme d’entraîneurs s’attèle à développer cette culture naturelle de la boxe, ce boxeur-né. Nasser Lallaoui use de la métaphore pour expliquer le travail qu’il leur incombe : « C’est comme un jardinier. Il a plein de fleurs mais il en a une qui est plus rare que les autres, qui va lui donner plus de plaisir que les autres soit en la regardant, soit en la voyant grandir. On sait qu’on va prendre plaisir à voir grandir Ahmed, que l’on va faire éclore une belle fleur plutôt qu’une marguerite ou un truc banal. En tant qu’entraîneur, celui qui va me faire le plus bander, c’est Ahmed. Un boxeur veut prendre des trucs. Un entraîneur veut emmener son boxeur le plus loin possible pour qu’il prenne des titres. La carte de visite d’un entraîneur c’est la réussite de ses boxeurs. Et quand tu as dans ton écurie un bourricot, deux chevaux de trait, un cheval de labour et un cheval de course, tu sais que c’est le cheval de course qui va gagner la course. Tu t’occupes de tout le monde, mais chacun à sa manière. Le cheval de labour tu lui mets une grosse charrue parce que c’est un besogneux et le cheval de course tu le bichonnes parce qu’il doit être bichonné parce qu’il se dérègle vite. »

Loin de piaffé d’impatience, Ahmed a désormais mûri. Celui qui n’a « jamais été un bagarreur » et qui « n’aimait pas la bagarre » veut encore progresser. Alors il se sert de sa tête pour mieux faire marcher ses poings. Nasser l’a remarqué : « Il est attentif, il écoute. Comme toutes les personnes intelligentes, il a une réflexion. Il n’écoute pas bêtement. Dès qu’il y a un truc qui le percute, il pose la question « oui mais pourquoi ? » C’est un mec qui écoute. Il sait ce qui est bon pour lui et ce qui n’est pas bon. Même si des fois il fait des écarts parce qu’il est jeune. Il sort pas mal, c’est ce qu’on lui reproche. Je lui avais dit quand il a signé ici. Il a un gros potentiel, il le sait. Il y a des sacrifices à faire. Soit il est prêt à les faire et il n’aura pas de regrets soit il n’est pas prêt et il n’aura que des regrets. »

En ce moment même, il entre dans une période de préparation intense puisqu’il combat le 5 décembre en Nouvelle-Zélande pour y défier le numéro un Australien, Jeff Horn. L’objectif étant de se rapprocher des meilleurs au classement mondial et, à l’avenir, tenter de décrocher une ceinture mondiale. Le graal de toute une vie. Pour pouvoir prétendre à combattre face aux plus grosses pointures, Ahmed doit encore resserrer son jeu. Le talent ne se suffit pas à lui-même. De son propre aveu, il se percevait il y a encore quelques années comme un technicien, un styliste. Maintenant, il n’hésite pas à cogner. Cogner pour mettre à terre son adversaire. Cogner pour en finir rapidement avec ses adversaires. C’est Halim, son second entraîneur, qui discoure de la sorte : « Au niveau mental, c’est vrai, il faut faire un travail sur Ahmed, lui faire comprendre qu’il est dur et qu’il peut mettre K.O ses adversaires…Mais il faut une mise en application sur le ring aussi. Il était vachement aérien. Il l’est toujours mais un peu moins parce qu’il faut savoir abréger les combats. Il doit se mettre dans la peau du champion. C’est simplement ça qui lui manque. »

Et ce n’est pas faute de côtoyer les meilleurs. En 2013, il rencontre aux États-Unis la référence de son sport. Floyd Mayweather, himself. « C’était magique. Maintenant ça ne m’impressionne plus trop. J’étais impressionné au début. Mais maintenant c’est passé. » Pendant huit mois – en comptant les interruptions – Ahmed a posé ses valises outre-atlantique après qu’un manager lui a proposé un contrat. Welcome to Chicago. C’est là qu’Ahmed découvre les grandeurs américaines, les folies du sport, l’importance de la boxe : « Eux, ils sont sur une autre planète. La boxe est un sport national déjà là-bas. C’est le sport le plus regardé avec le football américain, le baseball et le basket aussi. » Entraînements, visites, découvertes : sa brève expérience sur le continent de toutes les folies a été positive. Pour un homme qui adore les voyages – peut-être une idée de reconversion ? – Chicago a été enrichissant : « J’ai tourné un petit peu dans la ville. Je ne suis pas un grand fan de tout ce qui est musée, art etc mais j’aime bien roder, tourner en ville. C’est super sympa. Mais je n’ai pas fait que ça. J’ai fait deux fois Las Vegas pour voir un ami et Boston. J’ai boxé deux fois aux USA à Chicago. » Seul, loin de sa famille.

Pourtant, il n’a pas besoin d’aller aussi loin pour que sa famille ne vienne pas le voir en combat. Elle préfère l’entourer et le conseiller en dehors du ring, loin des coups et blessures : « Mon père est venu me voir une seule fois boxer. C’était lors de mon dernier combat pour l’Union Européenne. Ça le fait stresser. Ma mère est venue au combat d’avant et c’était la première fois. En professionnel, je parle. Ma mère est venue deux fois dans sa vie : une fois en 2008 pour les championnats de France amateurs et elle est venue là. » Une absence à double tranchant pour Ahmed qui trouve en leur présence une source supplémentaire de motivation : « Je les comprends. C’est pas évident de voir son fils prendre des coups mais après c’est une motivation supplémentaire quand ils sont là. Mais ça donne chaud je ne te le cache pas (rire). C’est pas évident. »  Qui aime voir ses enfants se faire taper dessus ? Pas grand monde.

Toujours est-il qu’il se bat pour vivre – c’est son gagne-pain – et pour défendre les couleurs de la France. Lui qui a la double nationalité, boxe sous la bannière tricolore (il a quitté le Maroc à l’âge de cinq ans). Dans le sport, particulièrement en France, il y a un problème avec les bi-nationaux et la question que soulève l’amour d’un sportif envers sa patrie. Ahmed ne se pose pas toutes ces questions : « On sait que je viens de France et c’est tout. Je boxe pour les deux pays encore. On verra après. C’est l’hymne national français qui retentit mais ça aurait pu très bien être l’hymne marocain. Enfin on verra ce qui sera le plus avantageux pour moi : quel pays me fera le plus briller ? » N’y voyez en rien un intérêt financier ou médiatique. Simplement une opportunité d’exercer son art dans les meilleures conditions. Pour Yahia Boubekeur, la question ne se pose même pas : « Il a toujours boxé pour la France parce qu’il a été en équipe de France. J’en ai parlé plusieurs fois avec lui et il boxe pour la France. Du fait de ses origines, de son nom et de sa culture, le Maroc en parle un peu dans les médias et du coup il est un peu pris comme ça par défaut. Il se sent un peu plus Français. Il a baigné dans l’équipe de France. Il n’est pas plus Marocain qu’il n’est Français. Pour ses parents et sa culture, il est Marocain mais pour la boxe et tout il est Français. On lui avait proposé de faire un truc avec le Maroc pour le Championnat d’Afrique, il avait refusé. Je lui ai dit de refuser parce que l’on préférait rester dans le réseau Européen. Et puis bon, au final, il est Français. Il n’y a pas d’ambiguité là-dessus. »

Avec sa gueule d’ange et son sourire charmeur, on verrait bien Ahmed tenir un rôle (son propre rôle ?) au cinéma. Enfin, il y a déjà pléthore de films sur la boxe. Reflètent-ils vraiment la réalité et le quotidien d’un tel sportif ? « C’est pas mal, c’est assez réel. Dans un film, tu n’as pas le temps de vraiment bien raconter sinon ça dure trois heures. J’ai vu le dernier « La Rage de Vaincre », c’est pas mal. » Lui aime bien « Ali » car Will Smith « joue bien dedans. » Et quand on lui demande s’il aimerait écrire une autobiographie, comme tous ses sportifs qui surfent sur leur image pour remplir leurs poches, sa réponse est loin d’être laconique : « Je n’aime pas la lecture (rires). J’ai toujours été nul en français et en philo donc je ne ferai pas un livre. » Qu’il écrive déjà sa propre histoire en allant chercher une ceinture mondiale.

Ahmed est ce gendre idéal. Regard perçant, sourire ravageur, muscles saillants, sportif, calme et discret. Mais il vit parallèlement dans un autre monde. Celui des coups, des cris, du sang et de la fureur. Bienvenue dans la vie d’Ahmed El Mousaoui.

 

Par Florian Gautier Publié le samedi 01 avril 2017