Le foot va-t-il exploser ?

Professeur d’économie à la sports management school, Pierre Rondeau a co-écrit avec Richard Bouigue Le foot va-t-il exploser. Pour une régulation du système économique du football. Livre dressant un état des lieux inquiétant de l’économie du football professionnel et qui propose des solutions pour en sortir. Lathlete.fr : Alors déjà, une première chose amusante, ton livre, même … Continuer la lecture de « Le foot va-t-il exploser ? »

Par Didier Guibelin Publié le lundi 18 juin 2018

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Conversation

Professeur d’économie à la sports management school, Pierre Rondeau a co-écrit avec Richard Bouigue Le foot va-t-il exploser. Pour une régulation du système économique du football. Livre dressant un état des lieux inquiétant de l’économie du football professionnel et qui propose des solutions pour en sortir.

Foot explose

Lathlete.fr : Alors déjà, une première chose amusante, ton livre, même s’il n’a pas été écrit dans ce but, casse le préjugé selon lequel les footballeurs sont tous multimilliardaires…

Pierre Rondeau : « (Rires) Oui, en effet. Je suppose que tu as suivi la polémique après les propos d’Anne-Sophie Lapix (ndlr : l’interview ayant été enregistrée le lendemain)…

Comme je l’ai dit dans le livre, en effet, ce ne sont pas tous des milliardaires en short, et 40% des footballeurs professionnels dans le monde gagnent moins de 1100 euros par mois. Le salaire moyen en Ligue 1 est d’environ 46 000 euros par mois, mais il faut prendre en considération que, dans cette moyenne sont inclus les salaires de certaines superstars comme Neymar ce qui fausse un peu les choses. Il y a des joueurs en France qui gagnent 2 000 à 3 000 euros par mois, donc on est très loin de l’image des milliardaires en short. Anne-Sophie Lapix a dit une contrevérité. Après, il est vrai qu’elle parlait des joueurs du mondial et c’est vrai que les joueurs sélectionnés pour une Coupe du monde étant, en principe, les meilleurs, ils sont mieux payés. Même si ça dépend aussi de quelle nation on parle. Mais la vérité qu’il faut garder en tête, c’est que les footballeurs ne sont pas tous des millionnaires. Il y aussi beaucoup de footballeurs qui vivent dans une grande précarité et une grande incertitude, avec un taux de chômage très important. On a toujours en tête les stars comme Messi, Cristiano Ronaldo ou Neymar, mais ce sont des exceptions. L’immense majorité a une vie qui n’a rien à voir avec ces joueurs là. »

Lath.fr : L’une des principales thèses que tu exposes dans le bouquin est celle d’une possible bulle des droits télévisuels de la Ligue 1 du fait de leur augmentation constante. Penses-tu qu’elle soit sur le point d’exploser ?

PR : « Je m’inquiète à trois niveaux, en fait. À la fois du côté des consommateurs. Ces derniers vont-ils accepter de continuer à payer toujours plus pour regarder du football ? Est-ce qu’ils seront prêts à accepter 50, 60, 70 ou 80 euros pour regarder du football ? D’autant plus qu’on n’est pas vraiment un pays de passionnés. Une grosse affiche sur une chaîne payante, c’est 2 millions de téléspectateurs. PSG-Troyes pourtant diffusé en clair n’a attiré que 1.8 millions de personnes. Ce ne sont pas des audiences à 5 ou 6 millions de téléspectateurs comme dans des pays plus passionnés.

Le deuxième point, c’est que, risquant d’être lésé par ce phénomène, le consommateur sera incité à se retirer du marché. Ce qui, de fait, peut entraîner les déficits voire les faillites de chaînes de télévisions ayant payé les droits. Et si les chaînes payant les droits se retrouvent dans l’incapacité de payer, ce seront les clubs qui vont se retrouver sans ressource du fait de leur énorme dépendance économique aux droits télés.

Le troisième, c’est que l’inégalité de compétitions vampirisées par certains clubs qui accaparent les meilleurs joueurs peut finir par supprimer le suspense et la glorieuse incertitude du sport, c’est-à-dire, ce qui fait qu’un téléspectateur peut avoir envie de regarder un match ou une compétition.

Donc le risque existe. Je ne souhaite pas que cela se produise, et cela peut très bien n’arriver que dans quarante ans. L’argument qui consiste à répéter que cela fait des années que l’on prévoit l’éclatement de cette bulle et que cela n’est jamais arrivé, je l’entends bien. Je ne dis pas que cela se produira forcément, juste que le risque existe et qu’il faudrait se prémunir de ce dernier avant qu’il n’arrive. »

Lath.fr : D’autant plus qu’on l’oublie un peu facilement, mais lors des premières injections massives d’argent liées aux droit télés dans les années 80, les dépenses qui en ont découlé ont généré quatre faillites de clubs (ndlr : Toulon, Brest, le Matra Racing et Bordeaux).

PR : « En effet, dans les années 80, cela a été des faillites de clubs. Et, dans les années 2000 quand l’arrivée de TPS Star a généré une augmentation de 116% des droits télés, la Ligue avait annoncé que le foot français avait enfin les moyens d’être au sommet européen et de gagner une Ligue des champions. Cet argent n’a jamais été utilisé dans des investissements pérennes et structurels comme les stades ou les centres d’entraînement ou de formation. Cela n’a fait que nourrir l’inflation des salaires et des indemnités de transfert. Que va-t-on avoir en 2020 avec ces nouvelles injections massives de liquidités dans le budget des clubs ? Certes, il n’est pas vraiment nécessaire d’investir dans les stades puisque beaucoup d’entre eux sont neufs ou rénovés du fait de l’organisation de l’Euro 2016. Mais quelle part de cet argent va être utilisée dans la formation, ou la reconversion de jeunes joueurs n’ayant pas pu percer comme joueurs pro ?

Par ailleurs, je me pose aussi la question de la pérennité de cette manne financière du fait de l’inquiétude d’une possible bulle comme évoqué plus haut. »

Lath.fr : Un autre risque dont on ne parle pas trop, c’est le fait que mediapro n’a, pour l’heure, pas de canal de diffusion pour une chaîne en France. Et que l’obtention de ce dernier est soumise à une approbation, non garantie, du CSA.

PR : « La bulle pourrait éclater à ce moment-là ou alors Mediapro  pourrait revendre ses droits à Canal, Bein ou SFR mais avec le risque que ces derniers profitent du fait que Mediapro soit acculé et ne vende ses droits au rabais.

C’est pour ça que je répète, à contre courant de la quasi-totalité des discours sur le sujet, que des droits télé à un milliard d’euros par saison, c’est dangereux. C’est bien dans l’absolu, mais c’est dangereux. Il faut faire attention et ne pas être béat et angélique devant cette manne qui va tomber et se poser les bonnes questions. À chaque fois que je suis invité à des débats dans les médias avec des responsables du football français qui se gargarisent de cette manne, aucun ne se pose de questions quant à l’avenir. Qui est Mediapro ? Comment comptent-ils créer une chaîne, s’ils y parviennent ? Et comment comptent-ils rentabiliser ces investissements ? Surtout que le fait qu’ils aient échoué en Italie devrait pousser à s’interroger quant aux incertitudes liées à leur modèle économique. Sans compter que ce groupe est détenu à 51% par un fonds d’investissements chinois dont on ne sait pas d’où il vient et dont on ne connait pas les intentions. Donc toutes ces questions là doivent être mises en avant et susciter une réflexion. »

Lath.fr : Dans le livre, tu vantes le modèle de redistribution très égalitaire des droits télés en Premier League. Or, depuis la sortie du livre, les dirigeants de la Premier League ont annoncé une modification vers une répartition plus inégalitaire au bénéfice des clubs du big six. Qu’est-ce que cela t’inspire ?

PR : « De la tristesse. Ce qui me plaisait avec la Premier League, c’est qu’elle était jusque-là un exemple à la fois de réussite sportive et économique ; avec à la fois une intensité compétitive et un suspense très élevé, mais aussi les droits télés les plus chers du monde. Parce qu’il y a certes le big six, mais on peut aussi voir des matchs très spectaculaires entre le treizième et le seizième, tout en ayant un partage égalitaire. Là, ils vont à contresens de ce qui avait fait leur force jusque là en faisant l’inverse, c’est-à-dire en mettant en place une répartition plus inégalitaire des droits ce qui est un non sens absolu pour moi. Alors certes, le ratio des sommes touchées entre le club le mieux doté et le moins bien doté restera malgré tout plus égalitaire que dans certains pays. Le rapport devrait passer de 1.4 à 1.8 de mémoire. Ce qui sera très loin du championnat portugais où le ratio est de 14, par exemple ou même de 7 en Espagne avant la réforme ou 3.6 en Ligue 1. Pour moi, c’est une déception. Pas encore une inquiétude, mais une certaine tristesse de voir les anglais céder à la loi de l’argent et du pouvoir. Même si c’est un avis subjectif. »

Lath.fr : Un autre élément de l’économie des clubs de ligue 1, c’est le fait que beaucoup d’entre eux jouent dans des stades construits ou rénovés pour l’Euro 2016 via des financements en partenariats-public-privé (ou PPP) souvent négociés au net désavantage des collectivités territoriales comme à l’Allianz Riviera de Nice ou le Stade Vélodrome de Marseille. Ce qui peut amener une conclusion : le football professionnel est très largement subventionné par de l’argent public.

PR : « C’est même une aberration de dire que le football pro n’a pas de comptes à rendre ou n’a pas à payer d’impôts et devrait être absolument libre de faire ce qu’il veut et pouvoir se développer sans rien en avoir à faire de la fiscalité française.

Alors, oui, c’est une évidence et les chiffres le prouvent, on paie beaucoup d’impôts en France. Le nier serait mentir ou être aveugle. Par contre, il ne faut pas diaboliser l’impôt. Il faut aussi se poser la question de savoir ce que l’impôt nous rapporte. La France est le premier pays formateur de footballeurs pros en Europe et celui qui en exporte le plus à l’étranger. Or, cette capacité de formation que le monde entier admire est due, en partie à des centaines d’infrastructures publiques et gratuites auxquelles les enfants ont accès gratuitement pour jouer au foot. Grâce aux impôts, on a pu avoir des stades magnifiques et fonctionnels qui nous ont permis d’obtenir l’organisation de l’Euro 2016. Donc, grâce à l’impôt, une partie de notre compétitivité est financée par l’état. Dire que les clubs doivent payer moins d’impôts pour avoir une liberté de développement économique et sportif, notamment par rapport aux autres nations européennes, c’est prendre le risque de perdre ce qui fait notre force par rapport à nos concurrents. Notre force, c’est que les impôts que l’on paie aident le football amateur ou même le développement structurel du football professionnel. Donc on génère un partage et une solidarité qui, en retour, génère une force sportive.

On a débattu il y a quelques jours de la liste des 23 de Didier Deschamps pour le mondial. Certains s’indignent de l’absence de Rabiot ou de Benzema… Mais l’existence même de ce débat est bien la preuve que le système français est efficace pour former une grande quantité de joueurs de grande qualité pouvant alimenter l’Équipe de France.

Moi, personnellement je suis pour une harmonisation fiscale au niveau européen. Mais pas une harmonisation vers le bas, ou un dumping fiscal, mais une harmonisation vers le haut et une force de redistribution. »

Lath.fr : Un autre problème de l’économie du football est le système de la tierce propriété de joueur, ou TPO (Third Party Ownership). Est-ce que ce qu’il s’est passé à Lille cette saison, ou même dans certains clubs belges, n’est finalement pas une pratique de TPO à l’échelle industrielle ?

PR : « La FIFA a voulu interdire les TPO. Les fonds d’investissements qui spéculaient de cette manière ont trouvé la solution pour contourner l’interdiction : prendre des parts dans les clubs. Ils ne sont plus propriétaires des droits des joueurs mais actionnaires des clubs qui les possèdent. De fait ils peuvent acheter et vendre des joueurs et spéculer dessus à la vente ou à la baisse comme en bourse, ce qui étaient le but initial des TPO. C’est de l’optimisation juridique qui leur permet de continuer cette spéculation financière outrancière et immorale sur les joueurs de football. »

Lath : Un retour à l’ancien format d’organisation des coupes d’Europe ne pousserait-il pas à une baisse des investissements spéculatifs dans le football en rendant plus aléatoire le retour sur investissement ?

PR : « Dans une optique très économiste, je suis pour l’expérimentation. Testons, changeons… Regardons si une véritable phase à élimination directe dès les premiers tours comme on l’a connue il y a une trentaine d’années amènerait un changement positif. De la même manière que je suis favorable à l’expérimentation des tirs au buts avant de jouer la prolongation. Je suis pour tester l’expulsion temporaire de dix minutes et le quatrième remplacement, de même que les points de bonus offensifs ou défensifs. Tout comme la vidéo. Même si, concernant la vidéo, je suis plutôt contre. Mais expérimentons et voyons le résultat.

Donc revenir comme avant, à des tours préliminaires à élimination directe serait peut-être très intéressant pour l’enjeu et le suspense. Voir par exemple le PSG ou le Real Madrid risquer de se faire sortir dès le mois de septembre donnerait plus de sens à cette première phase selon moi. Et, d’ailleurs, je préfère personnellement la Coupe du monde à la Ligue des champions pour cette raison-là parce que ce genre de surprises reste possible, comme en 2002 avec la Corée du Sud en demi-finale ; même chose en coupe de France où les Herbiers peuvent atteindre la finale. Ce qui fait la beauté du football, c’est que tout peut arriver. »

Lath.fr : Selon toi, les marchés émergents du football, notamment le marché chinois avec ses salaires stratosphériques, risquent-ils d’inciter les grands championnats européens à encore augmenter les joueurs pour les garder ?

PR : « Oui et non. Oui, il peut y avoir ce risque de concurrence directe avec le marché européen au niveau du recrutement. Et non, parce que, l’objectif final des dirigeants chinois est surtout celui d’une progression sportive du football chinois dans son ensemble, y compris l’équipe nationale. Donc l’objectif n’est pas d’avoir que des joueurs étrangers, aussi prestigieux fussent-ils, dans tous les clubs. C’est d’abord celui de faire progresser les joueurs chinois. De fait, il a été instauré des quotas de joueurs étrangers – deux maximum autorisés par équipe – pour que les joueurs chinois puissent jouer et progresser au contact des joueurs étrangers. De plus, il a été instauré une taxe de 100% sur tous les transferts de joueurs étrangers supérieurs à cinq millions d’euros. Il y a une volonté de limiter les dépenses astronomiques sur les joueurs étrangers.

Les dirigeants chinois ont investi dans des clubs européens réputés pour la qualité de leur formation et font former leurs entraîneurs au contact des formateurs étrangers qui travaillent dans ces clubs. C’est le cas de l’AJ Auxerre notamment dont le staff technique se rend régulièrement en Chine pour former des techniciens chinois. De son côté, ils font venir de jeunes joueurs chinois à Auxerre pour qu’ils travaillent au sein du centre de formation, au contact de jeunes joueurs français.

Donc la concurrence financière du football chinois par rapport au football européen est à nuancer.

Après il y a eu le cas de la Super League indienne, mais l’engouement n’a absolument pas pris au niveau du public.

Enfin il y a le cas du marché américain. Mais celui-ci est limité par le salary cap auquel seuls deux joueurs par équipe peuvent échapper. Donc, on en revient un peu, pour des raisons différentes, à ce que je te disais sur le marché chinois. La concurrence existe, mais elle demeure limitée. »

Lath.fr : Dans le livre, tu évoques l’idée d’une incitation fiscale envers les clubs pour les pousser à adopter des pratiques responsables sur les plans sociaux et environnementaux. Mais, les clubs étant des entreprises, quels leviers fiscaux peut-on utiliser si ceux-ci sont déficitaires et se retrouvent donc avec peu voire pas d’impôt à payer ?

PR : « J’évoque la création de taxes spécifiques comme la luxury tax sur le modèle des ligues nord-américaines et la contribution Coubertobin. Donc certes, cela créerait des impôts supplémentaires au départ. Mais on pourrait ensuite créer des déductions fiscales sur ces taxes dès lors que les clubs investiraient des dans pratiques sociales, éducatives ou environnementales.

Le premier but, déjà, serait de ne plus avoir de clubs déficitaires. Il faut trouver un modèle économique pérenne pour permettre d’avoir des budgets de clubs équilibrés. Ensuite, sur l’incitation fiscale serait justifiée par le fait que l’on augmenterait l’imposition. Que ce soit via une harmonisation fiscale ou l’instauration des deux taxes que je prône. Cela serait ensuite contrebalancé par des déductions fiscales liées à la responsabilité sociale et environnementale.

Pour moi, c’est un projet gagnant-gagnant avec des clubs qui auraient des budgets équilibrés mais aussi participeraient à la redistribution envers le monde amateur et s’amélioreraient sur le plan sportif en investissant dans des domaines durables et pérennes comme la formation. »

Lath.fr : Dans le livre ou dans certaines conférences, tu évoques l’idée que ces réglementations devraient être prises non pas au niveau des instances du football comme la FIFA ou l’UEFA, mais directement au niveau d’instances politiques supranationales comme la commission européenne.

PR : « Soit une grande institution fédérale comme l’UEFA prend conscience du risque de bulle, même nuancé, du risque de baisse de l’incertitude sportive ou de précarisation des footballeurs. Et, prenant conscience de ça, décide de réguler. C’est d’ailleurs le chemin qui semble être pris à l’heure actuelle puisqu’elle est sur le point de réformer les critères du fair-play financier. Alors on peut toujours débattre sur l’efficacité et la fonctionnalité du fair-play financier. Le fait que le PSG n’aie pas été sanctionné, par exemple, pose question.

Soit, si les instances fédérales ne prennent pas conscience du problème, l’Union européenne traite le problème via des règlementations.

Mais l’UEFA a, semble-t-il, pris conscience du fait que l’incertitude de ses compétitions a baissé et que l’impact sur l’engouement s’en ressentait. Et que, de fait, une régulation est nécessaire. »

Didier Guibelin

Par Didier Guibelin Publié le lundi 18 juin 2018