La légende africaine

Dans le livre des records, John Akii-Bua restera à jamais le premier athlète Est-Africain médaillé d’or aux Jeux Olympiques et détenteur d’un nouveau record du monde. À Munich, en 1972, il devient une icône du sport africain, du 400 m haies et symbolise également une Afrique pleine de ressources mais fissurée par la guerre.  En … Continuer la lecture de « La légende africaine »

Par Florian Gautier Publié le dimanche 16 juillet 2017

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Retour gagnant

Dans le livre des records, John Akii-Bua restera à jamais le premier athlète Est-Africain médaillé d’or aux Jeux Olympiques et détenteur d’un nouveau record du monde. À Munich, en 1972, il devient une icône du sport africain, du 400 m haies et symbolise également une Afrique pleine de ressources mais fissurée par la guerre.  En Ouganda, le plomb des balles éclipse l’or de sa médaille. 

Akii

Sur les chemins tortueux et sablonneux d’un pays en pleine guerre, John Akii-Bua s’enfuit en voiture. Direction Tororo et la frontière du Kenya, terre d’exil. En mars de cette année 1979 il met à l’abri sa famille tandis que l’Ouganda plonge dans un terrible chaos. Le dictateur Idi Amin Dada, au pouvoir depuis son coup d’état du 25 janvier 1971, déclare la guerre à la Tanzanie. Le pays est à feu et à sang et la parenthèse magique ouverte par l’or olympique s’est vite refermée sur le sang de la tribu des Langi à laquelle appartient John. Trois de ses frères ont été emmenés par camion à la frontière de la Tanzanie et probablement exécutés. Il craint pour sa vie qui, malgré une performance devenue légendaire, n’est composée que d’os et de chair. Marquée Lango qui plus est.

Sa vie avait pris un autre tournant lors des Jeux Olympiques de Montreal en 1976. Prêt à remettre sa couronne en jeu, il ne posa même pas un pied dans le stade olympique : l’Ouganda est privée de cette olympiade en raison des violations des droits de l’homme dans le pays. John aurait pu réaliser un doublé historique ; l’histoire retiendra qu’il était dans un avion au moment de la finale du 400 mètres haies. Agent de police avant d’être un athlète, à moins ce que ce ne soit l’inverse, il revêt l’uniforme à son retour en Ouganda. Mais son rêve olympique le ronge et il tente de le noyer dans l’alcool. Il fume également. Sept ans se sont écoulés depuis son sacre, onze depuis l’arrivée de l’entraîneur national britannique, Malcolm Arnold.

La venue du coach britannique devance la politique sportive décrétée par le futur dictateur Idi Amin Dada. En avril 1968, le natif de Manchester, découvre l’Ouganda, où les talents athlétiques sont inexploités. C’est en lisant une publicité qu’il répond à la demande du pays qui recherche un entraîneur national. Il passe un test à la Unganda High Comission de Londres : son passeport sportif, lui qui a étudié à Loughborough College of Physical Education, enseigné à Manchester et à Bristol en tant que chef dans l’éducation physique et détenteur de nombreux titres scolaires en triple saut et saut en longueur, achève de convaincre le jury. L’athlète amateur devient coach national d’athlétisme.

Conscient du poids de sa mission, Malcolm Arnold potasse. Il connaît tous les excellents athlètes du pays et les potentiels champions et championnes : Lawrence Ogwang sauteur en longueur et triple sauteur, Patrick Etolu sauteur en hauteur, Amos Omolo sprinter, Judith Ayaa une talentueuse sprinteuse de 15 ans qui se détourne rapidement de Malcolm – on apprendra plus tard qu’elle avait peur de rencontrer un « mzungu » – et John Akii-Bua. Instantanément, Malcolm voit le potentiel de John. À cette époque, il pratique son épreuve favorite, le 110 mètres haies et refuse, à la demande de son nouveau coach, de passer sur le tour de piste avec des haies. John se méfie de ce Blanc aux directives fusantes qui débarque du jour au lendemain : peut-on lui faire confiance ?  Pour montrer au Britannique qu’il n’a pas besoin de lui, il tente de se qualifier pour les Jeux Olympiques de Mexico sur 110 mètres haies. Il échoue. Son rêve d’olympiade ne peut se faire sans Malcolm Arnold qui croit dur comme fer à son potentiel naturel sur 400 mètres haies.

La machine à vaincre est enclenchée. Sur les traces d’Amos Omollo, premier Ougandais à atteindre une finale lors de Jeux Olympiques, à Mexico, l’Ouganda dévoile tout son potentiel lors des Jeux d’Afrique de l’Est en 1969. L’année suivante dessine la nouvelle vie de John Akii-Bua. L’Ouganda dispute les Jeux du Commonwealth et le hurdler s’entête à courir la ligne droite. Lorsqu’il se rend compte qu’il ne peut réussir les minima, il ne lui reste que cinq semaines pour passer sur 400 mètres haies. À Edimbourg, il se fait éliminer en demi-finale dans un très bon temps de 51 secondes. Le 400 mètres haies est désormais son cercle de vie. En 1971, tout s’accélère. Politiquement comme sportivement, les deux étant liés. Idi Amin Dada s’empare du pouvoir et bouleverse l’organisation sportive : « Le sport ne sera pas mis de côté » déclare-t-il lors d’une réception en l’honneur d’athlètes ougandais, à la State House Entebbe. Ce passionné de sport, ancien bon boxeur dans la catégorie « heavy-weight », engage une refonte des organisations. Le manque d’administrations, les longues distances entre les villages, le manque d’entraîneurs sont tout autant de carences auxquelles Idi Amin Dada fait face. « À cause de tous ces problèmes, c’était difficile d’entrer en contact avec la population dans leur village et de les entraîner » affirme-t-il. Son projet pourrait se résumer à la maxime suivante : le sport comme fierté nationale ! Dans son large plan, il prévoit également l’organisation de compétitions qui seront organisées par départements, districts, inter-provinces…avant la compétition nationale.

John Akii-Bua grandit en même temps que cette politique sportive. Il monte en puissance dès janvier : sa performance améliorée lui offre une tournée aux États-Unis. Ses statistiques  sont incroyables : « J’ai une certitude, je veux courir le 400 mètres haies à Munich » clame-t-il. La suite lui donne raison. En mai, lors d’un meeting à Kampala, il devient le premier Africain à courir sous la barre des 50 secondes. En juillet, il s’approprie le record d’Afrique (49 secondes) et se voit placer par la famille de l’athlétisme parmi les trois meilleurs coureurs de 400 mètres haies. Il ne court pas vers Munich, il y fonce.

Il y fonce tellement vite qu’il y séjourne pendant six semaines. L’Allemagne, le climat, l’ambiance : il se familiarise avec tous ces éléments si différents de l’Ouganda. L’homme ne parle beaucoup, l’athlète se déchaine sur la piste. À l’aune des Jeux Olympiques de 1972, son entraîneur affiche publiquement ses sentiments : « Je vous dis ça en toute confiance. Je vous dis que ce garçon John va remporter l’or pour son pays. Le garçon est juste formidable et il a toutes ses chances. C’est un coureur intelligent qui a une détermination incroyable. Il va le faire. Je ne veux pas qu’il fasse d’apparition devant la presse parce que j’ai peur qu’il fasse preuve d’une trop grande confiance. Cela peut lui coûter la victoire. » Quand viennent les JO, John est stressé. Il n’a jamais vécu pareille compétition. Alors le soir, pour décompresser, il part danser en boîte de nuit sur de la Disco. Son entraîneur, bienveillant, le ramène à minuit dans sa chambre. Jour de finale. John ne peut rien avaler au petit déjeuner. Un ventre vide mais une tête remplie d’incertitudes : Malcolm Arnold lui demande une centaine de fois : « Est-ce que ça va ? »

Ça va bien, même très bien. Au terme d’une course d’une rare maîtrise, lui qui court au couloir numéro un (!), John Akii-Bua devient le héros d’un pays, le Rwenzori de l’Olympe, le meilleur coureur de 400 mètres haies du monde avec un record de 47 secondes 82. Vêtu de son maillot rouge, il a avalé les haies, démontré toute sa puissance physique et exhibé sa fine ligne.

Les premières réactions affluent et en première ligne, Idi Amin Dada, survolté : « Le nom d’Akii-Bua, le premier homme à remporter l’or aux JO et à réaliser un record du monde doit être gardé en mémoire pour les générations futures. Une des rues de Kampala sera renommée en son honneur. Je ne croyais vraiment pas que Akii-Bua pouvait battre le Britannique…et il l’a réalisé à force de travail et de fair-play. » Le Britannique se nomme David Hemery. L’ayant affronté à plusieurs reprises, il savait à quoi s’attendre. L’autre rival de John est un Américain, Ralph Mann, qui a toujours refusé de reconnaître son potentiel avant le dénouement de cette finale olympique qu’il ponctue d’un « Akii-Bua est un grand homme. » À vingt-deux ans, John Akii-Bua est le premier athlète à offrir une médaille d’or à l’Ouganda couplée à un record du monde, le deuxième africain de tous les temps à glaner le plus précieux des métaux derrière Abebe Bikila (Marathon, Tokyo 1964). Très modeste, John a tout de suite mis son pays en avant. Comme il le souligne, lors du décompte olympique la médaille d’or sera attribué à l’Ouganda et non à l’athlète. Malgré tout, cette belle histoire est largement dépassée par la prise d’otages d’Israéliens par l’organisation palestinienne Septembre noir qui a causée la mort d’onze membres de l’équipe olympique d’Israël.

Moins de cinquante secondes ont suffi à John Akii-Bua pour faire briller en lettres d’or OUGANDA sur le tableau géant du stade visible à travers les lucarnes du monde entier. Un touriste américain, William Richard Harvey, qui a voyagé des années plus tard à Kampala pour apercevoir le champion, a marqué dans sa mémoire au fer rouge l’humilité de l’Ougandais, à la hauteur de son succès : « J’ai pleuré à Munich quand il a refusé de faire un tour d’honneur après avoir remporté la médaille d’or. »

John Akii-Bua a également versé des larmes, de tristesse, après cette olympiade. Jusqu’à sa mort en 1997, laissant onze enfants dans la misère, il n’a vécu que des tourments. Exilé, il re-foule les pistes d’athlétisme en 1979, préparant les Jeux Olympiques de Moscou, après que le nouveau gouvernement accepte d’y envoyer une délégation. Sa performance confirme la musique générale : John Akii-Bua n’est plus dans l’air du temps. Malade psychologiquement à cause d’un éloignement contraint, il décide de retourner dans son pays en 1983. Ses yeux pleurent, son coeur saigne : Kampala est un de ces rêves qui se brouille, pâle copie de l’original. La misère s’est incrustée dans chaque ruelle, la tristesse recouvre la ville comme une chape de plomb. C’est dans le dénuement que sa vie s’achève. Le Parlement le déclare Héros national. De ceux qui marquent l’éternité de leur nom.

Par Florian Gautier Publié le dimanche 16 juillet 2017