Rude rugby

La fusion avortée entre les deux clubs franciliens du top 14, mais aussi la chute vertigineuse du stade toulousain et la chute financière de certains clubs historiques comme Bourgoin sont les signes d’un rugby français des clubs qui va de plus en plus mal. Etat des lieux et solutions possibles. « La fusion reviendra un jour … Continuer la lecture de « Rude rugby »

Par Didier Guibelin Publié le lundi 15 mai 2017

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Mêlée

La fusion avortée entre les deux clubs franciliens du top 14, mais aussi la chute vertigineuse du stade toulousain et la chute financière de certains clubs historiques comme Bourgoin sont les signes d’un rugby français des clubs qui va de plus en plus mal. Etat des lieux et solutions possibles.

SF

« La fusion reviendra un jour ou l’autre. » Ces mots sont de Thomas Savare, président du Stade Français. Dans les colonnes de L’Équipe à deux jours du derby face au Racing, le chef d’entreprise persiste et signe : « Je continue à penser que c’était la bonne solution mais que l’environnement n’était pas prêt à ça. »

Et il faut bien admettre que le caractère soudain de l’annonce, qu’absolument rien ne laissait présager, a probablement désorienté des supporters qui n’étaient, par conséquent, pas disposés à écouter. Ils ont donc cherché à empêcher cela avec des arguments pas toujours mâtinés de bonne foi.

Car si la rivalité fut leur principal élément de discussion, force est de constater qu’il ne tient pas vraiment. Les années au fond du gouffre du Stade Français, puis du Racing au moment de la remontée du club de Max Guazzini ayant limité leur nombre de confrontations aux dix dernières années. De fait, il y a eu, au cours du siècle dernier, plus d’affrontements entre Racing et Paris Université Club (PUC, aujourd’hui en Fédérale 2) qu’entre les deux mastodontes actuels du rugby francilien. D’autre part, il ne faut pas oublier que les deux clubs sous leur forme actuelle sont eux aussi issus de fusions, voire d’absorptions. Celle du Club Athlétique des Sports Généraux (CASG) par le Stade Français et celle de L’Union Sportive Métropolitaine des Transports (US Métro) par le Racing. Le dépit des supporters du SF, plus bruyant que celui des supporters du Racing, s’expliquant sans doute par l’impression, assez largement corroborée, de ne pas devenir un partenaire mais plutôt un vassal du voisin.

Mais malgré cela, la fusion demeure-t-elle une bonne idée ? Si on raisonne en terme d’entreprises classiques, la question ne se pose même pas. Une seule entité qui récupèrerait la « clientèle » des deux pré-existantes, l’idée peut paraître idyllique. Mais si on supporte un club pour l’histoire personnelle que l’on a avec lui en tant que supporter, on part de loin. Une entité nouvelle n’ayant, par définition, pas d’histoire. Certes, le nombreux public de l’Union Bordeaux Bègles, club issu d’une fusion de moins de quinze ans, semble prouver que qu’il n’y a rien d’utopique à tenter de fédérer deux publics autour d’un seul projet. Mais l’Île-de-France n’est pas le sud-ouest. Si le rugby y est très dynamique en terme de pratiquants, l’identification au club local reste assez rare du fait des origines provinciales d’une majorité de franciliens (dont l’auteur de ces lignes, au passage).

Thomas Savare, en argumentant en faveur de la fusion dans l’interview citée plus haut, a d’ailleurs involontairement donné un argument à ses détracteurs : « Au début, avec Jean-Bouin, je pensais qu’on allait y arriver.» Si l’installation dans le nouveau Jean Bouin n’a pas fait exploser la billetterie, on peut donc déduire qu’une installation du club fusionné à l’Arena 92 et ses 30 000 places ne garantit pas 30 000 spectateurs payants chaque semaine, chiffre qui représente presque le double de l’affluence moyenne des deux clubs séparés. Certes, certains adversaires qui remplissent Jean Bouin ou Colombes (Toulon, Clermont, voire Toulouse) peuvent encore potentiellement remplir 30 000 places, comme l’ont démontré les délocalisations au stade de France de l’ère Guazzini, de même que certaines affiches à enjeu en coupe d’Europe. Mais le problème reste entier. Deux clubs à la fréquentation famélique ne peuvent donner un monstre qui remplit son stade tous les weekends. À plus forte raison un stade dont la contenance paraît aussi disproportionnée et qu’il doit rembourser, ce qui pourrait entraîner des tarifs de billetterie conséquents. De fait, si la faible affluence des deux clubs les condamnent tous deux à vivre sous la perfusion de mécènes plus ou moins généreux, rien ne dit qu’il en serait différemment en cas de fusion. L’arrivée probable du milliardaire allemand Hans-Peter Wild va probablement repousser pour quelques années l’inéluctable. Mais elle n’effacera pas la vérité, à savoir que si la fusion apparaît probablement comme la solution la plus logique pour enrayer la chute économique de ces deux monstres de l’histoire de notre rugby de clubs, l’efficacité n’en est pas garantie. Sauf à tabler sur une hypothétique déflation des salaires…

Le salary cap fonctionne-t-il vraiment ?

Louis Picamoles de retour à Montpellier !! C’est l’info qui, depuis quelques jours, fait frissonner toutes les rédactions rugbystiques. Surtout que le président montpelliérain Mohed Altrad entend y adjoindre les recrutements de Yoann Huget et Wesley Fofana. À priori, c’est alléchant. Sauf que l’addition des salaires des joueurs en question est conséquente, surtout si on y ajoute les arrivées dans l’Hérault déjà entérinées de Yacouba Camara et, surtout, de l’ouvreur All Black Aaron Cruden. D’où question, comment, en cumulant autant de masse salariale sur seulement cinq joueurs, le Montpellier Hérault Rugby peut-il respecter le salary cap ?

Si, pendant longtemps, les critiques sur ce point ont surtout visé le RC Toulon, il semble qu’aujourd’hui le problème se soit, sinon généralisé, au moins largement étendu. Les cas du Racing avec l’énorme salaire de Daniel Carter ou de Clermont, qui va faire de Rabah Slimani le joueur français de Top 14 le mieux rémunéré posent aussi question. Voire celui du Stade Toulousain qui, malgré une chute sportive énorme, cumulait dans ses rangs cette saison divers joueurs à très gros salaires comme Thierry Dusautoir, Luke McAlister ou Patricio Albacete.
Mourad Boudjellal par exemple, avoue volontiers utiliser divers moyens pour contourner le plafond salarial en utilisant des sociétés annexes pour payer ses joueurs, via les ventes de produits dérivés à leur effigie par exemple. La pratique est légale. Mais cette capacité à verrouiller les recrutements de gros joueurs en contournant une mesure sensée garantir un minimum d’équité est-elle bonne, à terme, pour notre rugby ? Car elle conduit à deux possibilités : un championnat à deux vitesses ou les meilleurs joueurs seraient regroupés dans certains clubs et n’affronteraient que des faire-valoirs. Ou bien voir des clubs qui, pour seulement suivre le rythme, se voient contraints de vivre au-dessus de leurs moyens.

Au regard de ces éléments, il apparaît clair que le système est à revoir. Ou à abandonner si l’on veut faire cesser l’hypocrisie. Mais la solution existe-t-elle vraiment ? Le fair-play financier de l’UEFA en football ayant clairement montré lui aussi ses limites, il est permis d’en douter.

Le Stade Rochelais est-il un faux bon élève ?

Un jeu offensif ambitieux, de jeunes joueurs, un stade plein tous les weekends, une saison régulière achevée à la première place avec, en sus, un bon parcours en Challenge européen, des finances saines, un actionnariat d’entreprises locales… N’en jetez plus !!! Quel que soit le champion en fin de saison, la Rochelle demeurera comme la sensation de cette saison 2016-2017. Sauf que si le tableau paraît idyllique, la vérité est tout de même un peu plus nuancée.

Certes, le jeu Rochelais de cette saison fut considéré comme enthousiasmant pour une majorité d’observateurs, porté par des trois-quarts de feu et un Victor Vito étincelant.

Certes, le stade est plein tous les weekends, avec des tarifs de billetterie plutôt élevés en plus, ce qui garantit de bonnes rentrées.

Mais, déjà, le côté bon élève en matière de joueurs français est à relativiser quand on voit l’importance dans les résultats cette saison de Victor Vito, Brock James, Jason Eaton, Kini Murimurivalu ou Levani Botia, entre autres. Sans compter Uini Atonio, aujourd’hui naturalisé français, mais arrivé au club avec la nationalité néo-zélandaise.

Par ailleurs, le Stade Rochelais est à un tournant. Parce que de nombreux clubs ayant échoué sur la marche vers le haut du tableau ces dernières saisons ont connu une chute effroyable derrière : Oyonnax, Bayonne… Franchir ce cap décisif en termes sportifs implique aussi, voire surtout, de le franchir en termes financiers. Les néo-internationaux Rochelais comme Kévin Gourdon, Vincent Rattez ou Gabriel Lacroix risquent de faire monter les enchères pour prolonger leur bail à Marcel Deflandre. Les recrutements annoncés, notamment celui du demi de mêlée All Black Tawera Kerr-Barlow, risquent là aussi de faire partir la masse salariale vers le haut. Si le club maritime est d’ores et déjà assuré de bénéficier des revenus liés à la Champions Cup la saison prochaine, sa montée en gamme financière risque surtout de le contraindre à une qualification tous les ans sous peine de budget déficitaire. Challenge d’autant plus compliqué que de nombreux clubs non qualifiés cette saison progressent sportivement tous les ans dans le but d’y parvenir aussi, comme Lyon, Bordeaux-Bègles ou Pau.

Le Stade Rochelais est donc face à dilemme : pousser encore plus haut la qualité de son effectif pour tenter d’assurer son maintien en haut de tableau avec le risque d’une culbute financière en cas de redescente sportive. Ou garder les mêmes atouts en espérant qu’ils seront suffisants pour gagner sans effet de surprise. Oyonnax, descendu en pro D2 seulement un an après sa qualification européenne a payé assez cher pour savoir que trébucher dans cette situation peut être, sinon fatal, tout au moins largement dommageable.

Au final, un constat s’impose clairement : le Top 14 vit très au-dessus de ses moyens, voire roule carrément sur la jante.

Lors de sa démission de la Ligue nationale de rugby, Patrick Wolff, ancien vice-président de l’ASM Clermont-Auvergne, avait fait le vœu d’un gentlemen’s agreement entre dirigeants dans le but de cesser l’inflation financière, notamment salariale. Force est de constater qu’il n’a pas été entendu. Les outils de contrôle existants ayant clairement démontré leurs limites, il apparaît de plus en plus clair qu’un accord tacite entre présidents peut être le dernier moyen d’arrêter l’inflation avant que la bulle n’éclate.

Dans les années quatre-vingts, lorsque certains dirigeants de clubs de football* avaient tenté de tenir ce discours à d’autres qui dérégulaient le marché, ces derniers leur avaient ri au nez lors d’un débat télévisé demeuré célèbre. Les faillites de grands clubs de première division comme Toulon, le Matra Racing, Bordeaux ou Brest avait fini par faire pencher la balance en faveur des « raisonnables ». En rugby, des clubs historiques comme Tarbes ou Bourgoin ont explosé financièrement. Combien en faudra-t-il d’autres avant que les mécènes du Top 14 comprennent qu’aussi beau soit-il, un bouclier de Brennus ne s’achète pas à crédit ?

*Notamment Jean-Louis Borloo, à l’époque président de Valenciennes, qui deviendra ensuite ministre dans les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin et François Fillon.

Par Didier Guibelin Publié le lundi 15 mai 2017