Le foot va-t-il exploser ?

Professeur d’économie à la sports management school, Pierre Rondeau a co-écrit avec Richard Bouigue Le foot va-t-il exploser. Pour une régulation du système économique du football. Livre dressant un état des lieux inquiétant de l’économie du football professionnel et qui propose des solutions pour en sortir.

Foot explose

Lathlete.fr : Alors déjà, une première chose amusante, ton livre, même s’il n’a pas été écrit dans ce but, casse le préjugé selon lequel les footballeurs sont tous multimilliardaires…

Pierre Rondeau : « (Rires) Oui, en effet. Je suppose que tu as suivi la polémique après les propos d’Anne-Sophie Lapix (ndlr : l’interview ayant été enregistrée le lendemain)…

Comme je l’ai dit dans le livre, en effet, ce ne sont pas tous des milliardaires en short, et 40% des footballeurs professionnels dans le monde gagnent moins de 1100 euros par mois. Le salaire moyen en Ligue 1 est d’environ 46 000 euros par mois, mais il faut prendre en considération que, dans cette moyenne sont inclus les salaires de certaines superstars comme Neymar ce qui fausse un peu les choses. Il y a des joueurs en France qui gagnent 2 000 à 3 000 euros par mois, donc on est très loin de l’image des milliardaires en short. Anne-Sophie Lapix a dit une contrevérité. Après, il est vrai qu’elle parlait des joueurs du mondial et c’est vrai que les joueurs sélectionnés pour une Coupe du monde étant, en principe, les meilleurs, ils sont mieux payés. Même si ça dépend aussi de quelle nation on parle. Mais la vérité qu’il faut garder en tête, c’est que les footballeurs ne sont pas tous des millionnaires. Il y aussi beaucoup de footballeurs qui vivent dans une grande précarité et une grande incertitude, avec un taux de chômage très important. On a toujours en tête les stars comme Messi, Cristiano Ronaldo ou Neymar, mais ce sont des exceptions. L’immense majorité a une vie qui n’a rien à voir avec ces joueurs là. »

Lath.fr : L’une des principales thèses que tu exposes dans le bouquin est celle d’une possible bulle des droits télévisuels de la Ligue 1 du fait de leur augmentation constante. Penses-tu qu’elle soit sur le point d’exploser ?

PR : « Je m’inquiète à trois niveaux, en fait. À la fois du côté des consommateurs. Ces derniers vont-ils accepter de continuer à payer toujours plus pour regarder du football ? Est-ce qu’ils seront prêts à accepter 50, 60, 70 ou 80 euros pour regarder du football ? D’autant plus qu’on n’est pas vraiment un pays de passionnés. Une grosse affiche sur une chaîne payante, c’est 2 millions de téléspectateurs. PSG-Troyes pourtant diffusé en clair n’a attiré que 1.8 millions de personnes. Ce ne sont pas des audiences à 5 ou 6 millions de téléspectateurs comme dans des pays plus passionnés.

Le deuxième point, c’est que, risquant d’être lésé par ce phénomène, le consommateur sera incité à se retirer du marché. Ce qui, de fait, peut entraîner les déficits voire les faillites de chaînes de télévisions ayant payé les droits. Et si les chaînes payant les droits se retrouvent dans l’incapacité de payer, ce seront les clubs qui vont se retrouver sans ressource du fait de leur énorme dépendance économique aux droits télés.

Le troisième, c’est que l’inégalité de compétitions vampirisées par certains clubs qui accaparent les meilleurs joueurs peut finir par supprimer le suspense et la glorieuse incertitude du sport, c’est-à-dire, ce qui fait qu’un téléspectateur peut avoir envie de regarder un match ou une compétition.

Donc le risque existe. Je ne souhaite pas que cela se produise, et cela peut très bien n’arriver que dans quarante ans. L’argument qui consiste à répéter que cela fait des années que l’on prévoit l’éclatement de cette bulle et que cela n’est jamais arrivé, je l’entends bien. Je ne dis pas que cela se produira forcément, juste que le risque existe et qu’il faudrait se prémunir de ce dernier avant qu’il n’arrive. »

Lath.fr : D’autant plus qu’on l’oublie un peu facilement, mais lors des premières injections massives d’argent liées aux droit télés dans les années 80, les dépenses qui en ont découlé ont généré quatre faillites de clubs (ndlr : Toulon, Brest, le Matra Racing et Bordeaux).

PR : « En effet, dans les années 80, cela a été des faillites de clubs. Et, dans les années 2000 quand l’arrivée de TPS Star a généré une augmentation de 116% des droits télés, la Ligue avait annoncé que le foot français avait enfin les moyens d’être au sommet européen et de gagner une Ligue des champions. Cet argent n’a jamais été utilisé dans des investissements pérennes et structurels comme les stades ou les centres d’entraînement ou de formation. Cela n’a fait que nourrir l’inflation des salaires et des indemnités de transfert. Que va-t-on avoir en 2020 avec ces nouvelles injections massives de liquidités dans le budget des clubs ? Certes, il n’est pas vraiment nécessaire d’investir dans les stades puisque beaucoup d’entre eux sont neufs ou rénovés du fait de l’organisation de l’Euro 2016. Mais quelle part de cet argent va être utilisée dans la formation, ou la reconversion de jeunes joueurs n’ayant pas pu percer comme joueurs pro ?

Par ailleurs, je me pose aussi la question de la pérennité de cette manne financière du fait de l’inquiétude d’une possible bulle comme évoqué plus haut. »

Lath.fr : Un autre risque dont on ne parle pas trop, c’est le fait que mediapro n’a, pour l’heure, pas de canal de diffusion pour une chaîne en France. Et que l’obtention de ce dernier est soumise à une approbation, non garantie, du CSA.

PR : « La bulle pourrait éclater à ce moment-là ou alors Mediapro  pourrait revendre ses droits à Canal, Bein ou SFR mais avec le risque que ces derniers profitent du fait que Mediapro soit acculé et ne vende ses droits au rabais.

C’est pour ça que je répète, à contre courant de la quasi-totalité des discours sur le sujet, que des droits télé à un milliard d’euros par saison, c’est dangereux. C’est bien dans l’absolu, mais c’est dangereux. Il faut faire attention et ne pas être béat et angélique devant cette manne qui va tomber et se poser les bonnes questions. À chaque fois que je suis invité à des débats dans les médias avec des responsables du football français qui se gargarisent de cette manne, aucun ne se pose de questions quant à l’avenir. Qui est Mediapro ? Comment comptent-ils créer une chaîne, s’ils y parviennent ? Et comment comptent-ils rentabiliser ces investissements ? Surtout que le fait qu’ils aient échoué en Italie devrait pousser à s’interroger quant aux incertitudes liées à leur modèle économique. Sans compter que ce groupe est détenu à 51% par un fonds d’investissements chinois dont on ne sait pas d’où il vient et dont on ne connait pas les intentions. Donc toutes ces questions là doivent être mises en avant et susciter une réflexion. »

Lath.fr : Dans le livre, tu vantes le modèle de redistribution très égalitaire des droits télés en Premier League. Or, depuis la sortie du livre, les dirigeants de la Premier League ont annoncé une modification vers une répartition plus inégalitaire au bénéfice des clubs du big six. Qu’est-ce que cela t’inspire ?

PR : « De la tristesse. Ce qui me plaisait avec la Premier League, c’est qu’elle était jusque-là un exemple à la fois de réussite sportive et économique ; avec à la fois une intensité compétitive et un suspense très élevé, mais aussi les droits télés les plus chers du monde. Parce qu’il y a certes le big six, mais on peut aussi voir des matchs très spectaculaires entre le treizième et le seizième, tout en ayant un partage égalitaire. Là, ils vont à contresens de ce qui avait fait leur force jusque là en faisant l’inverse, c’est-à-dire en mettant en place une répartition plus inégalitaire des droits ce qui est un non sens absolu pour moi. Alors certes, le ratio des sommes touchées entre le club le mieux doté et le moins bien doté restera malgré tout plus égalitaire que dans certains pays. Le rapport devrait passer de 1.4 à 1.8 de mémoire. Ce qui sera très loin du championnat portugais où le ratio est de 14, par exemple ou même de 7 en Espagne avant la réforme ou 3.6 en Ligue 1. Pour moi, c’est une déception. Pas encore une inquiétude, mais une certaine tristesse de voir les anglais céder à la loi de l’argent et du pouvoir. Même si c’est un avis subjectif. »

Lath.fr : Un autre élément de l’économie des clubs de ligue 1, c’est le fait que beaucoup d’entre eux jouent dans des stades construits ou rénovés pour l’Euro 2016 via des financements en partenariats-public-privé (ou PPP) souvent négociés au net désavantage des collectivités territoriales comme à l’Allianz Riviera de Nice ou le Stade Vélodrome de Marseille. Ce qui peut amener une conclusion : le football professionnel est très largement subventionné par de l’argent public.

PR : « C’est même une aberration de dire que le football pro n’a pas de comptes à rendre ou n’a pas à payer d’impôts et devrait être absolument libre de faire ce qu’il veut et pouvoir se développer sans rien en avoir à faire de la fiscalité française.

Alors, oui, c’est une évidence et les chiffres le prouvent, on paie beaucoup d’impôts en France. Le nier serait mentir ou être aveugle. Par contre, il ne faut pas diaboliser l’impôt. Il faut aussi se poser la question de savoir ce que l’impôt nous rapporte. La France est le premier pays formateur de footballeurs pros en Europe et celui qui en exporte le plus à l’étranger. Or, cette capacité de formation que le monde entier admire est due, en partie à des centaines d’infrastructures publiques et gratuites auxquelles les enfants ont accès gratuitement pour jouer au foot. Grâce aux impôts, on a pu avoir des stades magnifiques et fonctionnels qui nous ont permis d’obtenir l’organisation de l’Euro 2016. Donc, grâce à l’impôt, une partie de notre compétitivité est financée par l’état. Dire que les clubs doivent payer moins d’impôts pour avoir une liberté de développement économique et sportif, notamment par rapport aux autres nations européennes, c’est prendre le risque de perdre ce qui fait notre force par rapport à nos concurrents. Notre force, c’est que les impôts que l’on paie aident le football amateur ou même le développement structurel du football professionnel. Donc on génère un partage et une solidarité qui, en retour, génère une force sportive.

On a débattu il y a quelques jours de la liste des 23 de Didier Deschamps pour le mondial. Certains s’indignent de l’absence de Rabiot ou de Benzema… Mais l’existence même de ce débat est bien la preuve que le système français est efficace pour former une grande quantité de joueurs de grande qualité pouvant alimenter l’Équipe de France.

Moi, personnellement je suis pour une harmonisation fiscale au niveau européen. Mais pas une harmonisation vers le bas, ou un dumping fiscal, mais une harmonisation vers le haut et une force de redistribution. »

Lath.fr : Un autre problème de l’économie du football est le système de la tierce propriété de joueur, ou TPO (Third Party Ownership). Est-ce que ce qu’il s’est passé à Lille cette saison, ou même dans certains clubs belges, n’est finalement pas une pratique de TPO à l’échelle industrielle ?

PR : « La FIFA a voulu interdire les TPO. Les fonds d’investissements qui spéculaient de cette manière ont trouvé la solution pour contourner l’interdiction : prendre des parts dans les clubs. Ils ne sont plus propriétaires des droits des joueurs mais actionnaires des clubs qui les possèdent. De fait ils peuvent acheter et vendre des joueurs et spéculer dessus à la vente ou à la baisse comme en bourse, ce qui étaient le but initial des TPO. C’est de l’optimisation juridique qui leur permet de continuer cette spéculation financière outrancière et immorale sur les joueurs de football. »

Lath : Un retour à l’ancien format d’organisation des coupes d’Europe ne pousserait-il pas à une baisse des investissements spéculatifs dans le football en rendant plus aléatoire le retour sur investissement ?

PR : « Dans une optique très économiste, je suis pour l’expérimentation. Testons, changeons… Regardons si une véritable phase à élimination directe dès les premiers tours comme on l’a connue il y a une trentaine d’années amènerait un changement positif. De la même manière que je suis favorable à l’expérimentation des tirs au buts avant de jouer la prolongation. Je suis pour tester l’expulsion temporaire de dix minutes et le quatrième remplacement, de même que les points de bonus offensifs ou défensifs. Tout comme la vidéo. Même si, concernant la vidéo, je suis plutôt contre. Mais expérimentons et voyons le résultat.

Donc revenir comme avant, à des tours préliminaires à élimination directe serait peut-être très intéressant pour l’enjeu et le suspense. Voir par exemple le PSG ou le Real Madrid risquer de se faire sortir dès le mois de septembre donnerait plus de sens à cette première phase selon moi. Et, d’ailleurs, je préfère personnellement la Coupe du monde à la Ligue des champions pour cette raison-là parce que ce genre de surprises reste possible, comme en 2002 avec la Corée du Sud en demi-finale ; même chose en coupe de France où les Herbiers peuvent atteindre la finale. Ce qui fait la beauté du football, c’est que tout peut arriver. »

Lath.fr : Selon toi, les marchés émergents du football, notamment le marché chinois avec ses salaires stratosphériques, risquent-ils d’inciter les grands championnats européens à encore augmenter les joueurs pour les garder ?

PR : « Oui et non. Oui, il peut y avoir ce risque de concurrence directe avec le marché européen au niveau du recrutement. Et non, parce que, l’objectif final des dirigeants chinois est surtout celui d’une progression sportive du football chinois dans son ensemble, y compris l’équipe nationale. Donc l’objectif n’est pas d’avoir que des joueurs étrangers, aussi prestigieux fussent-ils, dans tous les clubs. C’est d’abord celui de faire progresser les joueurs chinois. De fait, il a été instauré des quotas de joueurs étrangers – deux maximum autorisés par équipe – pour que les joueurs chinois puissent jouer et progresser au contact des joueurs étrangers. De plus, il a été instauré une taxe de 100% sur tous les transferts de joueurs étrangers supérieurs à cinq millions d’euros. Il y a une volonté de limiter les dépenses astronomiques sur les joueurs étrangers.

Les dirigeants chinois ont investi dans des clubs européens réputés pour la qualité de leur formation et font former leurs entraîneurs au contact des formateurs étrangers qui travaillent dans ces clubs. C’est le cas de l’AJ Auxerre notamment dont le staff technique se rend régulièrement en Chine pour former des techniciens chinois. De son côté, ils font venir de jeunes joueurs chinois à Auxerre pour qu’ils travaillent au sein du centre de formation, au contact de jeunes joueurs français.

Donc la concurrence financière du football chinois par rapport au football européen est à nuancer.

Après il y a eu le cas de la Super League indienne, mais l’engouement n’a absolument pas pris au niveau du public.

Enfin il y a le cas du marché américain. Mais celui-ci est limité par le salary cap auquel seuls deux joueurs par équipe peuvent échapper. Donc, on en revient un peu, pour des raisons différentes, à ce que je te disais sur le marché chinois. La concurrence existe, mais elle demeure limitée. »

Lath.fr : Dans le livre, tu évoques l’idée d’une incitation fiscale envers les clubs pour les pousser à adopter des pratiques responsables sur les plans sociaux et environnementaux. Mais, les clubs étant des entreprises, quels leviers fiscaux peut-on utiliser si ceux-ci sont déficitaires et se retrouvent donc avec peu voire pas d’impôt à payer ?

PR : « J’évoque la création de taxes spécifiques comme la luxury tax sur le modèle des ligues nord-américaines et la contribution Coubertobin. Donc certes, cela créerait des impôts supplémentaires au départ. Mais on pourrait ensuite créer des déductions fiscales sur ces taxes dès lors que les clubs investiraient des dans pratiques sociales, éducatives ou environnementales.

Le premier but, déjà, serait de ne plus avoir de clubs déficitaires. Il faut trouver un modèle économique pérenne pour permettre d’avoir des budgets de clubs équilibrés. Ensuite, sur l’incitation fiscale serait justifiée par le fait que l’on augmenterait l’imposition. Que ce soit via une harmonisation fiscale ou l’instauration des deux taxes que je prône. Cela serait ensuite contrebalancé par des déductions fiscales liées à la responsabilité sociale et environnementale.

Pour moi, c’est un projet gagnant-gagnant avec des clubs qui auraient des budgets équilibrés mais aussi participeraient à la redistribution envers le monde amateur et s’amélioreraient sur le plan sportif en investissant dans des domaines durables et pérennes comme la formation. »

Lath.fr : Dans le livre ou dans certaines conférences, tu évoques l’idée que ces réglementations devraient être prises non pas au niveau des instances du football comme la FIFA ou l’UEFA, mais directement au niveau d’instances politiques supranationales comme la commission européenne.

PR : « Soit une grande institution fédérale comme l’UEFA prend conscience du risque de bulle, même nuancé, du risque de baisse de l’incertitude sportive ou de précarisation des footballeurs. Et, prenant conscience de ça, décide de réguler. C’est d’ailleurs le chemin qui semble être pris à l’heure actuelle puisqu’elle est sur le point de réformer les critères du fair-play financier. Alors on peut toujours débattre sur l’efficacité et la fonctionnalité du fair-play financier. Le fait que le PSG n’aie pas été sanctionné, par exemple, pose question.

Soit, si les instances fédérales ne prennent pas conscience du problème, l’Union européenne traite le problème via des règlementations.

Mais l’UEFA a, semble-t-il, pris conscience du fait que l’incertitude de ses compétitions a baissé et que l’impact sur l’engouement s’en ressentait. Et que, de fait, une régulation est nécessaire. »

Didier Guibelin

Conversation Julien Momont

Presque deux ans après leur premier opus Comment regarder un match de foot ?, les célèbres Dé-Managers des Cahiers du Football reviennent causer pressing et circulation de balle avec leur nouveau bébé : Les entraîneurs révolutionnaires du football. Ouvrage qui, à travers sept entraîneurs sur une période couvrant de l’après-guerre à aujourd’hui, analyse l’évolution du jeu et des idées tactiques. Julien Momont, membre des dé-managers et co-auteur du livre, nous en dit un peu plus.

Julient Momont

Lathlète.fr : Est-ce, d’une certaine manière, les entraîneurs que vous présentez ne sont pas les inventeurs des préceptes de jeu que vous exposez dans votre premier livre ?

Julien Momont : « En partie. C’est vrai que dans le premier livre on abordait certaines problématiques que l’on aborde aussi dans le deuxième. Quand on parle de l’évolution des postes, notamment, on évoquait le catenaccio ou le côté faux numéro neuf. Après, oui, c’est vrai que le contenu du premier est finalement un peu l’aboutissement de tout le processus d’évolution du jeu que l’on explique dans le deuxième. Les différentes révolutions successives qui ont amené le jeu à la manière dont on le joue aujourd’hui et qu’on avait analysé dans le premier. C’est vrai que le deuxième livre détaille plus l’évolution alors que le premier détaillait plus la finalité.

Mais c’est vrai que la remarque est intéressante parce que je n’avais pas vu les choses comme ça. »

Lath.fr : Quand on parle de la Hongrie de Gustav Szebes, c’est souvent Ferenc Puskas qui est cité en premier, alors que vous insistez surtout sur le rôle de Nandor Hidegkuti. Même chose avec  le Milan AC de Sacchi où vous insistez sur le rôle d’Ancelotti alors que l’histoire a surtout retenu Marco Van Basten ou Franco Baresi. Est-ce que, finalement, les révolutions du jeu ne doivent pas plus aux joueurs moins visibles ?

J.M : « Disons qu’ils sont moins visibles aujourd’hui parce qu’avec le temps, on retient surtout les buts ou les actions d’éclat, ainsi que les joueurs qui ont gagné des trophées individuels. Puskas a gagné un ballon d’or et Van Basten en a gagné trois. De fait, dans la mémoire collective, on retient surtout ces joueurs-là parce que beaucoup de gens n’ont pas vu les matchs de l’époque dans leur intégralité. Dans le meilleur des cas, ils n’en ont vu que des résumés des meilleures actions. C’est d’ailleurs un phénomène que l’on voit aussi dans le foot actuel. Beaucoup d’équipes sont menées par une ou deux stars qui ressortent du lot alors que d’autres joueurs sont tout aussi importants pour l’équilibre collectif de l’équipe.
C’est vrai que ce n’est pas de Nandor Hidegkuti dont on parle le plus quand on évoque cette équipe de Hongrie. Notamment aussi parce que, contrairement à Ferenc Puskas qui a joué au Real Madrid, il n’a jamais joué dans un grand club d’Europe de l’ouest. Il était pourtant essentiel dans le dispositif tactique de Szebes, avec son rôle un peu inhabituel pour un attaquant de pointe. Rôle que l’on qualifierait d’ailleurs plus de milieu offensif dans le football actuel.

C’est un peu la caractéristique de beaucoup d’équipes, même aujourd’hui, d’avoir des joueurs dans l’ombre. Si l’on prend l’exemple du Chelsea actuel, les médias ont souvent tendance à mettre Eden Hazard en avant alors que N’Golo Kanté est au moins aussi important pour le jeu de l’équipe. Comme à Manchester City où l’on parle beaucoup des De Bruyne et Aguero alors que le rôle de Fernandinho devant la défense est tout aussi crucial.

C’est un peu l’histoire du foot de voir des joueurs mis en avant avec des raisons pas forcément purement sportives ce qui finit par occulter des joueurs tout aussi importants. »

Lath.fr : Le livre casse aussi quelques préjugés. Sur le catenaccio où l’on découvre qu’Herrera fut l’inventeur du concept de latéral offensif avec Giacinto Facchetti ou sur le Dynamo Kiev de Lobanovski réputé ultra-offensif alors qu’il défendait de manière très repliée. C’est volontaire de votre part ?

J.M : Disons que c’est surtout le visionnage des matchs qui parle de lui-même et casse les caricatures. Quand on regarde de très loin sur le plan historique avec des idées reçues au départ, on a tendance à généraliser et globaliser ces idées reçues en rangeant les équipes dans des cases.

Pour Herrera, par exemple, lui-même mettait en avant le rôle très offensif de Facchetti qui aurait presque pu jouer avant-centre. Il marque d’ailleurs beaucoup de buts dignes d’un attaquant de pointe en se trouvant dans la surface sans que l’on ne sache comment ni pourquoi. A côté de cela, en coupe d’Europe, cela restait une approche ultra-défensive tout de même et Facchetti ne montait pas tant que ça. Il y a ce côté ambivalent des entraîneurs qui, en fonction du contexte ou de l’adversaire, vont être plus offensifs ou plus défensifs. C’est le cas de Mourinho, notamment, aujourd’hui. Cela dépend aussi de la perspective dans laquelle on se place. Herrera partait du principe qu’au coup d’envoi, son équipe avait un point et devait penser à le conserver avant de penser à en gagner un autre (La victoire ne valait que deux points à l’époque, ndlr).

Après, concernant Lobanovski et son image d’entraîneur un peu romantique faisant pratiquer un football très léché et très offensif… Cela a été le cas par périodes mais surtout sur certains coups d’éclat sporadiques comme le Dynamo Kiev-Atletico Madrid de 1986 qui s’était joué à Lyon qui avait beaucoup marqué les esprits en France. Notamment chez certains entraîneurs français célèbres qui étaient présents au stade ce soir-là : Guy Roux, Reynald Denoueix… Tous avaient été impressionnés par la vitesse du jeu et le collectif ultra-léché. Mais c’est vrai que, si l’on analyse de manière un peu plus complète les différents périples européens du Dynamo sous Lobanovski, c’était souvent une équipe qui jouait très repliée, notamment quand elle affrontait des adversaires de gros calibre comme le Bayern Munich dans les années 70. Puis qui contre-attaquait avec ses attaquants très rapides comme Oleg Blokhine. Dans les années 90, on voyait moins de repli et quand même un bloc placé plus haut avec un peu de pressing. Même si l’idée globale d’exploitation des espaces et des transitions était conservée.

Pour revenir sur ta question, on n’a pas voulu forcément, au départ, casser les idées reçues. Au final c’est l’épreuve des images qui nous a poussés à remettre en question certains préjugés sur des entraîneurs que l’on croit connaître, mais qui sont assez méconnus en fait. »

Lath.fr : Dans tous les entraîneurs que vous citez, Cruyff a eu une carrière de joueur sublime, Guardiola a été un pilier de la dream team du Barca sous Cruyff, mais les autres ont finalement assez peu laissé leur trace comme joueur. Est-ce que l’on peut rapprocher cela du fait qu’aujourd’hui, de nombreux très grands entraîneurs ne sont pas d’anciens joueurs de haut niveau ? Comme Mourinho, Benitez, Wenger, Sampaoli, Bielsa…

J.M : « C’est le traditionnel débat qui consiste à savoir s’il est nécessaire d’être un ancien grand joueur pour être un grand entraîneur. Il est vrai qu’avoir été un très grand joueur permet de mieux comprendre ce qui se passe dans leur tête dans certaines situations, notamment celles de match sous très haute pression. Ce sont des situations qui sont, je pense, difficile voire impossible à appréhender quand on ne les a jamais vécues, comme celle de devoir tirer un pénalty devant des dizaines de milliers de spectateurs lors d’une finale de coupe du monde, par exemple. En même temps, passer de l’autre côté de la ligne de touche est une perspective totalement différente. Quand on est joueur, même si on est dans un sport collectif, on pense d’abord à soi. Dès que l’on devient entraîneur, il faut avoir l’idée de la logique d’un groupe, de gestions des égos… Alors quand on voit l’exemple de Zidane, on s’aperçoit que le fait d’avoir une aura propre de très grand joueur aide, j’imagine, à se faire accepter des stars. Même s’il ne faut pas non plus tomber dans le problème inverse avec un joueur inhibé par l’idée d’être jugé par son idole. Mais ce que l’on voit parfois aussi, notamment avec Cruyff, ou avec Platini quand il était sélectionneur des Bleus, ce sont d’anciens joueurs tellement au-dessus du lot qu’ils ont parfois du mal à admettre que leurs joueurs ne parviennent pas à réaliser certaines choses basiques à leurs yeux.

Il y a donc du pour et du contre dans les deux cas. Le fait de ne pas avoir été un grand joueur peut pousser à étudier le jeu d’une autre manière et à avoir d’autres perspectives. De même que le fait de bien savoir s’entourer et se former est important. Pour reprendre le cas de Mourinho que tu évoques, il a à ses côtés un staff très pointu sur le plan technique et s’est formé auprès de très grands universitaires, il ne sort donc pas de nulle part.

Pour reprendre une phrase célèbre à ce sujet, on peut dire qu’il n’y a pas besoin d’avoir été cheval pour devenir jockey. (rires) »

Lath.fr : Aux Cahiers du Football, on sait que vous aimez beaucoup Marcelo Bielsa, mais vous ne lui consacrez qu’un petit encart. N’a-t-il pas sa place dans cette liste de grands entraîneurs, selon vous ?

J.M : « Il y a une problématique que l’on explique dans l’introduction du livre et qui consiste à dire que l’on ne pourra, de toutes façons, pas être exhaustifs. Il nous a donc fallu faire des choix. Bielsa répond à certains critères dans la mesure où certains entraîneurs se revendiquent de ses idées comme Mauricio Pochettino ou même Pep Guardiola qui, lui, est dans le livre. Il a aussi par son approche, notamment à l’Athletic Bilbao, montré un peu la voie sur l’utilisation du pressing et de l’intensité. Même si, son approche du marquage individuel est un peu à contre-courant de ce qu’il fait aujourd’hui. Dans le même temps, a-t-il suffisamment gagné pour valider son approche aux yeux du monde ? Le débat reste ouvert. C’est pour cela que, sur la décennie 2000, il nous paraissait plus logique de mettre Pep Guardiola qui a vraiment fait de son Barca et de sa méthode de jeu une référence mondiale à partir de laquelle tout le monde se positionne. C’est lui qui a monté le plus haut et poussé le plus loin ces idées. Certes, c’est une adaptation de ce que Bielsa, Juan Manuel Lillo ou Cruyff lui ont enseigné. Mais un révolutionnaire n’est pas toujours un pionnier. Cela peut aussi être celui qui s’approprie les idées d’un pionnier, les pousse plus loin qu’un autre et les fait fructifier.

Alors évidemment, on ne pouvait pas ne pas évoquer Bielsa pour ses idées, son influence ou les idées qu’il défend. Mais, au final, eut égard au projet qu’on avait, il était plus logique de mettre en avant Guardiola.

Lath.fr : Herrera est certes Franco-Argentin, mais on peut dire que vous ne mettez aucun entraîneur Français dans votre liste. Est-ce que certains n’y auraient pas eu leur place, pourtant ? Jean-Claude Suaudeau, notamment.

J.M : « On a mis un encadré sur Albert Batteux, parce qu’il a été une des grandes influences sur la manière de penser et jouer le foot avec le Stade de Reims. Alors certes, il aurait pu y avoir le jeu à la nantaise, dont on a d’ailleurs beaucoup parlé dans notre premier livre. Mais on s’est dit que c’était une révolution un peu trop locale. Cela a eu un impact uniquement en France. Et encore, est-ce qu’il subsiste aujourd’hui des équipes jouant de cette manière ? Cela a été très localisé, au final. Avec une seule équipe, sans qu’il y ait ensuite de disciple reproduisant cette méthode ailleurs qu’à Nantes. Alors certes, il y a eu le Lorient de Christian Gourcuff qui peut, un peu, s’en revendiquer. Mais ça reste très localisé à l’échelle française. Et on a préféré, pour le livre, avoir une approche plus globale sur le foot européen, voire mondial. Même si l’on a assez peu étudié les influences du football sud-américain, par exemple. Mais le prisme européen faisait que le jeu à la nantaise était un peu trop local pour nous. »

Lath.fr : Est-ce que tu penses que les révolutions du jeu, au moins à l’échelle d’un poste, peuvent aussi partir d’un joueur ? Comme la révolution que Manuel Neuer a apportée au poste de gardien lors du Mondial 2014 en jouant quasiment comme un libero.

J.M : « La question, déjà, est de savoir si cela vient du profil du joueur ou des exigences du système de jeu choisi par l’entraîneur. C’est une question à laquelle, je pense, on peut apporter plusieurs réponses. Pour reprendre ton exemple, on peut juger que c’est la qualité du jeu au pied de Neuer ainsi que celle de sa lecture des ballons en profondeur qui lui permettent de sortir loin de sa cage. On peut aussi rétorquer que c’est le positionnement très haut du bloc de l’équipe d’Allemagne qui fait qu’elle a besoin d’un gardien capable de très bien relancer parce que c’est avant tout le jeu de possession qui est recherché. Je pense que la vérité doit se situer entre les deux. Cela a été une excellente découverte que de voir Neuer jouer comme ça parce que l’Allemagne en avait besoin. Mais il est aussi capable de jouer de manière plus conventionnelle. Mais c’est vrai que cela correspond à une évolution des postes qui pousse à plus de polyvalence dans beaucoup de cas. On demande aujourd’hui aux milieux de terrain de savoir tout faire, aux gardiens de plus en plus aussi. On demande aux arrières latéraux d’être quasiment les premiers attaquants et aux attaquants d’être les premiers défenseurs. Donc c’est finalement plus une évolution globale des postes qui permet aujourd’hui de voir un gardien jouer presque comme un joueur de champ supplémentaire. »

Lath.fr : En parlant d’évolution du jeu, on constate aujourd’hui que le joueur que l’on peut considérer comme le stratège de l’équipe a tendance à être de plus en plus reculé sur le terrain. Il y a évidemment l’exemple d’Andrea Pirlo qui dirigeait la manœuvre en étant situé juste devant sa défense et aujourd’hui, un joueur comme Leonardo Bonucci qui organise le jeu depuis sa défense. N’est-ce pas cela la dernière révolution du jeu ?

J.M : « Il y aura, je pense, toujours des contre-exemples avec des équipes qui continueront à évoluer avec un vrai numéro dix. En Espagne, on trouve encore des équipes capables d’évoluer dans un 4-4-2 en losange, notamment Villareal. Mais c’est vrai qu’avec le temps et la manière de contrer les meneurs de jeu traditionnels en mettant un milieu défensif à la Makélélé, cela a conduit les meneurs de jeu habituels à s’excentrer sur les côtés comme Mesut Özil ou à jouer plus bas comme Andrea Pirlo. L’évolution du pressing aussi, et la lutte très acharnée que l’on trouve au milieu du terrain font qu’il a fallu des défenseurs de plus en plus habiles balle au pied. Alors cela a existé avant, notamment avec des joueurs comme Franz Beckenbauer, Franco Baresi ou même Laurent Blanc. Mais il est vrai que l’évolution du foot moderne rend ces qualités de plus en plus indispensables pour tous les joueurs, y compris les défenseurs. De plus en plus d’équipes recherchent des défenseurs qui, même placés très bas, sont capables de bien relancer et bien maîtriser le ballon. Sinon, on est exposé au pressing de plus en plus rodé que l’on trouve au plus haut niveau qui ne laisse que très peu de temps pour jouer. Quand on voit les pressings réalisés par Manchester City, Naples ou même le Real Madrid sur certaines séquences, il faut des défenseurs techniques pour pouvoir ressortir et c’est aussi une évolution du football moderne. »

Lath.fr : Je pense que tu te doutes de la dernière question, quel entraîneur parmi ces entraîneurs révolutionnaires ressortirais-tu si tu ne devais en garder qu’un seul ?

J.M : « C’est difficile, parce qu’il faut déjà savoir par rapport à quel critère on choisit de ressortir untel ou untel.

Il y a différents aspects. Celui que l’on peut ressortir pour l’importance qu’il a donné à la fonction d’entraîneur, c’est Helenio Herrera. Il a permis de mieux valoriser le rôle et la fonction des entraîneurs. Après lui, les entraîneurs sont vraiment devenus des personnages clés du football. Mieux payés, plus médiatisés avec une influence sur le jeu plus reconnue et mise en avant.

Au niveau des idées, je pense que Johan Cruyff est un peu au-dessus de tout le monde. Il pourrait y avoir débat entre Cruyff et Guardiola, mais en même temps, il y a la patte de Cruyff dans tout ce que Guardiola a fait ensuite, même s’il l’a remise à sa sauce. Mais l’approche du jeu de Cruyff a marqué le football mondial comme aucune autre. Sacchi aussi a eu une grosse influence de son côté. Mais les idées de Cruyff avec l’Ajax puis le Barca se ressentent encore aujourd’hui de manière indéniable. Et cette pertinence constante sur plusieurs décennies est quand même très forte. »

Philippe Kallenbrunn

Journaliste indépendant, notamment pour le Journal du dimanche, et ancien rédacteur en chef adjoint de Midi Olympique, Philippe Kallenbrunn a publié récemment Peur sur le rugby, enquête sur les dérives d’un sport extrême, où il évoque la problématique de la santé des joueurs, entre commotions, dopage et compléments alimentaires.

Kallenbrun

 

 

Lathlète.fr : Laurent Bénézech avait déclaré il y a quelques années que le rugby se trouvait dans la position du cyclisme avant l’affaire Festina. Est-ce que finalement, à l’instar du monde du cyclisme de l’époque, le monde du rugby ne chercher pas plus à cacher à qu’à régler les problèmes liés au dopage ou à la santé des joueurs ?

Philippe Kallenbrunn : « Non, je ne pense pas. Il se trouve que, dans une autre vie, j’ai suivi un peu le cyclisme, notamment à la fin des années 90 et au début des années 2000 (l’affaire Festina ayant eu lieu en juillet 1998 et le procès en décembre 2000, ndlr). Donc je connais pas trop mal cette période. Il y avait dans le cyclisme de l’époque des façons de communiquer ou de se cacher qui étaient assez marquantes et que je ne retrouve pas dans le milieu du rugby.

Alors je ne dis pas qu’il n’y a pas de dopage dans le rugby. C’est un milieu un peu recroquevillé sur lui-même où souvent l’omerta prévaut. Mais franchement, je ne retrouve pas les mêmes mécanismes. Par contre, bien évidemment qu’il y a des problèmes de dopage et des joueurs qui sont pris pour dopage. Bien évidemment qu’il y a des pratiques qui interpellent. Et la question de la santé des joueurs qui est aujourd’hui sur le devant de la scène aurait du être traitée de façon sérieuse il y a déjà bien longtemps. »

Lath.fr : Au sujet des commotions, on met souvent en avant ce rugby d’affrontement permanent dont le sommet a été la dernière finale de Top 14. Vous commencez le livre avec un entretien couplé des Skrela père et fils et Jean-Claude Skrela a été directeur technique national. Où situez vous la responsabilité de la DTN dans le virage pris vers ce style de jeu ?

PK : « Je ne vais pas vous refaire l’histoire, mais je crois qu’il y a un match qui a été fondateur dans ce processus de virage vers le tout physique, c’est le fameux match de novembre 1997 contre l’Afrique du sud au parc des princes où l’on se prend 50 points. Je crois que ce match là a fait basculer vraiment ce qu’on a pu appeler le jeu à la française ou le french flair. Jusqu’à ce moment là, je ne dis pas que les avants français étaient des anges. Il y avait aussi de la roublardise, un engagement physique à la limite et des coups. Mais il existait tout de même une volonté de jeu, une identité de jeu basée sur l’évitement et la volonté de faire circuler la balle. A partir de ce match-là, il y a eu une sorte de traumatisme et une idée s’est imposée, c’est que nos joueurs n’étaient pas au niveau physique de ceux de l’hémisphère sud. Cela a vraiment été un tournant. Jean-Claude Skrela était d’ailleurs encore sélectionneur à l’époque. Et lui-même a été très marqué par ça. Ensuite, il n’est pas resté aux affaires très longtemps puisqu’il est parti à la fin de la coupe du monde 1999.

Le deuxième tournant, c’est l’arrivée de Bernard Laporte à la tête du XV de France pour succéder à Jean-Claude Skrela, justement. Laporte qui avait émergé pendant ces années au stade Français avec les résultats que l’on connait et qui lui, pour le coup, ne jure que par la dimension physique. C’est à cette époque que l’on commence à voir arriver en équipe de France des centres surpuissants comme Brian Liebenberg et où on commence à juger un joueur plus sur son gabarit que sur ses qualités proprement rugbystiques. On passe donc sur de la musculation à outrance, de la préparation physique… Et c’est vraiment Laporte qui fait entrer la France dans cette dimension-là.

Il a en plus la chance de pouvoir compter pendant quatre ou cinq ans sur une génération de joueurs que l’on ne voit plus aujourd’hui. Des Pelous, des Betsen, des Harinordoquy, des Jauzion, des Dominici… Des joueurs qui auraient le niveau pour intégrer pratiquement n’importe quelle sélection nationale et ce n’est plus le cas aujourd’hui. Donc je situe clairement le basculement du rugby français vers le tout physique à cette période. Et probablement la DTN a-t-elle sous estimé les méfaits de cela pendant quelques temps.

Une autre parenthèse est importante, il faut savoir que pendant les années Laporte, la DTN était complètement exclue des décisions concernant le haut niveau. Laporte refusait de parler avec la DTN et tout tournait autour de lui et de son staff direct. Et à son départ en 2007, Lièvremont récupère ce qu’il peut récupérer, c’est-à-dire plus grand-chose puisqu’il y a un énorme basculement de génération notamment chez les avants.

Une dernière chose concernant le match de 1997, il faut aussi se souvenir qu’il pèse encore aujourd’hui sur ce match d’énormes suspicions de dopage. Le ménage post-match dans le vestiaire sud-africain ayant permis de ramasser des médicaments en grande quantité, sans compter le fait que la majeure partie des joueurs disposaient d’AUT(1). »

Lath.fr : Pour sortir de ce rugby physico-physique, ne faudrait-il pas, plutôt que de recruter des joueurs sudistes, essayer de recruter des entraîneurs, notamment néo-zélandais, étant donné que les pays du sud ont réussi leur transformation vers un jeu plus complet ?

PK : « Je ne sais pas. Il est vrai qu’il existe une véritable diaspora de coaches néo-zélandais en Europe. Y compris à la tête de sélections nationales avec Joe Schmidt en Irlande ou Warren Gatland au Pays de Galles. Est-ce qu’il faudrait faire la même chose en France ? Je n’en suis pas convaincu. Cela remettrait en cause la qualité des entraîneurs français dont je ne suis pas persuadé qu’ils soient moins bons que les autres. Par contre, ils évoluent dans un milieu ultra concurrentiel entre eux vu qu’il n’y a que trente clubs. A raison de deux à trois entraîneurs par staff de club pro, ça ne fait jamais qu’une centaine de postes disponibles au maximum. De fait, les places sont chères et laissent peu de droit à l’erreur. Cela qui les conduit à pratiquer un jeu prudent où l’on cherche plus à éviter la défaite qu’à obtenir la victoire. Il n’y a que deux ou trois clubs très au-dessus du lot qui peuvent se permettre un jeu moins restrictif : Clermont, Toulon, Montpellier…

Par contre, avec le fait qu’il n’y ait qu’une descente automatique de Top 14 en Pro D2, il n’est pas impossible que la crispation liée à la peur de perdre soit moins présente cette saison qu’elle ne l’était auparavant. Et je trouve qu’on en voit un peu déjà les effets. »

Lath.fr : Il y a un sujet que vous traitez largement dans le livre, c’est celui des compléments alimentaires. Certains joueurs comme Pelous ou Best que vous interrogez dans le livre disent n’en avoir jamais pris. Pourtant, on a l’impression qu’aujourd’hui, les jeunes qui rentrent en centre de formation se mettent dans la tête l’idée qu’ils n’ont aucune chance de réussir sans. Qu’en pensez-vous ?

PK : « J’ai entendu les deux discours. Ceux qui me disent que c’est indispensable, et ceux, comme Pelous et Best, qui me disent qu’ils n’en ont jamais pris. Je ne peux donc pas avoir d’avis tranché.

Par contre, il est évident qu’il n’existe aujourd’hui plus vestiaire de rugby pro dans le monde où l’on ne trouve pas de compléments alimentaires. Ils sont entrés en France en même temps que ces joueurs sudistes que l’on trouve dans tous les clubs pros français. Ensuite, il faut garder à l’esprit que la plupart de ces produits ne sont pas de mauvais produits. Ils se justifient pour la plupart car ils permettent d’encaisser les charges de travail liées aux cadences élevées auxquelles sont soumis les joueurs de Top 14, surtout s’ils sont aussi internationaux. Et ce sont, pour la plupart, des produits recommandés aux joueurs par les staffs médicaux des clubs. Que ce soient les médecins ou les nutritionnistes.

Par contre, il me paraît évident que les suivi de ces prescriptions et de ces prises de compléments soient suivies. Et ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Et, l’autre problème, c’est qu’il faut pouvoir s’assurer de leur provenance et pouvoir la certifier pour s’assurer qu’ils ne sont pas pollués par des substances dopantes interdites. »

Lath.fr : Vous évoquez d’ailleurs dans le livre les contrôles positifs de Brice Dulin et Yannick Nyanga où vous critiquez l’information finalement assez limitée à laquelle les joueurs ont accès.

PK : « Exactement. Or, il existe aujourd’hui des solutions pour remédier à ça. J’en décris d’ailleurs une dans le bouquin. Cette solution, outre sa fiabilité absolue, présente l’avantage d’être très facile à utiliser. Mais les instances du rugby lui tournent le dos parce qu’elle est fournie par une société privée et qu’il faut donc payer. De fait, les dirigeants préfèrent s’en remettre à la norme AFNOR ministérielle qui n’est pas mauvaise en soi, mais qui ne garantit pas non plus de manière absolue que les compléments alimentaires consommés ne contiennent pas de produits interdits. Notamment au moment des changements de la liste des produits prohibés de l’Agence Mondiale Antidopage, ce qui s’est produit pour Dulin et Nyanga. L’higénamine n’était pas inscrit sur la liste au 31 janvier 2016 et a été basculé au 1er janvier 2017, et ils se sont fait avoir. S’ils avaient utilisé la solution que je décris, qui s’appelle sport protect, il leur suffisait de taper le nom du complément alimentaire consommé. Ils auraient saisi ce nom sur le moteur de recherches de sport protect et auraient su de suite qu’il ne fallait pas en consommer. »

Lath.fr : Dans son livre écrit à la fin des années 90, l’ancien cycliste Erwann Menthéour expliquait que les soigneurs procédaient à des injections de vitamines sur les coureurs rétifs au dopage pour leur faire passer le cap psychologique de l’utilisation d’une seringue. La prise quotidienne de compléments alimentaires ne risque-t-elle pas d’avoir le même effet désinhibant vers une conduite dopante chez les jeunes joueurs ?

PK : « Je ne pense pas. Au sens littéral, il faut se souvenir que le complément alimentaire n’est jamais qu’un moyen de compléter sa nourriture. Ce sont souvent des substances qu’on retrouve dans l’alimentation classique comme des vitamines, des protéines… Mais simplement beaucoup plus concentrées.
J’interroge aussi dans le livre un nutritionniste toulousain qui s’appelle Didier Rubio. Celui-ci m’explique qu’on peut aussi trouver des raisons économiques à la prise de compléments alimentaires. Si l’on prend le cas des protéines, très importantes pour les rugbymen, il est beaucoup plus économique de consommer des compléments que de consommer les quantités de bonne viande nécessaires pour en arriver à la même dose de protéines. La problématique économique est d’autant plus importante pour des joueurs des divisions inférieures ou les jeunes des centres de formation qui n’ont pas des revenus comparables aux joueurs de très haut niveau. Certes, ce n’est pas non plus la raison principale, mais ça participe à ce raisonnement.

Après, toujours selon Didier Rubio, si les joueurs se nourrissent comme on leur dit de faire en faisant vraiment attention à ce qu’ils mangent, le problème de l’alimentation serait réglé à 90%. Il subsisterait certes une nécessité de complémentation, mais minime. Or, aujourd’hui, la proportion de nutriments fournie par les compléments est bien supérieure.»

Lath.fr : D’après une étude publiée dans l’équipe peu avant l’été, de moins en moins de joueurs de centres de formation poursuivent des études en parallèle au rugby. Est-ce que le fait de tout miser sur une carrière pro ne risque pas d’encourager le dopage pour éviter à tout prix l’échec ?

PK : « Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que beaucoup de jeunes ne mesurent pas le chemin à parcourir pour devenir joueur professionnel aujourd’hui. C’est très dur, il y a un déchet énorme au niveau des centres de formation. Il faudrait donc faire prendre conscience aux jeunes, même si certains le font déjà, que leur entrée en centre de formation ne signifie pas un ticket systématique pour une carrière pro. Car certains ont tendances à le croire et ont des agents à 18 ans. Il faut donc en effet agir sur l’aspect éducatif. De là à dire que le fait de tout miser sur une carrière professionnelle peut les faire plonger plus facilement dans le dopage, non, je ne pense pas.

Par contre, une chose qui est très peu évoquée quand on parle de dopage, c’est le cas du rugby amateur où c’est vraiment la foire. Ne serait-ce que parce que l’on n’a pas les moyens financiers de contrôler tout le monde. Et l’AFLD n’a pas les moyens de dépêcher des contrôleurs sur les terrains tous les weekends. On trouve donc de tout au niveau amateur, notamment de la cocaïne. Dans le livre, j’évoque d’ailleurs l’exemple d’un joueur de fédérale 3 contrôlé positivement à la cocaïne la saison dernière et qui est pourtant gardien de la paix dans le civil. Un joueur amateur, a un boulot à côté et veut juste être le roi de son village. Alors évidemment, je ne dis pas que tous les joueurs amateurs se dopent, mais il y a beaucoup de cas qui remontent jusqu’à la FFR. Il y a des dizaines de joueurs chaque saison qui se font pincer. Mais ce sont des cas qui ne sont pas médiatisés alors qu’il y a un vrai problème à ce niveau-là. »

Lath.fr : D’ailleurs, au sujet du rugby amateur, vous évoquez dans le livre un autre problème du rugby amateur en expliquant que la situation est plus grave chez les amateurs que chez les professionnels, c’est celui des commotions.

PK : « En effet. Alors il semblerait tout de même qu’entre les campagnes médiatiques, les retours de joueurs ou les signaux d’alarme envoyés par certains médecins, il y ait enfin une véritable prise de conscience sur ce sujet. Sans compter World Rugby qui s’est aussi décidé à agir.
On voit que la FFR cette saison a lancé le carton bleu au niveau amateur pour autoriser les arbitres à sortir un joueur en cas de suspicion de commotion. Parce que, comme pour le dopage, il y a un suivi médical moindre que chez les pros et que personne n’était là pour détecter les commotions éventuelles. Alors si c’est un club amateur qui a des moyens financiers et qui peut avoir un médecin en bord de terrain, on peut penser que celui-ci fera le nécessaire. Mais il y a très peu de médecins dans le rugby amateur. Notamment, et j’en parle dans le livre, parce que ceux-ci ne veulent pas exercer bénévolement en prenant des responsabilités juridiques importantes. Couplé au fait que les joueurs se rentrent dedans en permanence par mimétisme avec les joueurs pros ce qui n’arrange pas les choses à ce sujet.

Quand on sait que dans le rugby pro, il arrive que certaines commotions ne soient pas traitées correctement avec tout le suivi médical présent, on se doute du risque que cela génère en amateur où rien n’est encadré au niveau médical. Le carton bleu peut être un début de réponse à cette problématique même si c’est probablement insuffisant. Mais il me semble que la prise de conscience sur ce sujet est aujourd’hui bien réelle et c’est déjà une bonne chose.»

Lath.fr : Toujours au sujet des commotions, on évoque souvent le problème de mauvaises techniques de placage. Or on sait qu’en France depuis quelques années, le casque est obligatoire en école de rugby. Est-ce que le fait de désinhiber les enfants au niveau de la peur des coups reçus à la tête ne risque pas d’entraver leur apprentissage d’une technique correcte ?

PK : « Non, je ne pense pas, c’est simplement une façon de les protéger. Mais il faut évidemment leur apprendre une bonne technique de placage. Cela s’apprend dès le plus jeune âge et pas en deux secondes. Savoir se baisser correctement, positionner sa tête, se servir de ses bras… Il y a tout un ensemble de techniques que l’on apprend, en tous cas je l’espère, à l’école de rugby. Après, je parlais de ce phénomène de mimétisme avec les joueurs professionnels. Les enfants d’aujourd’hui ont accès à beaucoup de rugby à la télé et essaient de reproduire ce qu’ils voient. Et c’est d’ailleurs tout à fait normal. Et le casque comme les grosses charges font partie de ce qu’ils voient. On voit d’ailleurs de nombreux gamins aujourd’hui aller percuter le dernier défenseur plutôt que jouer des deux contre un.

Le rendu média du rugby a d’ailleurs un rôle à jouer à ce sujet. J’ai personnellement beaucoup de mal à supporter, quand je suis au stade, d’entendre les « OOOOUUUUHHHH !! » du public sur un gros placage ou un gros tampon. Je n’aime pas trop non plus quand j’entends les commentateurs télé s’esbaudir quand un jouer en a renversé un autre. Alors si c’est une action dans la règle avec de l’engagement physique, ok. Le rugby reste un sport de combat. Mais si c’est une action litigieuse ou illicite, je n’apprécie pas la mise en valeur qui peut en être faite. Je pense que là-dessus, l’image a un rôle très important aujourd’hui. Et je pense qu’il devrait y avoir une réflexion par rapport à ça. »

  1. AUT : Autorisation d’Usage à des fins Thérapeutiques. Dérogation pour utiliser à des fins médicales un produit se trouvant sur la liste des produits dopants interdits. Leur encadrement et les abus dont elles font l’objet étant l’un des grands problèmes de la lutte anti-dopage.

 

Rude rugby

La fusion avortée entre les deux clubs franciliens du top 14, mais aussi la chute vertigineuse du stade toulousain et la chute financière de certains clubs historiques comme Bourgoin sont les signes d’un rugby français des clubs qui va de plus en plus mal. Etat des lieux et solutions possibles.

SF

« La fusion reviendra un jour ou l’autre. » Ces mots sont de Thomas Savare, président du Stade Français. Dans les colonnes de L’Équipe à deux jours du derby face au Racing, le chef d’entreprise persiste et signe : « Je continue à penser que c’était la bonne solution mais que l’environnement n’était pas prêt à ça. »

Et il faut bien admettre que le caractère soudain de l’annonce, qu’absolument rien ne laissait présager, a probablement désorienté des supporters qui n’étaient, par conséquent, pas disposés à écouter. Ils ont donc cherché à empêcher cela avec des arguments pas toujours mâtinés de bonne foi.

Car si la rivalité fut leur principal élément de discussion, force est de constater qu’il ne tient pas vraiment. Les années au fond du gouffre du Stade Français, puis du Racing au moment de la remontée du club de Max Guazzini ayant limité leur nombre de confrontations aux dix dernières années. De fait, il y a eu, au cours du siècle dernier, plus d’affrontements entre Racing et Paris Université Club (PUC, aujourd’hui en Fédérale 2) qu’entre les deux mastodontes actuels du rugby francilien. D’autre part, il ne faut pas oublier que les deux clubs sous leur forme actuelle sont eux aussi issus de fusions, voire d’absorptions. Celle du Club Athlétique des Sports Généraux (CASG) par le Stade Français et celle de L’Union Sportive Métropolitaine des Transports (US Métro) par le Racing. Le dépit des supporters du SF, plus bruyant que celui des supporters du Racing, s’expliquant sans doute par l’impression, assez largement corroborée, de ne pas devenir un partenaire mais plutôt un vassal du voisin.

Mais malgré cela, la fusion demeure-t-elle une bonne idée ? Si on raisonne en terme d’entreprises classiques, la question ne se pose même pas. Une seule entité qui récupèrerait la « clientèle » des deux pré-existantes, l’idée peut paraître idyllique. Mais si on supporte un club pour l’histoire personnelle que l’on a avec lui en tant que supporter, on part de loin. Une entité nouvelle n’ayant, par définition, pas d’histoire. Certes, le nombreux public de l’Union Bordeaux Bègles, club issu d’une fusion de moins de quinze ans, semble prouver que qu’il n’y a rien d’utopique à tenter de fédérer deux publics autour d’un seul projet. Mais l’Île-de-France n’est pas le sud-ouest. Si le rugby y est très dynamique en terme de pratiquants, l’identification au club local reste assez rare du fait des origines provinciales d’une majorité de franciliens (dont l’auteur de ces lignes, au passage).

Thomas Savare, en argumentant en faveur de la fusion dans l’interview citée plus haut, a d’ailleurs involontairement donné un argument à ses détracteurs : « Au début, avec Jean-Bouin, je pensais qu’on allait y arriver.» Si l’installation dans le nouveau Jean Bouin n’a pas fait exploser la billetterie, on peut donc déduire qu’une installation du club fusionné à l’Arena 92 et ses 30 000 places ne garantit pas 30 000 spectateurs payants chaque semaine, chiffre qui représente presque le double de l’affluence moyenne des deux clubs séparés. Certes, certains adversaires qui remplissent Jean Bouin ou Colombes (Toulon, Clermont, voire Toulouse) peuvent encore potentiellement remplir 30 000 places, comme l’ont démontré les délocalisations au stade de France de l’ère Guazzini, de même que certaines affiches à enjeu en coupe d’Europe. Mais le problème reste entier. Deux clubs à la fréquentation famélique ne peuvent donner un monstre qui remplit son stade tous les weekends. À plus forte raison un stade dont la contenance paraît aussi disproportionnée et qu’il doit rembourser, ce qui pourrait entraîner des tarifs de billetterie conséquents. De fait, si la faible affluence des deux clubs les condamnent tous deux à vivre sous la perfusion de mécènes plus ou moins généreux, rien ne dit qu’il en serait différemment en cas de fusion. L’arrivée probable du milliardaire allemand Hans-Peter Wild va probablement repousser pour quelques années l’inéluctable. Mais elle n’effacera pas la vérité, à savoir que si la fusion apparaît probablement comme la solution la plus logique pour enrayer la chute économique de ces deux monstres de l’histoire de notre rugby de clubs, l’efficacité n’en est pas garantie. Sauf à tabler sur une hypothétique déflation des salaires…

Le salary cap fonctionne-t-il vraiment ?

Louis Picamoles de retour à Montpellier !! C’est l’info qui, depuis quelques jours, fait frissonner toutes les rédactions rugbystiques. Surtout que le président montpelliérain Mohed Altrad entend y adjoindre les recrutements de Yoann Huget et Wesley Fofana. À priori, c’est alléchant. Sauf que l’addition des salaires des joueurs en question est conséquente, surtout si on y ajoute les arrivées dans l’Hérault déjà entérinées de Yacouba Camara et, surtout, de l’ouvreur All Black Aaron Cruden. D’où question, comment, en cumulant autant de masse salariale sur seulement cinq joueurs, le Montpellier Hérault Rugby peut-il respecter le salary cap ?

Si, pendant longtemps, les critiques sur ce point ont surtout visé le RC Toulon, il semble qu’aujourd’hui le problème se soit, sinon généralisé, au moins largement étendu. Les cas du Racing avec l’énorme salaire de Daniel Carter ou de Clermont, qui va faire de Rabah Slimani le joueur français de Top 14 le mieux rémunéré posent aussi question. Voire celui du Stade Toulousain qui, malgré une chute sportive énorme, cumulait dans ses rangs cette saison divers joueurs à très gros salaires comme Thierry Dusautoir, Luke McAlister ou Patricio Albacete.
Mourad Boudjellal par exemple, avoue volontiers utiliser divers moyens pour contourner le plafond salarial en utilisant des sociétés annexes pour payer ses joueurs, via les ventes de produits dérivés à leur effigie par exemple. La pratique est légale. Mais cette capacité à verrouiller les recrutements de gros joueurs en contournant une mesure sensée garantir un minimum d’équité est-elle bonne, à terme, pour notre rugby ? Car elle conduit à deux possibilités : un championnat à deux vitesses ou les meilleurs joueurs seraient regroupés dans certains clubs et n’affronteraient que des faire-valoirs. Ou bien voir des clubs qui, pour seulement suivre le rythme, se voient contraints de vivre au-dessus de leurs moyens.

Au regard de ces éléments, il apparaît clair que le système est à revoir. Ou à abandonner si l’on veut faire cesser l’hypocrisie. Mais la solution existe-t-elle vraiment ? Le fair-play financier de l’UEFA en football ayant clairement montré lui aussi ses limites, il est permis d’en douter.

Le Stade Rochelais est-il un faux bon élève ?

Un jeu offensif ambitieux, de jeunes joueurs, un stade plein tous les weekends, une saison régulière achevée à la première place avec, en sus, un bon parcours en Challenge européen, des finances saines, un actionnariat d’entreprises locales… N’en jetez plus !!! Quel que soit le champion en fin de saison, la Rochelle demeurera comme la sensation de cette saison 2016-2017. Sauf que si le tableau paraît idyllique, la vérité est tout de même un peu plus nuancée.

Certes, le jeu Rochelais de cette saison fut considéré comme enthousiasmant pour une majorité d’observateurs, porté par des trois-quarts de feu et un Victor Vito étincelant.

Certes, le stade est plein tous les weekends, avec des tarifs de billetterie plutôt élevés en plus, ce qui garantit de bonnes rentrées.

Mais, déjà, le côté bon élève en matière de joueurs français est à relativiser quand on voit l’importance dans les résultats cette saison de Victor Vito, Brock James, Jason Eaton, Kini Murimurivalu ou Levani Botia, entre autres. Sans compter Uini Atonio, aujourd’hui naturalisé français, mais arrivé au club avec la nationalité néo-zélandaise.

Par ailleurs, le Stade Rochelais est à un tournant. Parce que de nombreux clubs ayant échoué sur la marche vers le haut du tableau ces dernières saisons ont connu une chute effroyable derrière : Oyonnax, Bayonne… Franchir ce cap décisif en termes sportifs implique aussi, voire surtout, de le franchir en termes financiers. Les néo-internationaux Rochelais comme Kévin Gourdon, Vincent Rattez ou Gabriel Lacroix risquent de faire monter les enchères pour prolonger leur bail à Marcel Deflandre. Les recrutements annoncés, notamment celui du demi de mêlée All Black Tawera Kerr-Barlow, risquent là aussi de faire partir la masse salariale vers le haut. Si le club maritime est d’ores et déjà assuré de bénéficier des revenus liés à la Champions Cup la saison prochaine, sa montée en gamme financière risque surtout de le contraindre à une qualification tous les ans sous peine de budget déficitaire. Challenge d’autant plus compliqué que de nombreux clubs non qualifiés cette saison progressent sportivement tous les ans dans le but d’y parvenir aussi, comme Lyon, Bordeaux-Bègles ou Pau.

Le Stade Rochelais est donc face à dilemme : pousser encore plus haut la qualité de son effectif pour tenter d’assurer son maintien en haut de tableau avec le risque d’une culbute financière en cas de redescente sportive. Ou garder les mêmes atouts en espérant qu’ils seront suffisants pour gagner sans effet de surprise. Oyonnax, descendu en pro D2 seulement un an après sa qualification européenne a payé assez cher pour savoir que trébucher dans cette situation peut être, sinon fatal, tout au moins largement dommageable.

Au final, un constat s’impose clairement : le Top 14 vit très au-dessus de ses moyens, voire roule carrément sur la jante.

Lors de sa démission de la Ligue nationale de rugby, Patrick Wolff, ancien vice-président de l’ASM Clermont-Auvergne, avait fait le vœu d’un gentlemen’s agreement entre dirigeants dans le but de cesser l’inflation financière, notamment salariale. Force est de constater qu’il n’a pas été entendu. Les outils de contrôle existants ayant clairement démontré leurs limites, il apparaît de plus en plus clair qu’un accord tacite entre présidents peut être le dernier moyen d’arrêter l’inflation avant que la bulle n’éclate.

Dans les années quatre-vingts, lorsque certains dirigeants de clubs de football* avaient tenté de tenir ce discours à d’autres qui dérégulaient le marché, ces derniers leur avaient ri au nez lors d’un débat télévisé demeuré célèbre. Les faillites de grands clubs de première division comme Toulon, le Matra Racing, Bordeaux ou Brest avait fini par faire pencher la balance en faveur des « raisonnables ». En rugby, des clubs historiques comme Tarbes ou Bourgoin ont explosé financièrement. Combien en faudra-t-il d’autres avant que les mécènes du Top 14 comprennent qu’aussi beau soit-il, un bouclier de Brennus ne s’achète pas à crédit ?

*Notamment Jean-Louis Borloo, à l’époque président de Valenciennes, qui deviendra ensuite ministre dans les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin et François Fillon.

Raphaël Poulain

Ancien rugbyman professionnel au Stade Français devenu comédien puis allocataire du RSA, Raphael Poulain a écrit le livre Quand j’étais superman pour raconter sa carrière entre bonheur et erreurs. Il anime aujourd’hui des conférences sur le thème de la valorisation des richesses humaines dans le sport où il prône une utilisation plus importante du coaching mental dans le sport de haut niveau, ainsi que dans les centre de formations pour sensibiliser les jeunes au miroir aux alouettes du professionnalisme.

poulain

Lathlète.fr : Quand on reprend le fil de ta carrière, que ce soit en lisant ton livre ou via tes conférences, on a l’impression que le rugby t’est plus tombé dessus que tu ne l’as vraiment cherché, non ? 

Raphael Poulain: “On peut dire ça comme ça, oui. J’ai toujours été amoureux de ce sport mais je n’ai jamais pensé en faire mon métier. Moi je voulais être motard dans la police. Je suis arrivé à Paris, découvrant Paris et découvrant un rugby de haut niveau qui lui-même se découvrait professionnel. Et je me suis retrouvé dans une sorte de machine à laver, au stade Français, avec une forme de petite notoriété avec des mecs énormes autour de moi tout ça pour seulement jouer au rugby. Je me suis amusé, j’ai été excessif dans tous les sens du terme. Et c’est vrai que j’ai pas géré ma carrière parce que je n’ai pas appris à le faire. Mais j’assume tout ce que j’ai fait. Je me suis régalé car j’ai tout fait à 200 % et que c’était top, tout simplement énorme.“

Lath. : Dans le livre comme dans les conférences, il y a une phrase que tu ressors de manière un peu ironique quand tu évoques tes nombreux retours de blessures, tu dis  « J’ai du mental, ch’uis un champion », comme si c’était censé être inné quand on est sportif de haut niveau.

R.P: “Maintenant que j’ai fait une formation de coaching mental, j’ai découvert vraiment ce qu’était le mental. Mais quand je dis cette phrase c’est paradoxal et purement ironique parce que c’est surtout ce qu’on a essayé de me faire croire, à moi comme à tous les autres. Et ce bien au delà du rugby et du sport de haut niveau, c’est pareil dans la société dans laquelle on vit. On nous disait qu’on devait avoir du mental, être des champions et qu’il fallait penser uniquement avec nos cœurs et nos couilles. Sauf que ça ne peut fonctionner comme ça qu’un temps. A un moment, il faut penser aussi avec sa tête. Et c’est pour cela que je prône l’utilisation du coaching mental dans le rugby et plus généralement dans le monde du sport. Il faut y venir parce qu’à l’heure actuelle, on est en train de broyer des mecs comme moi je me suis fait broyer dans ma carrière. Mais je ne suis pas à plaindre. C’est juste que c’était la seule manière qui de fonctionner qui existait jusqu’à il y a peu de temps, mais qu’aujourd’hui, on a les outils pour fonctionner différemment.

C’est pour cela que cette phrase doit être prise sur le ton de l’ironie. En gros, ce qu’on me disait c’était : « Tu mets de côté toutes tes blessures et ta sensibilité, puis tu fais comme les autres, tu te fous sous les barres et tu vas pousser en salle de muscu. » Sauf que ça ne peut plus fonctionner comme ça, en traitant le sportif comme de la chair à canon. J’en suis une preuve, mais pas le seul dans ce cas-là, car on est nombreux. Mais il y a une omerta autour de tout ça, il vaut mieux fermer sa gueule. C’est pour cela que le monde du rugby préfère me donner le rôle de la victime plutôt que d’admettre qu’ils ont déconné avec moi eux aussi.”

Lath. : Est-ce que, dans le sport de haut niveau, le plus dur n’est pas de faire admettre aux champions eux-mêmes leurs faiblesses humaines, plus que de les faire admettre aux dirigeants et aux entraîneurs ? Surtout dans un sport comme le rugby ou la force et la virilité sont sans arrêt mis en avant ? 

R.P: “C’est ce qu’on nous a toujours vendu, et ça fait 2000 ans que ça dure, bien avant l’invention du rugby. On nous vend de l’illusion, de la virilité. On est à fond dans le corporel et le mental. Et rarement dans les émotions. Parce que les émotions c’est féminin. Et qu’à, partir du moment où tu laisses transparaître tes émotions dans le rugby, tu passes pour un pédé. Et quand bien même un rugbyman serait homo, il n’y a aucune tolérance. Il y a tout un amalgame de fait autour cette espèce d’idée que l’on se fait de la virilité qui pour moi n’est d’autre que de la « branlette philosophique ».

Pour moi, la virilité, c’est connaître et accepter ses forces comme ses faiblesses, accepter de faire de la merde comme de belles choses, accepter d’être humain, tout simplement… Et accepter de vivre ensemble. C’est la connaissance de soi, tout simplement.

Un héros, ce n’est pas un mec qui met des tampons et casse des mâchoires sur un terrain de rugby, c’est un homme capable de se regarder en face et de se dire : « Ben là j’ai déconné, là j’ai fait de belles choses… ». Quelqu’un capable de reconnaître ses forces et ses faiblesses, car c’est humain d’avoir des faiblesses.

La révolution dans le sport, elle est là, dans le fait de prendre conscience qu’un sportif est un être humain avant tout. C’est à dire, un corps, un mental, des émotions, de la foi… Un équilibre entre tout ça, entre masculin et féminin, parce qu’on a un rapport à nos mères, comme à nos pères. Et même bientôt un rapport à nos deux pères ou nos deux mères puisque la société évolue.

Donc acceptons nos différences et arrêtons avec cet espèce de fantasme de la virilité dans le rugby qui se rapproche un peu du côté mythologique, mais qui, pour moi, n’est que de la « branlette philosophique ».”

Lath. : Justement, toi qui as participé aux calendriers des dieux du stade, est-ce que le message transmis par cette opération n’est pas celui que tu dénonces quand tu critiques le mythe de la virilité dans le rugby ? 

R.P: “Je les ai faits cinq fois, et j’étais pris dans une machine. Il fallait être gaillard, grand, fort, pousser des barres en salle de muscu… Les photos étaient un peu retouchées en plus. Mais nous, les joueurs, étions surtout pris dans notre trip et prêts à suivre Max Guazzini. Pour nous ce n’était qu’un jeu, et nous le prenions comme tel. Surtout qu’une partie des bénéfices étaient reversés à des associations caritatives et que le reste nous permettait de prendre un petit billet en plus. Mais cela restait un jeu, comme le rugby était un jeu dans lequel on s’amusait, et c’est ce qui nous permettait de gagner. Ca faisait vendre du fantasme en papier glacé, comme les pom-pom girls et toute la promo autour du Stade Français.

C’était très bien joué, mais le problème, c’est qu’aujourd’hui, on ne prône la réussite qu’à travers ce côté dyonisiaque qu’on a voulu vendre, alors que la réalité est toute autre. Et il faut aussi montrer la vérité, la réalité et l’envers du décor. Parce qu’après le fantasme, quand la peinture commence un peu à s’effriter, tu prends conscience de la différence entre fantasme et réalité.”

Lath. : Tu crois que le monde du sport dans son ensemble est capable d’une prise de conscience à court terme sur ces sujets ?

R.P: “Est-ce que le monde du sport est prêt à ça ? Un syndicat de sportif que je ne citerais pas m’a dit récemment que mon discours sur la prévention avait dix ans d’avance. Et moi, je n’ai pas envie d’entendre ça, ce n’est pas possible. Parce que ça signifie qu’on va continuer pendant dix ans à faire avec d’autres jeunes les erreurs qu’on a faites avec moi. Il faut un éveil de conscience sur ces sujets. Aujourd’hui, même si j’ai fait une formation en coaching mental, je ne me prétends pas coach, pas plus que j’ai la prétention d’être un éveilleur de conscience. On va dire, pour reprendre une expression à la mode en ce moment, que je suis un lanceur d’alerte. Mais ça dérange, parce que ça demande aux institutions, aux entraîneurs, aux dirigeants, aux sponsors, aux supporters aux fédérations et aux ligues, de se remettre en question par rapport à ce qu’ils ont dans les mains. Ils ont des humains et des vies entre les mains. Un humain, ce n’est pas de la chair à canon. Un humain, ce n’est pas qu’une image, un paraître, du muscle ou du mental. Un humain, c’est autre chose que ça. Mais ça demande à ce que chacun, à son niveau, sache se remettre en question. Ce que, dans les conférences, j’appelle la coresponsabilité. Libre à chacun de me voir simplement comme une victime, ou se faire passer comme une victime en disant : « Ouais, Poulain, il lance juste un pavé dans la mare. » Non, je fais juste un constat par rapport à mon vécu. Mon bouquin fonctionne, ma vidéo fonctionne et les conférences fonctionnent. Cela veut dire que mon discours commence aujourd’hui à fonctionner dans le milieu du sport. Parce que les gens ne sont pas dupes et ont très bien compris qu’on ne leur vend qu’un fantasme. Cela ne reste qu’un jeu, mais un jeu sérieux puisqu’on a des êtres humains et leurs vies entre les mains. Et on ne peut pas les utiliser et se contenter de les lancer sur des terrains comme ça pendant cinq, dix ou quinze ans sans t’en occuper après ou quand ils sont blessés. Et là, c’est de la coresponsabilité, pas uniquement celle du joueur.

Quand on me parle d’équipe et de la grande famille du rugby… Elle est où ? Quand je demande un peu d’oseille pour aller faire de la prévention sur ces sujets, on me dit qu’il n’y a pas d’argent…alors qu’on est sur le point de construire un stade à 600 millions d’euros. Je ne demande pas des milliers d’euros.

Pourtant, si j’en suis là aujourd’hui, c’est parce que ça touche les gens. J’ai quand même arrêté le rugby depuis dix ans et j’ai encore une notoriété. Et cette notoriété, je ne l’utilise pas pour vendre des bouquins ou du rêve, simplement pour vendre ma réalité. Et elle touche tout le monde, puisque c’est la même que tout le monde.”

Lath. : Tu disais qu’on t’a pris jeune au Stade Français parce que t’étais grand et costaud. Mais, on a l’impression que mentalement, on ne s’est jamais posé la question de savoir ce dont tu avais vraiment envie. Toi même tu reconnaissais au début de l’interview que ça t’était plus ou moins tombé dessus…

R.P: “Pierre Nassiet, un de mes éducateurs dans les catégories de jeunes au Stade Français, avait dit qu’il fallait prendre le temps avec moi. Sauf qu’au bout de six mois, Bernard Laporte m’a ressorti le même discours selon lequel j’avais du mental et j’étais un champion. Alors j’ai pris huit kilos de muscles en un an, sans me doper, puis je me suis retrouvé à peser cent kilos et à rentrer dans la gueule des adversaires. Puis Laporte est parti entraîner le XV de France et je n’avais plus de référent. Donc il aurait fallu que je me remette en question, sauf que j’étais incapable de remise en question à ce moment là. Donc j’ai pris des claques, des claques, des claques et encore des claques. Et on me faisait passer pour seul responsable. Sauf que non. Parce qu’à dix-huit ou vingt piges, t’es pas responsable de quoi que ce soit. Tout a été hyper rapide et j’ai subi tout ça. J’ai été un temps victime du rugby, et je me considère aujourd’hui comme coresponsable de la situation dans laquelle j’étais. Mais, ce qu’il faudrait, c’est que les gens qu’il y avait en face de moi reconnaissent qu’ils étaient aussi responsables que moi de tout ça.”

Lath. : Beaucoup de coachs, notamment dans le rugby, commencent aujourd’hui à déléguer certaines responsabilités : préparation physique, jeu au pied, mêlée… Mais la préparation mentale demeure de leur ressort exclusif. Tu crois que ça peut changer ?

R.P: “Ça résiste parce qu’aujourd’hui d’entraîneurs et de managers, mots à ne pas confondre avec le mot coach d’ailleurs, ne sont pas ouverts à ça parce qu’ils pensent qu’ils vont se faire voler leur pouvoir. Quand tu arrives dans un staff technique avec des compétences de coaching mental, tu n’es pas là pour enlever des compétences à un entraîneur ou un manager puisque lui aussi est censé amener aussi les siennes, dans son domaine. Le coach mental a pour rôle de mettre le joueur en confiance pour qu’il puisse s’émanciper. Maintenant, une fois de plus, ça demande une remise en question de chacun.

C’est une compétence supplémentaire qui peut être exploitée. Donc pourquoi ne le fait-on pas ? Parce que le psychologique fait peur dans le monde du sport français. On peut pourtant s’ouvrir à autre chose, mais cet autre chose fait peur. Et on préfère souvent rester dans de la peur que de s’ouvrir à autre chose. La psychologie, ça fait pourtant du bien, mais ça fait flipper certains. C’est pourtant un outil que l’on peut utiliser pour être plus performant ou rendre un joueur plus performant. Alors pourquoi on ne l’utilise pas. Il n’y qu’une journée dédiée au coaching mental dans la formation d’entraîneur de rugby à haut niveau !!! Alors que c’est un outil qui marche partout : aux Etats unis, en Russie, en Angleterre, en Espagne, en Italie… Partout ! Mais en France, on refuse de l’utiliser. Pourquoi ? Parce qu’on est au dessus. Mais au dessus de quoi ? Les deux seuls coachs que je connaisse dans le sport Français, pour moi, ce sont Claude Onesta et Gonzalo Quesada. Pour moi, eux, ce sont des coachs. Des coachs qui dirigent le collectif, mais qui dirigent aussi l’individuel pour que l’individuel se fonde dans le collectif avec son potentiel et ses compétences. Mais, une fois de plus, ça demande une remise en question. Mais on y vient, tranquillement, on va y arriver.”

Lath. : Tu n’as pas l’impression que te forcer à continuer tes études à ton arrivée au Stade Français aurait finalement été une bonne chose et aurait pu te donner tes repères pour la suite ?

R.P: “On m’a inscrit en fac, mais j’y allais pas. A partir du moment où on m’a inscrit en fac, j’étais en Crabos (ndlr, catégorie élite moins de 19 ans). J’ai fait six mois de commerce-gestion, ça me fatiguait. Mais je viens de la campagne, moi. On me dit, tu vas t’amuser sur le pré. Alors, j’ai tout lâché à la fac et j’ai misé à 200% sur le rugby. Et ça a marché au début. Mais je n’avais pas la foi d’un Pierre Rabadan (1), par exemple, qui, lui s’est beaucoup investi dans ses études en parallèle au rugby parce qu’il avait compris que le rugby est un métier. Alors que moi, je ne le considérais pas autrement que comme un jeu. Je me suis amusé, éclaté, mais c’est tout.

Alors on peut considérer que, si on avait essayé de trouver une filière qui me convenait, et qu’on m’avait forcé un minimum à m’y tenir, ça aurait sûrement changé beaucoup de choses, mais avec des si… C’est pour cela qu’aujourd’hui, quand je fais des conférences dans les centres de formation, j’insiste auprès des jeunes sur le fait de faire des études. Pas pour se prendre la tête, mais au moins pour conserver un pied dans la réalité. Au cas où. Si le rugby s’arrête, ils auront un bagage. Moi j’ai fait sept ans de carrière au Stade Français, avec trois titres de champion de France à la clé. Et quand tout s’est arrêté sans prévenir, j’ai mis dix ans à m’en remettre. Mes études, c’était un diplôme de playstation et un deug de conneries. C’était mes seuls diplômes. Après, derrière aller à la fac, j’en avais rien à foutre. On me disait : « Allez, vas y, joue, amuse toi !! » Qu’est ce que tu veux que j’aille faire des études après ça ? Surtout en gagnant cinq ou six-mille euros par mois. Le rugby, c’était mon boulot, mais je m’amusais. Je n’avais pas la lucidité, ni le recul. Après, je n’ai aucun regret, mais voilà…

Le pire, c’est que les dirigeants du Stade Français m’avaient dit qu’ils ne me prendraient que si j’avais mon bac. Puis, à peine ai-je été dans les vestiaires après la journée de détection, qu’ils sont allés voir mon père pour dire qu’ils me voulaient avec ou sans bac. C’est un pote qui nous avait accompagné et qui avait entendu la conversation qui me l’a dit de suite après.

C’est pour ça que je partage mon expérience. Pour que les jeunes se disent que ce qui m’est arrivé peut aussi leur arriver à eux. Et les conférences que je fais avec eux, c’est juste pour les ramener à la réalité de la vie pendant une heure et quart. Leur rappeler qu’on peut tomber de haut, parce que je suis moi-même tombé de haut.”

Lath. : On a l’impression, à t’écouter en conférence, que tu as un regret par rapport au livre. Que les gens n’ont retenu que les anecdotes alcoolisées et pas le message que tu essaies de faire passer.

R.P: “Je n’ai pas de regret, mais ce sont les médias qui ont vendu un fantasme selon lequel j’étais alcoolique, dépressif et cocaïnomane. Pour moi, ce n’est pas un regret car je sais que les médias fonctionnent comme ça. Mais, ma chance, c’est internet. J’ai une vidéo qui a été vue 700 000 fois entre Youtube et Facebook. Et le bouquin s’est en plus vendu à 15 000 exemplaires. Donc je n’ai aucun regret sur le fait que le lecteur pense ceci ou cela. Libre à chacun de prendre ce qu’il veut dedans. Par contre, quand on voit la conférence et qu’on a lu le livre, le discours n’est pas le même. Ceux qui m’ont mis dans la catégorie des drogués ou des alcooliques, c’est qu’ils ne l’ont pas lu, ou qu’ils en ont lu seulement certains passages qui ont été mis en avant parce qu’ils étaient vendeurs et qu’ils créaient du buzz. Mais ça ne marche plus. Parce que ma réalité, se trouve dans ce bouquin, comme dans ma vidéo, comme dans mon quotidien. Je n’ai rien à prouver à personne aujourd’hui, à part prouver à ma femme que je l’aime en lui offrant des fleurs et en évoluant dans ma manière de fonctionner.”

Lath. : Et ton avenir alors, maintenant ? C’est le coaching ?

RP: “Non, ce n’est pas le coaching. Ce sont les conférences de prévention, un film documentaire et me tourner vers les autres pour donner la parole à d’autres sportifs. Humaniser le sport, pour moi, c’est là que se trouve l’avenir. Le coaching, il se fait assez naturellement en entreprise et assez naturellement à travers la conférence. Mais je ne me prétends pas coach ou conférencier. Je suis ce que je suis et je vends ce que je suis. En étant le plus honnête possible avec moi-même. Ca marche, et j’ai bien l’intention que ça cartonne parce que ce n’est que de l’humain. Et je ne l’explique pas, parce que l’humain ne s’explique pas. Les gens sont touchés parce que c’est un peu du théâtre. Je suis acteur de ma propre vie. Et je trouve ça chouette.”

 

(1) Troisième-ligne international passé en même temps que Raphael Poulain dans les catégories de jeunes du Stade Français, où il a ensuite effectué toute sa carrière professionnelle jusqu’en juin dernier. Retiré des terrains, il travaille aujourd’hui avec la maire de Paris Anne Hidalgo sur la candidature aux JO de 2024.

Jean-Louis Le Touzet

Reporter de guerre, plume historique du cyclisme à Libération et auteur de Un vélo dans la tête (compilation de ses meilleures chroniques), Jean-Louis Le Touzet évoque ses souvenirs, l’évolution du traitement du récit sportif et ses sentiments ambivalents pour Lance Armstrong.

JLL

 

Lathlète.fr : Pour un reporter comme vous qui traite de politique en sus du sport, on imagine que le Tour n’est pas loin d’être un moment de détente même studieux?

Jean Louis Le Touzet : “J’ai toujours pris ça comme quelque chose de très sérieux. Les gens me disent que je me suis beaucoup amusé ou que je partais en vacances sur le Tour… C’est évidemment plus léger que les sujets que je traite aujourd’hui. Mais j’ai avant tout fait ça avec beaucoup d’appétence et de goût. Parce que j’ai aussi été très soutenu par un certain nombre de mes confrères qui ont tout de suite vu que cette façon d’écrire un peu différente était une façon d’écrire qui accrochait et provoquait de l’étonnement au départ. Ca allait chercher une liberté assez nouvelle de raconter le Tour, surtout suite aux affaires de dopage. Il convenait à ce moment là d’adopter une écriture un peu différente. Elle a été modifiée avec le temps et j’imagine qu’elle s’est un peu patinée. Elle a aussi tourné un peu en rond ces dernières années parce qu’il est difficile de se renouveler. Surtout qu’à partir de 2010, j’ai quitté le service des sports de Libération pour intégrer le service étranger avec une actualité tout à fait différente à traiter.

Cela créait un grand pont entre l’actualité que je couvrais toute l’année, notamment les révoltes arabes en Libye, Syrie ou Egypte, et la nécessité de me redécaler dans ma propre histoire pour suivre le Tour pendant trois semaines. Donc c’était un exercice un peu périlleux qui nécessitait dans les semaines précédant le Tour de me remettre à ce style d’écriture ainsi que de me replonger dans mes propres archives cyclistes. Même si j’étais resté un lecteur assidu de L’Équipe, ce qui est moins le cas aujourd’hui et je le regrette. Mais ces années là, qui étaient doubles car j’alternais entre la vie de reporter de guerre et cette parenthèse du Tour de France que l’on peut considérer comme enchantée, étaient difficilement conciliables à long terme. Pour une raison principale : je m’absentais trois semaines que je prolongeais ensuite avec trois semaines de vacances. Je me retrouvais de fait absent six semaines de mon propre service avec une actualité internationale qui continuait à vivre pendant ce temps là. Cela rendait compliquée la gestion du service étranger.

Pour en finir, sur cette question, oui, on peut qualifier ça de parenthèse enchantée ou studieuse. Parenthèse aussi parfois compliquée sur les dernières années où je me retrouvais seul sur le Tour avec toute la logistique à gérer et la voiture à conduire. Ce qui représente 6000 kilomètres et 96 heures passées dans la voiture. On peut donc considérer que j’y vivais dedans, avec toutes les contraintes que ça suppose. Tout en restant disponible pour mes proches et pour le service étranger qui restait mon service de rattachement et, de fait, ma priorité. Les premiers jours du Tour étaient assez compliqués. Mais je redevenais rapidement un journaliste de sport à part entière. Et ce qualificatif de journaliste sportif qui me chagrinait un peu au début, parce que je trouvais qu’il amoindrissait la fonction, j’en reste terriblement fier, au bout du compte.”

Lath. : On constate depuis quelques années l’avènement d’une presse sportive décalée avec plus de recul comme Desports ou So Foot et ses déclinaisons dans d’autres sports que sont Pédale et, bientôt, Tampon. Est-ce que le fait d’avoir alterné sport et politique et d’avoir toujours écrit d’une manière un peu novatrice ne fait pas de vous une sorte de précurseur à ce niveau ?

J-L.LT: “Je me suis rendu compte que quand on écrit d’une manière novatrice, on ouvre une brèche dans un journal tel qu’était Libération à mes débuts où le sport était quasi négligeable. Le Tour est ensuite devenu important puisque l’on sortait un supplément de douze pages et que l’écriture sportive y a pris de plus en plus de place. Dans cette écriture là, il fallait aussi, notamment en réaction à l’affaire Festina et à toutes les affaires de dopage qui ont suivi, trouver une manière différente d’écrire tout en restant attaché à la culture sportive mais en conservant cette part de doute par rapport aux victoires et à ce qu’on était amené à voir. Cela revenait à avancer tel un funambule pendant trois semaines et à dire aux coureurs, d’une certaine manière, « Je vous aime bien, mais je ne suis pas dupe de ce que vous me racontez. » C’est difficile de garder l’équilibre entre ces deux postures et on risque souvent de se casser la figure. On m’a d’ailleurs reproché plusieurs fois de ne pas aimer le vélo. Alors que la culture cycliste me renvoie à ma propre enfance de fils de cantonnier, né dans les Côtes-d’Armor, venant d’un milieu agricole et donc totalement immergé dans la culture cycliste qui était dominante en Bretagne à cette époque. Je crois donc que me reprocher de ne pas aimer le vélo, c’est me faire un mauvais procès. Ces reproches ont fini par s’estomper rapidement avec le temps.

Mais il n’en reste pas moins vrai qu’être considéré comme un précurseur d’une écriture nouvelle…je pourrais évidemment le prendre comme le plus bel hommage qui soit par rapport à mon travail. Après, je ne suis pas forcément un précurseur mais on peut considérer que mon travail a donné un ton nouveau. Et peut-être que ce ton là a été pris ensuite par So Foot, puis Pédale. Desports, c’est différent, dans la mesure où il s’agit avant tout de faire des textes à l’extrême long cours sur des sujets que l’on ne pouvait pas toucher parce qu’on avait l’impression de casser cette mécanique d’horlogerie du récit et de le fragmenter. C’est pour cela que Desports est intéressant, et Pédale un peu aussi d’ailleurs, parce qu’il donne des espaces beaucoup plus longs que le journalisme traditionnel. On ne saurait nier que la forme habituelle du récit sportif est aussi contraignante par les dimensions qu’elle impose et la nécessité de rentrer dans un cadre et de rogner parfois les textes que j’écrivais.

Maintenant si des gens estiment que mon travail a donné le “La” ou une tonalité que l’on retrouve aujourd’hui dans ces écritures nouvelles, je le prends bien volontiers comme un hommage à ce que j’ai fait.

Pour en finir sur les formats que l’on peut trouver dans le récit sportif, on peut s’apercevoir que le format traditionnel du journalisme de sport est en train d’être modifié. Notamment avec le principe des tweets que je trouve tout à fait intéressant. Je suis très admiratif de certains tweetos (utilisateurs de l’application Twitter) qui, avec un format d’écriture pourtant très compressé, arrivent à faire passer malgré tout une grande quantité d’informations. Tout comme l’on trouve aussi des articles que l’on peut considérer comme calibrés pour l’écriture sur le web. On voit donc disparaître une écriture plus ancienne dans laquelle je m’étais coulé, mais que l’on peut imaginer qu’elle puisse ressortir quelque part.”

Lath. : La télévision a fait perdre une partie de son côté épopée au tour. Mais, plus généralement, n’a-t-elle pas fait de même avec tous les sports en y enlevant la part d’imaginaire que la radio et l’écrit lui donnaient? On peut par exemple évoquer les tournées du XV de France dans l’Hémisphère sud dont le côté romanesque fut magnifié par la plume de Denis Lalanne. 

J-L.LT: “C’est probable. Je pense que l’image a indiscutablement modifié l’écriture sportive, ça me semble évident. Je me rappelle que, quand j’ai commencé dans ce métier, on suivait ce sport quasiment sans image puisque nous étions au cœur de la course avec Radio Tour pour seul repère. Nos seules infos étaient donc le son et les renseignements un peu parcellaires que la radio nous laissait et nous n’avions que cela pour, une fois arrivés en salle de presse, reconstituer le récit de la course. Aujourd’hui, avec la télévision, je n’irais pas jusqu’à dire que l’on nous mâche le travail, mais c’est un peu l’idée.

Surtout, la seule reconstruction de la course via les infos de Radio Tour donnait une dimension d’écriture qui était plus fantasmagorique qu’aujourd’hui et faisait travailler l’imaginaire, tout comme les paysages traversés. Or, aujourd’hui, pour des raisons propres au Tour, à sa grandeur et à son souci légitime de sécurité, les suiveurs ne sont plus dans la course. Or c’est une chose de sentir la course quand on est dedans. L’odeur du goudron, le machefer des freins, frôler les coureurs, être dans la course, en sortir, y re-rentrer… avant de filer en salle de presse, c’est très différent du fait de suivre la course sur un écran géant depuis cette même salle de presse comme cela se fait désormais. Il y a aujourd’hui une certaine passivité de la part des écrivains de sport. Je le vois à travers la modification de ma propre perception du travail d’écriture. C’est un peu dommage en effet… Cette écriture que l’on a connue à travers les récits de Denis Lalanne auquel tu faisais allusion, comme les récits de Chany, de Blondin ou même ceux de Philippe Brunel aujourd’hui, tend à disparaître.

Les vagues de la communication sont en train d’effacer toutes les traces laissées sur la plage. Et c’est un peu normal. Mais je suis aussi mélancolique de cette écriture là qui rendait compte d’un phénomène que personne ne voyait, au fond.

Et puis, par ailleurs, je pense que ce qui a modifié la perception de l’écriture, c’est aussi les affaires de dopages qui ont écartelé la famille des suiveurs. Cette confiance et cette proximité un peu trop dangereuse avec les coureurs et leur entourage, ont rendu au récit cycliste cette proximité qui devait exister. Mais elle existe aussi dans d’autres sports, dans d’autres récits. Mais comme le dit l’adage journalistique : « Plus tu es proche de ta source, plus tu brûles. Plus tu es loin, plus tu es froid. » Et c’est le dilemme de tout journalistique qui consiste à ne pas trop s’approcher de sa source au risque de s’y intoxiquer et de s’y compromettre. Mais à ne pas non plus s’en éloigner au point de ne plus la voir.”

Lath. : N’avez-vous pas l’impression que ce qui s’est passé ces dernières années avec l’équipe de France de football, avec les affaires de Knysna et autres, a été chez les journalistes de foot l’équivalent de l’affaire Festina chez les journalistes de cyclisme notamment avec les problèmes de proximité que certains ont dénoncé?

J-L.LT: “C’est le problème de tous les journalistes de sport. Cette proximité qui peut sembler satisfaisante pour celui qui la vit. Cela permet de briller en société en disant : « Je connais, untel… ». Mais qu’est-ce que cela apporte au travail journalistique à proprement parler et au rendu donné au lecteur ? Je ne suis pas sûr que cette approche étroite, qui peut d’ailleurs finir par devenir gênante pour les acteurs, soit indispensable. Je me suis aperçu, notamment pendant les années Armstrong, qu’être un pas en arrière ou un pas de côté par rapport à lui n’avait pas changé ma perception du phénomène et ma capacité à le retranscrire.

Je me souviens que, dès 1999 avec le premier exploit légendaire d’Armstrong sous la pluie lors de l’arrivée au sommet à Sestrières, où l’on voyait cet homme sorti de nulle part tel Lazare sortant du tombeau, beaucoup avaient compris l’escroquerie formidable qui se cachait derrière cet homme. Ce qui n’a pas, pour autant, changé ma perception. On peut avoir pour Armstrong, cet escroc, des sentiments en se disant qu’il a tenu le récit cycliste pendant sept ans.

Je lui ai parlé quelques fois, on s’est croisé… J’ai une anecdote d’ailleurs lors d’une arrivée dans le Berry où je me trouvais dans le même hôtel que l’équipe US postal. Et je vois Armstrong monter l’escalier en colimaçon de l’hôtel avec, devant lui la chanteuse Sheryl Crow qui était sa compagne à l’époque. Et là il me regarde avec le pouce levé et l’air entendu en lui mettant la main aux fesses. Ce qu’on pouvait traduire par : « Écris ce que tu veux à mon sujet, mais, ce soir, c’est moi qui couche avec elle et je t’emmerde. » Ce sont des faits annexes qui mais qui restent et qui font partie de l’histoire. Honnêtement, j’ai trouvé qu’il était extrêmement drôle et gonflé.”

Lath. : Le cyclisme sur route garde l’image de sport symbole du dopage. N’est-ce pas injuste quand on voit la quantité de contrôles positifs ailleurs, notamment en athlétisme ?

J-L.LT: “Je dois t’avouer que, plus c’était trouble et dopé, plus le récit était fructueux. Je n’ai jamais pris le vélo comme point culminant d’une morale sportive à laquelle je n’ai jamais cru. En revanche, j’ai toujours cru que ces coureurs, que le monde du sport et en particulier ce sport-là, n’ont pas été modifiés par la triche. Ils sont totalement consubstantiels de l’homme. C’est à dire qu’ils sont tellement humains… Et, au fond, du point de vue du récit, je peux considérer que ces histoires en cascades étaient une sorte de bénédiction du scénario qui nous offrait quelque chose de nouveau chaque jour. Cela a permis au récit de tenir. Je suis extrêmement redevable à Armstrong d’avoir tenu le récit cycliste en haleine si longtemps. Ces sept années d’imposture furent un drame pour mes confrères, alors que j’en garde le souvenir de sept ans de joie sans cesse renouvelée. On peut en citer d’autres, comme Floyd Landis, Rasmussen, Vinokourov… Mais ce n’est pas pour ça que je suis parti ni que j’ai blâmé le Tour. Peut-être que la dernière année d’Armstrong, c’était tellement compliqué de vivre dans le mensonge que cela devenait un peu pénible pour le suiveur que j’étais. Mais, au fond, une fois que je suis parti, dès le mois d’octobre, il me manquait et il fallait que la saison reprenne. J’attendais avec impatience le Tour suivant. Parce que ce personnage tenait le sport dans une imposture sublime et dans ce qu’elle avait de plus incroyable. Tout le monde, y compris la société du Tour au moment où Armstrong a fait son retour, s’est précipité pour lui dérouler le tapis rouge. Certes, probablement en se pinçant un peu le nez, mais le tapis rouge tout de même. Après l’annonce de son retour, on ne parlait que de ça toute l’année. La preuve que ce type a terriblement marqué l’histoire du Tour et la marque toujours. Car, pour tenir aussi longtemps, il faut d’abord avoir des réseaux et aussi se comporter comme un parrain et surtout être très intelligent. Au fond, il n’a jamais été pris sur le fait et pouvait dire de bon droit pendant des années : « Ce que vous racontez sur moi, c’est de la foutaise. » Mais il y avait ce phénomène mécanique qui faisait que, dès 1999 on savait que ça ne pouvait pas marcher. Quelque part, j’étais dans une situation complètement minoritaire car j’écrivais des textes grinçants à son sujet. Je n’étais pas dans le ton majoritaire qui insistait sur la résurrection de ce malade presque mort qui finit par gagner la plus grande course au monde.

C’est pour ça que ce personnage est totalement emblématique de ces années là. Aujourd’hui, les choses différentes, mais les années Armstrong ont été pour moi des années fructueuses. Il était au Tour ce qu’est le showrunner à une série télé. Il nous apportait la matière journalistique chaque jour. Je lui en suis redevable car tu ne mords pas la main de celui qui te nourrit.

D’autre part, n’y ayant jamais cru, je ne pouvais pas me retrouver dans la situation du cocu magnifique. Mais je ne blâme pas pour autant ceux qui sont tombés dans les panneau et qui y ont cru, même modérément. Mais toute la difficulté dans cette histoire, consistait à voir quelque chose tous les jours et à écrire son contraire. Mais la situation était plus compliquée pour Libé car nous étions dans une écriture fantaisiste par rapport à ce que l’on trouvait ailleurs. Personne de sensé ne pouvait croire une seconde ce qui se passait sous nos yeux. Mais c’était magnifique d’imposture de drôlerie, de cocasse, d’inattendu et de farce.”

Lath. : Plus largement, on a l’impression que les idées reçues gouvernent l’opinion des gens sur les sportifs. On a vu récemment par exemple que l’affaire des paris truqués a à peine entamé le crédit des handballeurs avec beaucoup de gens prêts à leur pardonner avant même le verdict. Alors qu’à côté de ça, on traite toujours les cyclistes de dopés et qu’on l’on tombe à bras raccourcis sur les footballeurs au moindre écart…

J-L.LT: “C’est choquant dans la mesure où l’on catégorise les sports. Alors qu’on peut tout à fait considérer que, tout meilleur joueur du monde qu’il soit, Karabatic s’est comporté comme un idiot complet. Que la justice doit passer, et que s’il doit être sanctionné, il le sera. Je ne pense pas que cette catégorisation des sports soit une bonne chose. Ca nous rassure de dire ça. Parce qu’au fond, sur un peloton de cent coureurs où 85 avaient trempé dans la gamelle, il y avait aussi ceux qui n’y avaient pas touché. Que ce soit pour des raisons morales, ce qui est peu probable. Mais aussi pour des raisons financières car n’ayant pas les revenus suffisants pour accéder aux meilleurs médecins et aux meilleurs traitements. Combien auraient voulu mais n’en ont pas eu les moyens ? Donc, c’est pour ça que c’est un sport extraordinaire.

Il faut arrêter de voir le sport à travers cette morale à géométrie variable. Le sport, c’est des gens comme toi ou moi qui jouent au tennis ou préparent courageusement un marathon.

Mais le sport pro a une dimension totalement hollywoodienne qui nous échappe par la manière dont il est mis en scène. Mais je reste aussi totalement admiratif de ce que sont les cyclistes, mais pas dupe pour autant de ce qu’ils ont pu être à un moment donné…”

Lath. : Le coût des spectacles sportifs est toujours plus élevé. Le cyclisme, avec sa gratuité, n’est il pas le dernier sport vraiment populaire ?

J-L.LT: “La gratuité est une dimension essentielle de l’histoire du Tour. Le phénomène de la découverte de paysage, ou de redécouverte pour ceux, comme certaines étapes de montagne qu’on a déjà passées plusieurs fois, a joué aussi. Cela a inscrit le vélo dans un patrimoine et une histoire. Même si les étapes, voire les grands départs, à l’étranger font dire à certaines personnes que le Tour de France n’est plus le Tour de France.

La dimension populaire est à voir dans deux sens, ceci dit. Est-ce que les coureurs sont issus des milieux populaires comme c’était le cas il y a quelques années ou quelques dizaines d’années ? Des enfants du monde paysan ou du monde ouvrier ? On peut constater que beaucoup de coureurs actuels sont issus d’un milieu tertiaire et de la classe moyenne. Cette dimension est assez nouvelle chez les coureurs français. D’autre part, la gratuité du spectacle n’empêche pas les coureurs cyclistes de bien gagner leur vie.

D’autre part, on peut voir chez les populations qui suivent le Tour que ces dernières sont souvent quinquagénaires ou sexagénaires sur les étapes non montagneuses. Même s’il est difficile d’en tirer des conclusions car cela relèverait presque de l’étude sociologique. Le public du Tour a, à mon sens, tendance à vieillir. On voit peu de 20-35 ans, même si on voit des hordes de jeunes, notamment hollandais à l’Alpe d’Huez, par exemple. Mais cela reste un phénomène très ciblé sur certaines étapes clés. Après, si on s’intéresse au public de téléspectateurs du Tour, les études nous apprennent que ceux-ci sont majoritairement âgés. Voir un public vieillissant est un danger. Surtout que le Tour est l’arbre qui cache la forêt par rapport à d’autres courses beaucoup moins suivies. »

Gilles Juan

Dé-managers, comme dé-mythifier la tactique. Depuis quelques années, la petite troupe des experts tacticiens des Cahiers du football décrypte pour nous les options des entraîneurs et le jeu collectif. De ces réflexions tactiques est né récemment un livre: Comment regarder un match de foot? qui décrypte pour le béotien les finesses du pressing collectif et du 4-4-2. Entretien tactico-tactique avec Gilles Juan, l’un des co-auteurs.

tactique

Lathlète.fr : Les Cahiers du football est un site connu d’à peu près tous les amateurs de football, mais la rubrique des dé-managers est beaucoup moins célèbre. Alors, qui êtes vous, en fait ?

Gilles Juan : « Les dé-managers existent depuis trois ans.Moi, je n’en fais pas partie directement, même si j’ai travaillé à l’écriture du livre avec les autres auteurs et que j’écris pour les Cahiers du foot. Je suis une pièce rapportée. La rubrique a été créée par mes trois co-auteurs et Philippe Gargov. L’idée était tout simplement de développer l’analyse tactique au sein des Cahiers du foot. D’abord sur un blog dédié, puis, petit à petit via des articles hebdomadaires publiés directement sur le site. C’est une bande de potes qui s’est dit, on va écrire sur la tactique en essayant de bien le faire, sans être trop chiants et en essayant d’être pédagogues. »

Lath. : D’où est partie l’idée du livre  ? De l’envie de briller dans les débats technico-tactiques de comptoirs de PMU ? D’aider les coachs de district ? Ou tout simplement d’aider les spectateurs et téléspectateurs de football à mieux comprendre ce qu’ils voient ?

G.J : « Un peu tout ça, parce qu’on pense que ce n’est pas contradictoire. On pense qu’un coach de district peut trouver dans ce livre des outils et des idées pour améliorer tactiquement les performances de son équipe. Mais on a surtout pensé aux spectateurs. On a envie qu’ils voient des choses pas forcément flagrantes comme le jeu collectif ou le jeu sans ballon. On s’est dit qu’en plus, ce sont des choses sur lesquelles la télévision et les médias n’insistent pas assez car ils sont trop focalisés sur les performances physiques et techniques. On n’était pas certains que ce serait une bonne idée. Et c’est finalement notre éditeur qui a eu confiance en ce projet. Nous avions fait plusieurs propositions de livres sur diverses thématiques et c’est lui qui a pensé qu’il y avait un créneau à prendre avec ce sujet. Et, au final, on a  « pondu » 500 pages. »

Lath. : Dans les tous débuts du livre, vous citez une phrase très pertinente de Rafael Benitez qui dit : « Le système, c’est la position des footballeurs sur le terrain et la tactique ce sont leurs mouvements. Si tu ne sais pas occuper l’espace, le restreindre ou le conquérir, le système ne sert à rien. » N’est-ce pas finalement un résumé de la plus grosse idée reçue sur la tactique qui consiste à penser que cela se résume à des formules comme 4-4-2 ou 4-3-3 ?

G.J : « C’est justement parce que les gens ont souvent tendance à ne pas chercher plus loin que ces formules que cela valait le coup de faire un bouquin. À la télévision, lors des avant-matchs, on présente toujours les compositions d’équipes au tableau noir avec la disposition 4-4-2, 4-3-3 ou un autre dispositif… Mais malheureusement, les analyses tactiques ne sont toujours faites qu’après coup. Mais assez peu avant ou pendant le match. La façon dont la tactique est analysée à la télé en amont des matchs est assez réductrice. Parce que ce sont des présentations rigides sur papier. Alors qu’on s’est aperçu que le plus important, c’est l’animation. »

Lath. : Franck Dumas s’est plaint un jour du fait que les journalistes notaient les performances de ses joueurs sans même connaître les consignes qui leur étaient données. Au delà de l’idée de note, est-il possible d’avoir un avis réellement pertinent sur la performance d’un joueur sans connaître le rôle que son entraîneur lui a assigné ?

G.J : « On peut essayer de le faire, mais en le faisant modestement. C’est à dire qu’il ne faut pas avoir la prétention de juger. Si on prend l’exemple d’un arrière latéral, on peut dire « Il n’est pas beaucoup monté… » On peut évidemment constater que ses montées ont été peu nombreuses dans le match, mais il est impossible de savoir si c’est de sa propre initiative ou si cela résulte d’une consigne de son entraîneur. Alors évidemment qu’on interprète et qu’on juge. Mais il faut rester modeste dans ses appréciations. Il faut, ce que ne fait pas le journal L’Équipe par exemple, garder en tête qu’on l’on n’a pas accès à toutes les infos et qu’on ne peut donc pas être trop sévères puisqu’il y a des secrets d’entraîneurs que l’on ignore.

Ceci dit, on ne connaît pas les secrets de l’entraîneur en partie parce qu’on ne leur pose jamais la question. On leur demande leur sentiment après une victoire ou une défaite, mais on les interroge assez peu sur leurs parti-pris, leurs systèmes ou leur façon d’entraîner les joueurs. Et d’ailleurs, quasiment tous les entraîneurs qu’on a interviewés pour l’écriture du livre étaient ravis de parler de ça et nous ont dit qu’on ne les questionnait jamais là-dessus alors que c’est pourtant ces aspects qui font leur quotidien. »

Lath. : Penses-tu que ce livre va réussir à redorer le blason de certains joueurs assez peu spectaculaires mais dont le travail est indispensable à la bonne marche collective ? Je pense, entre autres, à un joueur assez sous-estimé comme Dirk Kuyt.

G.J : « (Il sourit) Aaaah, Dirk Kuyt, extraordinaire joueur… J’espère secrètement qu’on va pouvoir apporter une petite pierre à cet édifice. Je n’en suis pas certain parce qu’on s’est surtout focalisés sur les entraîneurs plutôt que sur les joueurs. Mais, s’il y avait une chose à développer, cela aurait sûrement été d’interviewer certains joueurs qui ont un rôle tactique important. Mais on a préféré se concentrer sur les entraîneurs.

En revanche, là où le livre rend justice à ces joueurs-là, c’est que de nombreux entraîneurs nous ont dit à quel point ces joueurs sont précieux et indispensables. À quel point il est précieux pour un coach d’avoir sur le terrain un joueur qui fait office de relais de l’entraîneur sur le plan tactique. Un joueur qui lance les mouvements collectifs ou qui sait à quel moment déclencher un pressing. Un joueur qui sait guider ses partenaires pour conserver les écarts entre les lignes. Ce sont des joueurs hyper précieux, mais peu spectaculaires. Donc effectivement les médias télévisés ne rendent pas suffisamment justice à ces joueurs-là à nos yeux. Si le livre pouvait les pousser à s’intéresser à ces joueurs-là, on serait ravis. »

Lath. : Les coachs de rugby ont souvent pour habitude de se placer en hauteur pour avoir une vision d’ensemble du jeu et laissent un adjoint en bord de pelouse pour transmettre les consignes qu’ils lui font passer. Pourquoi les entraîneurs de football ne le font-ils jamais ?

G.J : « Je n’ai pas d’explication. Peut-être qu’au football, l’entraîneur doit garder avant tout cette image de meneur d’hommes qui est là pour gueuler et vivre le matchs avec ses joueurs. Mais c’est vrai que les coachs de rugby sont souvent mieux placés dans le stade pour saisir les problèmes tactiques. Au foot, ils doivent gueuler sur leurs joueurs. Peut-être que les joueurs ne sont pas autonomes et qu’ils faut les engueuler pour qu’ils jouent. »

 Lath. : Dans le livre, vous fustigez la manie qu’ont les chaînes de télé françaises de donner tout le temps la priorité au zoom et au plan serré plutôt qu’au plan large qui est pourtant plus intéressant pour analyser tactiquement un match. N’est-ce pas un reflet de la demande du téléspectateur qui s’intéresse prioritairement aux aspects techniques et physiques du jeu ?

G.J : « Les réalisateurs se projettent sur la demande du téléspectateur, mais on ne sait rien de ce qu’il demande, au fond. Et je ne sais pas s’il y aurait une baisse d’audimat si on donnait plus d’importances aux plans d’ensemble. Ce que l’on a remarqué, par contre, c’est qu’il y a plus de plans serrés sur les chaînes françaises que celles des autres pays, mais que dans les autres pays, il n’y a pourtant pas moins de téléspectateurs. Je pense que beaucoup de ces plans serrés sont une vision un peu premier degré du spectaculaire. Quand on dit qu’il y a trop de plans serrés, on se plaint aussi des plans serrés sur les personnes en tribune ou l’incontournable plan serré sur le joueur en train de cracher. Dès qu’il est possible de faire un plan serré, ils le font. Et on pense, objectivement que cela nuit à la visibilité et à la compréhension du jeu.

Je n’ai pas vu d’enquête ou de témoignage de téléspectateurs qui plébiscitent cette façon de filmer. Et je pense qu’elle est surtout influencée par le cinéma. C’est un préjugé sur ce que veut le téléspectateur. Mais dans un pays comme l’Angleterre où l’on donne plus d’importance aux plans d’ensemble, il n’y a pas de plainte des téléspectateurs. »

Lath. : Pierre Ménès donne comme argument systématique la grande quantité de matchs qu’il regarde pour justifier sa connaissance du jeu. Est-ce vraiment un bon moyen, ou revoir une ou deux fois le même match en se focalisant sur différents aspects tactiques n’est pas une méthode plus pertinente pour améliorer sa culture tactique ?

G.J : « Il faudrait être vraiment très consciencieux. Je pense qu’il est possible de regarder les aspects tactiques dès le premier visionnage. Évidemment que même le plus sérieux des journalistes, comme mes co-auteurs le sont plus que moi d’ailleurs, consiste à revoir les matchs pour essayer d’être attentif notamment au jeu sans ballon. Parce qu’effectivement, au premier visionnage c’est le ballon qui attire l’œil. Un second visionnage permet de se détacher un peu du suspense et de l’enjeu d’un match pour regarder, entre autres le jeu sans ballon, les distances entre les lignes, les écarts entre les joueurs ou les mouvements de montées ou de repli collectif. Mais je ne sais pas si Ménès a le goût de faire ça, ni même le goût de la tactique d’une façon plus générale. Après, nous ne pensons pas non plus que l’approche tactique est supérieure à toutes les autres approches. La tactique est aussi importante, tout comme la technique, le physique ou le mental. Nous ne cherchons pas à faire passer la tactique pour plus importante qu’elle n’est. Nous voulons juste qu’elle soit considérée à sa juste valeur, c’est à dire, aussi importante que le reste. Et si on écoute Ménès, il nous semble qu’il ne met pas la tactique au même niveau que les autres aspects. »

Lath. : D’une façon plus générale, on a l’impression d’un manque de culture tactique assez généralisé chez les journalistes. On peut par exemple se souvenir d’une conférence de presse effarante la saison dernière où les journalistes essayaient de toutes leurs forces de faire réagir Marcelo Bielsa à des propos polémiques de Pascal Dupraz, pendant que lui essayait d’expliquer les raisons tactiques de sa défaite deux jours plus tôt.

G.J : « C’est révélateur non seulement de leur manque de culture tactique, mais surtout de ce qui les intéresse plus que tout, à savoir la polémique. Et on adore Marcelo Bielsa pour ça. Car cela a fait tellement de bien d’avoir en France pendant un an, un entraîneur dont la priorité demeurait le jeu. On est donc tous très tristes, supporters de l’OM ou pas, de ne plus avoir droit à ces demi-heures de bonheur après les matchs d’avoir un entraîneur qui ne parlait que de jeu. Avec grande honnêteté, sans jouer au cachottier avant les matchs, sans alimenter de polémique stérile… Le problème, c’est que les seules choses auxquelles se sont intéressés les médias français à son sujet ce sont sa glacière et le fait de savoir s’il allait regarder les journalistes dans les yeux. Et cela a été d’ailleurs assez flagrant au moment de son remplacement par Michel, les journalistes se sont extasiés sur le fait d’avoir un entraîneur en costard, cordial, souriant… Mais on s’en fout de ça !!! Ce n’est même plus une question de culture tactique, mais tout simplement de culture foot. Les conférences de presse ne servent malheureusement plus à parler du jeu. Elles sont faites pour lancer ou alimenter des polémiques.

Avec Bielsa, on avait un changement de hiérarchie dans les priorités. Ce qu’il y avait de passionnant avec lui, c’était de voir à quel point la tactique n’est pas quelque chose de stérile ou d’intello. La tactique est une question de personnalité. Les choix tactiques de quelqu’un comme lui sont aussi des choix psychologiques. Une manière de penser le football, une philosophie, une énergie… La tactique n’est pas une partie d’échecs. On la réduit souvent à cela. Bien que ce soit en partie le cas, puisqu’on déplace les joueurs sur le terrain. Mais la tactique, c’est surtout de l’intensité, de l’énergie. Des gens comme Klopp, Bielsa ou Guardiola, quand on les voit au bord du terrain ou en conférence de presse, on sent que ce sont des gens qui vibrent quand ils parlent de tactique. Mais ça ne fait pas assez vibrer la presse, manifestement. Bielsa a fait quelque chose de génial, c’est qu’il a imposé son style dans sa relation aux médias. Il n’a pas joué le jeu de nos conférences de presse stériles. Aux Cahiers du foot, on l’a adoré aussi pour ça. C’était aux conférences de presse de se plier au rythme de Bielsa, au débit de sa parole, au temps nécessaire à la traduction… Il y a quelque chose de très grave qui a été publié dans L”Équipe au moment de son arrivée à l’OM. Il lui a été reproché de prendre le poste d’un entraîneur français. Parce que mathématiquement, un entraîneur étranger en Ligue 1, on considère que c’est un entraîneur français au chômage. Indépendamment du fait que ce type de propos est extrêmement ambigu d’un point de vue politique, cela montre à quel point la France n’est pas prête à recevoir les bénéfices des grands tacticiens étrangers comme Bielsa ou comme Ancelotti avant lui. »

Lath. : Le problème de la presse n’est pas nouveau puisqu’Aimé Jacquet, dans son livre publié un an après le titre mondial de 1998, s’indignait déjà de la place donnée par la presse à la polémique au détriment du jeu. Tu crois que cela peut s’améliorer ?

GJ : « Non, je n’y crois pas, malheureusement. Pour une raison simple : les polémique ont l’avantage aux yeux des patrons de presse de passionner au delà du public des amateurs de sport. Beaucoup plus que les questions de jeu à proprement parler qui n’intéressent finalement qu’un nombre assez restreint de gens.

Pour prendre un exemple dans l’actualité récente, on peut constater que l’affaire de chantage à la sextape entre Benzema et Valbuena a eu beaucoup de retentissement dans les médias et l’opinion publique. À contrario, la question de savoir s’il est possible de faire cohabiter en attaque deux avant-centres comme Giroud et Benzema intéresse déjà beaucoup moins de gens, puisqu’elle n’intéresse que les vrais passionnés. La course à l’audience étant devenue la seule règle, ou presque, du monde des médias, la primauté à la polémique en est une conséquence regrettable. »

Lath. : On constate d’ailleurs qu’indépendamment de ses résultats, les médias n’ont finalement jamais vraiment parlé de football avec quelqu’un comme Domenech.

G.J : « Le cas Domenech est un peu particulier parce que lui jouait aussi ce jeu-là, avec une dose de cynisme et beaucoup d’ironie. Il jouait le jeu des médias, même maladroitement. Ce n’était pas quelqu’un comme Bielsa qui imposait la parole sur le jeu. Domenech a été un peu complice de conférences de presse qui débordent sur des questions privées, lui-même a d’ailleurs débordé en public sur ce sujet. Et c’était, j’imagine, un très bon client pour ce type de conférences de presse. Il reste d’ailleurs un bon client qui a toujours son mot à dire sur l’actualité car il est intrigant. Il a finalement réussi à rendre sa parole intéressante alors que ses choix tactiques ne l’étaient pas forcément. »

Lath. : Pablo Correa s’était plaint il y a quelques années qu’il n’aimait pas le “Ligue 1 bashing” de l’opinion publique et de certains médias. Il avait notamment expliqué que, si le spectacle n’y était pas forcément aussi bon qu’ailleurs, la Ligue 1 n’avait rien à envier à d’autres championnats sur le plan tactique. Tu es d’accord avec cette idée ?

G.J : « Je suis assez d’accord sur le fait que, sur le plan tactique, la Ligue 1 est souvent plus intéressante qu’on ne le pense. Et, oui, je trouve le “Ligue 1 bashing” est exagéré. Le championnat anglais, qu’on dit être le plus passionnant parce que les scores y sont les plus incertains et les plus enlevés, est finalement l’un des moins aboutis sur le plan tactique. C’est en tous cas l’avis de certains grands entraîneurs, notamment Carlo Ancelotti dont on a étudié le livre avec attention. Si on regarde la rigueur des systèmes défensifs par exemple, il vaut mieux s’intéresser au championnat français qu’anglais. Cela dépend de ce que l’on recherche et je ne veux pas faire de hiérarchie absolue. Mais effectivement, les gens ont souvent tendance à être sévères avec la Ligue 1. D’un autre côté, il ne faut pas non plus tomber dans l’extrême inverse en faisant de la Ligue 1 ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas aussi rigoureuse sur le plan tactique que la Série A italienne, par exemple. Elle n’est pas aussi passionnante que la Premier League anglaise où quatre à cinq clubs peuvent viser le titre chaque saison. Et elle n’est pas non plus relevée que la Liga espagnole. On n’est pas équivalents à ces championnats là en terme de niveau. On est situés dans un entre-deux. Le problème, c’est qu’il y a des gens qui surestiment la Ligue 1 et voudraient la voir dans un top 3 improbable. Et, de l’autre côté des gens qui la rabaissent toujours. Je pense qu’on est au milieu. Un championnat intéressant, sérieux avec des supporters consciencieux et des clubs qui ont une histoire intéressante. On n’est pas si mal. Surtout qu’on a aussi des entraîneurs intéressants, même s’ils ne s’exportent pas assez, peut-être. »

DU TAC AU TAC…

Lath. : Bielsa ou Guardiola ?

G.J : « Bielsa !! De toutes façons, Guardiola répondrait Bielsa lui aussi. Le tempérament de Bielsa, son jusqu’auboutisme, sa bizarrerie… font que mon goût va à Bielsa. »

 Lath. : Arrigo Sacchi ou Rinus Michels ?

G.J : « Sacchi. »

Lath. : Andrea Pirlo ou la doublette

Xavi-Iniesta ?

G.J : « Tu m’aurais dit une doublette Pirlo et Zidane, j’aurais peut-être voté pour celle-là. Mais là… Je suis très Iniesta, donc Xavi-Iniesta.»

Lath. : Attaquant complet à la Messi ou renard des surfaces à la Pippo Inzaghi ?

G.J : « Le Barca actuel est en train de nous prouver que Messi est compatible avec la présence d’un avant-centre dans son équipe (ndlr : Luis Suarez). Donc je ne choisis pas, je les fais jouer ensemble. Je fais tirer Messi sur le poteau et Inzaghi qui, à la limite du hors-jeu, place une tête improbable qui va au fond des filets. »

 

Comment regarder un match de foot?, de Gilles Juan, Julien Momont, Christophe Kuchly et Raphaël Cosmidis. Préface de Christian Gourcuff. Éditions Solar. 17€90 chez votre libraire préféré.

Eric Wittersheim

Maître de conférence et chercheur à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS), Eric Wittersheim a publié récemment Supporters du PSG, une enquête dans les tribunes populaires du Parc des Princes, aux éditions Le bord de l’eau. Résultat d’un travail d’études effectué au milieu des années 90. Il a accepté de revenir pour nous sur ce livre et sur l’évolution de la culture des tribunes ces vingt dernières années.

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Lathlète.fr : Votre étude date du milieu des années 1990 soit environ une vingtaine d’années. Entre temps, les supporters du PSG ont fait plus d’une fois la Une des médias : les affrontements Boulogne-Auteuil, un mort en 2006 et un autre en 2010, le plan Leproux… Pourquoi ne la publiez vous que maintenant ?

Eric Wittersheim: “Peut-être justement à cause de tout ça. Cette étude n’était pas forcément destinée à être publiée. Je l’avais faite alors que j’étais encore étudiant et que j’apprenais l’anthropologie. A l’époque on m’avait souvent proposé de la publier. Parce qu’elle avait pas mal circulé et que c’était un travail original. À la fois pour l’aspect football mais aussi pour l’aspect traité dans le livre qui est la question de la surinterprétation. Et comment en sociologie ou en anthropologie on a parfois tendance à surinterpréter certains phénomènes sociaux.

Si je ne l’ai pas publiée à ce moment là, c’est d’abord parce que je me suis lancé dans d’autres domaines, notamment des recherches sur la politique en Océanie, au Vanuatu et en Nouvelle Calédonie. Je n’avais pas vraiment pas le temps de m’y consacrer et puis, comme souvent, quand un projet est terminé on passe à autre chose. Je crois aussi que l’intérêt à l’époque pour ce type de travail sur le football et sur le sport était moindre. Et qu’effectivement, les évènements que vous avez évoqué, ainsi que ce que Joachim Barbier (1) appelle la « Disneylandisation » des stades et, d’une certaine manière l’arrivée du football dans le monde du Bling-Bling, a donné plus de valeur à cette enquête car elle témoigne d’une époque certes récente mais révolue. Une époque où il existait une vraie culture du supportérisme et des bastions populaires dans les stades des grands clubs de football, dont le PSG.

Je suis très peu allé au Parc des Princes ces dernières années. Une fois l’année dernière ou il y a deux ans, mais je n’y vais plus. Mais, de l’avis de tous les supporters, ceux qui témoignent dans mon enquête ou d’autres, ce n’est plus du tout ce que c’était. C’est donc un témoignage sur des pratiques culturelles et sociales qui continuent certes d’exister, mais un peu vidée de leur substance. La coquille et l’apparence sont toujours là, mais l’âme et la substance de cette pratique ont un peu disparu. En tous cas disparu des stades.”

Lath. : À l’époque, le sport business était loin d’avoir atteint les sommets actuels. Pourtant, quand on lit les témoignages des supporters que vous avez interrogés, notamment Michel (2), on a l’impression que le ver était déjà dans le fruit. Il se plaint du prix des places, de la préférence accordée aux supporters les plus dociles et les moins revendicatifs…

EW: “Vous avez raison. Je suis toujours un peu étonné et gêné quand j’entends qu’avant il n’y avait pas d’argent dans le football à cette époque… Alors certes, on peut voir une différence de degré du problème, mais pas de nature. L’étude, effectivement, date du milieu des années 1990. Il y avait déjà de grands financiers qui s’étaient emparés du football. Lagardère au Matra Racing, Tapie à l’OM ou même Berlusconi au Milan AC. On n’était déjà plus vraiment dans l’amateurisme et le patronage paternaliste de province. Ça s’était déjà produit dans le cyclisme une dizaine d’années avant avec l’arrivée, déjà, de Bernard Tapie.

Donc, de ce point de vue là, le phénomène n’est pas vraiment nouveau. Ce qu’il s’est passé par contre, c’est un changement de degré de cette problématique. On peut d’ailleurs penser, même si je n’ai pas d’information sur ce point, que la mission de Robin Leproux (3) était de rendre le PSG attractif en terme d’image pour un investisseur. Parce que personne ne voulait investir d’argent dans un club à l’image aussi détériorée par les problèmes de violence ou de racisme. J’ai quand même l’impression que ça ne dérange personne d’exclure une partie du public populaire des stades. J’ai ainsi eu l’occasion d’en débattre avec Louis Nicollin (4), qui n’a pas l’air touché plus que ça, tant que son équipe a des résultats et qu’il y a des gens au stade.

Donc non, tout cela n’est pas nouveau. Il y avait déjà une volonté d’améliorer le rendement financier des clubs et de privilégier les spectateurs les plus dociles par opposition aux supporters pouvant parfois être revendicatifs.”

Lath. : A force de privilégier les supporters « dociles » et prêts à payer plus cher au détriment de ceux qui veulent privilégier une ambiance, les dirigeants du football ne risquent-ils pas de dévaloriser commercialement leur produit ?

EW: “Je suis partagé là-dessus. Ils le dévalorisent déjà d’une certaine manière parce que plusieurs milliers de supporters pourtant fervents ne vont plus au stade, soit du fait des prix, soit, de leur propre aveu, par dégoût. Donc effectivement, ça perd un peu de sa substance. Il suffit de faire un tour sur certains forums de supporters du PSG ou sur les réseaux sociaux pour voir que certains anciens habitués du Parc déplorent ça et déplorent l’ambiance morne. On peut notamment parler du dernier match entre le PSG et l’Ajax Amsterdam en Ligue des Champions avec une ambiance de mort. Deux ou trois minutes de ferveur après les buts, mais rien d’autre, alors que l’affiche et l’enjeu sont importants.

D’autre part, on apprend que même dans les virages Boulogne et Auteuil, pourtant censés être les regroupements des supporters les plus fervents, les « vrais », on distribue des feuilles avec les paroles des chants de supporters. Alors que les chants dans une tribune, ça ne fait pas cinquante phrases, et il y en a tout au plus une dizaine à connaître. Les anciens ironisent beaucoup là-dessus.

Il y a une image qui me vient en tête pour illustrer ça, c’est celles des colons. Ils s’approprient l’apparence et tous les signes culturels mais sans qu’il n’y ait rien d’authentique là dedans. Ces gens jouent à être quelque chose, mais sans tous les processus de socialisation et d’apprentissage qui existaient auparavant, souvent entre père et fils, ou oncle et neveu. Michel, par exemple, a initié son neveu à la culture du stade et à la pratique du supportérisme. Il a commencé à l’amener vers 13-14 ans en faisant attention à lui, puis le gamin a, petit à petit, pris ses marques. Or c’est très difficile maintenant du fait du placement aléatoire et de l’impossibilité de se regrouper.”

Lath. : Vous faites aussi allusion dans le livre à une histoire datant d’un déplacement du PSG à Arsenal en Coupe des coupes où les supporters se plaignent qu’après le match, les joueurs ne font même pas l’effort de venir saluer les supporters ayant fait le déplacement. Est-ce que ce n’est pas dévalorisant aussi ce manque de considération des joueurs pour leurs fans ?

EW: “Il faudrait, je pense, prendre du recul et comparer avec des sports et des ligues où le mercantilisme et le professionnalisme ont été poussés à l’extrême comme la NFL, la NBA ou même, par certains aspects, les Jeux Olympiques.

Si on prend l’exemple de la NBA, on peut voir en France des gamins à fond, qui connaissent tous les joueurs et peuvent te citer des rookies de troisième zone dont personne n’entend jamais parler. Alors qu’ils n’iront pourtant peut être jamais voir un match de NBA aux États-Unis. Donc le PSG est probablement gagnant dans la mesure où les quelques milliers de supporters locaux déçus qui ont abandonné ça ne pèsent que très peu, comparés aux millions de fans qu’ils ont gagné en Asie ou ailleurs. Ça peut être différent à moyen ou long terme. Mais il est difficile de dire que le marketing et la mise en spectacle du sport, que ce soit le football ou autre, l’a dévalué.

Maintenant, pour en venir à votre question proprement dite… Entre vous et moi, à part ces quelques milliers de supporters, ça gêne qui ce manque de considération ? Personne. Beaucoup de footballeurs, sauf à lire mon livre ou d’autres traitant du même sujet, n’ont pas conscience de ce qu’est une vie de supporter. Ni du fait que certains sont exclus et ont été remplacés par des gens des beaux quartiers, même s’il y en avait déjà un peu, qui, d’une certaine manière, usurpent la place des autres.

Si on ne cherche pas à s’informer et à étudier ce sujet, on ne prend pas conscience du malaise qui existe chez ces fans. Même, vu de l’extérieur, on trouve des vertus au plan Leproux parce qu’il a éradiqué la violence et le racisme du parc. On peut comprendre que personne ne regrette ça.

L’éviction de ces supporters est, en partie, à l’origine de ma volonté de publication de ce livre. Parce que des tas de gens ne savent pas ça. Dans le milieu de la recherche en sciences sociales, pourtant très sensible aux classes populaires, le lien entre supporters et classes populaires n’est pas toujours évident. On ne voit à travers le supporter qu’un raciste bagarreur et alcoolique. En mettant en avant que ce sont des gens issus de ces classes sociales qui se sont retrouvés dépossédés de leur loisir, ça donne de suite une autre perspective.”

Lath. : Pourtant, en Angleterre, certains fans ont créé leurs propres clubs et boycotté la Premier League qui est trop professionnalisée et mercantile. Ce genre de phénomène ne pourrait-il pas prendre en France ?

EW: “Peut-être. Mais il y a une vingtaine d’années, en Angleterre on disait que le football perdait du terrain en terme d’engouement par rapport au basket. Ce n’est plus vrai aujourd’hui parce qu’ils ont conquis de nouveaux publics dans toutes les couches de la société et plus seulement au sein des classes ouvrières et populaires avec leur lot de bastons et de rivalités. Donc je ne pense pas qu’ils y aient perdu au change. Malheureusement, serais-je tenté de dire, pour les supporters les moins fortunés qui risquent de se voir éjectés durablement de cette culture.”

Lath. : Ne pensez vous d’ailleurs pas que cette « ultra commercialisation », notamment après l’épopée de 1998-2000 est responsable aussi du manque d’engouement autour des bleus chez les supporters réguliers des clubs ?

EW: “Politiquement, on peut être tenté de faire le lien entre les deux, tant l’exploitation commerciale de la victoire de 1998 a été éhontée.

Après, en tant que chercheur, vous dire qu’il y a un lien entre les deux, je n’en suis pas sûr. Je n’ai pas d’idée arrêtée là-dessus et, pour être honnête, je n’ai pas assez réfléchi sur ce sujet.

Quand on regarde au niveau mondial les clubs les plus suivis, ce sont d’abord des clubs qui ont un gros palmarès. Même chose pour l’OM au niveau français qui compte énormément de supporters hors de sa ville et de sa région. Tout cela est dû, non seulement à un palmarès, mais pas seulement. À une continuité des résultats en coupe d’Europe. Ensuite, on voit des clubs comme Chelsea qui y sont parvenus avec des politiques marketing très bien faites, en sus de leurs victoires. Même chose pour Barcelone que certains médias présentent presque comme une association de loi 1901 et un club de village alors qu’il y a une politique commerciale et marketing très forte pour exploiter financièrement cette image.

Même chose au niveau des joueurs avec certains qui, sans être les meilleurs sur le plan sportif, mais qui parvienne à se stariser par leur image. Comme Balotelli par exemple. Bien sûr, il est important de gagner des trophées, mais il n’est pas forcément nécessaire d’en gagner tout le temps. Balotelli par exemple, intéresse le PSG par le buzz qu’il créé et qui fait que des tas de jeunes s’identifient à lui. Alors que sportivement, il est loin d’être le meilleur.

Là où on voit un changement, c’est quand on voit que les entraîneurs à l’ancienne comme Wenger ou Ferguson, qui s’investissent sur des durées très longues dans un même club, sont de moins en moins nombreux. Parce que ce sont des gens issus de générations où on était dévoué à son employeur et où on faisait toute sa carrière dans la même entreprise. On ne cherchait pas à maximiser tout le temps son salaire ou sa carrière. C’est un peu la même chose dans le football. Le sociologue Stéphane Beaud essaie d’expliquer dans son livre (5) l’écart de mentalité entre la génération de 1998 et la génération « Knsyna ». Quand on entend dire, « oui mais en 1998, il y avait déjà des enfants d’immigrés noir et maghrébins », Stéphane Beaud explique que ces joueurs là venaient de familles structurées, avec des parents qui travaillaient. Certains comme Deschamps, par exemple, avaient vu leurs parents bosser toute leur vie dans la même boîte… Des enfants des Trente Glorieuses avec une stabilité familiale et les valeurs ouvrières d’engagement et de travail. Ce n’est pas valable que dans le football. Dans tous les corps de métier, on peut voir ça. Moi par exemple, j’ai connu une époque où, quand on obtenait un poste à l’EHESS, on ne le quittait pas. Maintenant, pour des raisons de salaires ou de promotions, on n’hésite plus à aller enseigner dans une autre fac. C’est devenu concevable dans l’esprit des gens et ça ne l’était pas auparavant.

Les joueurs à l’ancienne comme Giggs qui faisaient toute une carrière dans le même club, ce n’était pas seulement par fidélité, mais aussi parce que leur construction sociale et humaine était basée là dessus.”

Lath. : Aujourd’hui, de plus en plus de regroupements d’associations de supporters, comme le conseil national des supporters français par exemple, se créent pour faire valoir les droits des supporters. Pensez vous que ce contre pouvoir peut être efficace à terme ?

EW: “Déjà, on les qualifie de contre-pouvoir, donc, on peut considérer que ce n’est pas anodin. Le simple fait de s’organiser et de militer exerce une pression sur le pouvoir visé.

Je suis passé l’autre jour dans une émission qui s’appelle Liberté pour les auditeurs (l’autre invité était bouquin, ancien meneur micro des Boulogne Boys) qui est dérivé de ce groupe qui s’appelle Liberté pour les abonnés (6) et j’étais étonné de voir que les supporters de divers clubs arrivaient à communiquer via ce biais. Et, malgré les chambrages d’usage entre supporters adverses, ils parvenaient à s’entendre pour défendre leurs droits en tant que supporters. Je trouvais ça très intéressant, tout comme ces manifs « œcuméniques » de supporters de divers clubs ainsi que les actions engagées comme ces courriers au ministère des Sports.

Déjà, l’un des effets positifs, c’est de casser cette image des supporters bourrins violents et injurieux, incapables d’organiser quoi que ce soit. Et puis, ça a des effets. La preuve, vous me demandez de m’exprimer dessus.

Ensuite, l’UEFA a demandé aux fédérations de mettre en place des groupes de liaisons entre les supporters et les clubs. Alors certes, vous me direz que ce sont des effets d’annonce et que c’est surtout symbolique. Mais la symbolique, ça compte aussi. Aucun anthropologue ne vous dira le contraire. Quand on voit des articles qui parlent de ça, et bien, de manière surprenante, cela vient surtout de médias qui ont plutôt tendance à dénigrer cette culture en temps normal. Parce qu’on parle de gens dominés et dépossédés qui s’organisent pour se défendre et plus seulement des supporters de football. Les médias les plus à gauche, qui sont plus portés sur ces questions, ont tendance à s’y intéresser. Donc il y a un effet. D’ailleurs, j’entends dire à droite à gauche que le PSG pense réintroduire les associations de supporters. Ce ne serait pas le cas sans ce genre d’action, ni organisation.

Après, on ne reviendra pas vingt ans en arrière. Par certains côtés, tant pis, ou tant mieux. Et comme en Angleterre, on ne peut pas éradiquer toute cette culture. Les clubs ne peuvent pas vivre entièrement avec des usagers qui vont au stade une à deux fois par an comme ils iraient chez Disney.

Il y en aura assez pour remplir le stade. Mais pour gagner des titres, en sus des bons joueurs, il faut un supplément d’âme qui ne s’achète pas. D’ailleurs, on a rarement vu des clubs gagner la Ligue des Champions sans un grand soutien populaire.”

Lath. : L’architecte Rudy Ricciotti (7), dit que celui qui ne comprend pas l’humour que l’on trouve dans un stade, il lui manque une clé de compréhension du monde.

EW: “Belle phrase. Si je l’avais connue avant, je l’aurais peut-être mise en exergue dans mon livre. C’est intéressant d’ailleurs, parce les grands architectes sont des gens habitués à travailler au contact des gens de pouvoirs comme des élus ou des financiers. D’ailleurs dans l’architecture des stades, il y a une sorte de vulgate scientifique selon lequel les stades sont des lieux fascistes parce qu’on y a exécuté des gens sous certains régimes totalitaires. Donc je trouve intéressant qu’un architecte haut placé comme lui dise ça.”

Lath. : Et justement, alors que la France entière manifestait pour le droit à l’humour et à la caricature après les attentats contre Charlie Hebdo, on peut penser que c’est encore loin d’être le cas dans le football quand on se souvient de l’hystérie nationale qui s’était emparée de la France après la banderole sur le ch’tis.

EW: “Pour le foot on en est encore loin en effet. C’est une dimension que j’essaie de mettre en avant dans le livre. L’humour, mais pas seulement. L’humour et plus généralement le second degré, l’un impliquant souvent l’autre. Mais il peut y avoir aussi du second degré sans volonté manifeste d’humour. C’est une dimension très importante pour, au delà des problématiques liées aux supporters de football, comprendre la sociabilité en milieu populaire. Il y a de grands classiques là-dessus d’un sociologue britannique appelé Richard Hoggart qui était lui-même issu des classes populaires. Il explique notamment que les gens lisent des tabloïds ou des journaux people et s’intéressent mais qu’ils ne prennent pas forcément tout au premier degré. Dans une lecture intellectuelle du monde, on pense que la plupart des gens, surtout ceux issus des classes populaires, prennent tout ce qu’ils voient au premier degré sans mettre un peu de distance. Que ce soit dans des affirmations ou des discours politiques ou économiques par exemple.

Du coup, c’est vrai que comprendre, même sans excuser ou minimiser, la place du racisme ou de l’invective sexiste dans une tribune devient plus compliqué. Expliquer n’est pas justifier. Il faut comprendre qu’un joueur ou un supporter peut utiliser une injure raciste ou sexiste sans forcément l’être lui même. Mais que cela peut être utilisé pour faire sortir de ses gonds un joueur adverse parce que c’est une arme facile et d’autant plus efficace qu’elle est très arbitraire. Comment y répondre à part par la violence ou un procès ? C’est aussi comprendre le football que de comprendre que ce n’est pas un univers de bisounours. Et que le chiqué ou la mauvaise foi y ont leur place, même si ce n’est pas le cœur de ce jeu. À l’inverse d’autres sports qui se sont construits sur des valeurs humaines de fair-play et de respect.

Effectivement, la banderole sur les ch’tis, pour cinq ou dix mecs qui ont voulu rigoler, on en a fait un événement national monté en épingle par les médias dans des proportions pas possibles. Alors même que tous les habitués des stades, même ceux des tribunes latérales, savent que ces slogans extrêmes et exagérés font partie du décor et savent en rire. Je me rappelle notamment de supporters Auxerrois qui, habitués à être accueillis partout par des chants les traitant de paysans, sont arrivés avec une banderole « Paysans II, le retour ! » ou les Lensois qui avaient répondu à la fameuse banderole sur les ch’tis avec une banderole « Vous avez oublié alcooliques ! » qui montre bien qu’ils ont compris la blague. L’invective et le chambrage font partie de l’humour des classes populaires. Tout comme les blagues sur le sexisme ou la mise en doute de la virilité. Après, on a le droit de ne pas trouver ça drôle et d’être outré… Mais c’est un état de fait qui existe dans les milieux populaires masculins. Mais c’est un mode de sociabilité qui, en plus, désamorce plus de conflits qu’il n’en crée. Parce qu’en faisant ça, on évite une attaque physique et de la violence. Dire qu’une région entière s’est sentie humiliée par ça, c’est ridicule.”

Lath. : Le personnage de Michel, dont vous parlez beaucoup dans le livre, est présenté comme quelqu’un ayant des idées très à gauche qui malgré cela excuse assez facilement les tendances d’extrême droite d’une partie de la tribune. De la même manière que les supporters que vous avez côtoyés, qui n’ont pourtant aucun fait de violence à leur actif, ont tendance à cautionner assez facilement la violence. Pensez vous que si ces supporters là s’étaient désolidarisés plus franchement des éléments violents, le plan Leproux aurait pu être évité ?

EW “Je ne sais pas. Je ne peux pas dire s’il s’était passé ceci, alors… Je ne suis pas devin.

Par contre, il y a plusieurs éléments dans la question. Mes enquêtés principaux, dont Michel, n’ont pas de tolérance vis-à-vis de l’extrême droite. Par contre, ils ont de la tolérance vis-à-vis de supporters qui, pour certains, se disent d’extrême droite. Ils distinguent les deux aspects. Ce qui rend cela difficilement compréhensible par les gens de l’extérieur ou par ceux qui ont une approche exclusivement politique de la question. De la même manière que les supporters d’extrême droite tolèrent ceux qui n’ont pas les mêmes idées qu’eux. Et là, on atteint les limites de ce qui est compréhensible avec un schéma uniquement politique. Le football, ce n’est pas de la politique. Il y a, certes, des gens qui ramènent la politique au stade. Mais pourquoi ? Pour faire avancer leurs idées ? Je ne suis pas vraiment sûr de l’efficacité. Si ces gens sont des militants, il est plus efficace de parler dans la rue, coller des affiches et mobiliser pour les élections que d’aller dans un stade où ils ne gagneront que peu de voix.

Mais, le stade permet, ou permettait, notamment d’exprimer des choses qui ne s‘expriment pas en dehors. Des slogans ou des gestes liés à l’extrême droite en font partie. La tribune est considérée comme un univers de liberté, protégé, où on leur fout la paix. C’est ce que dit Michel quand il dit qu’il faut les laisser tranquille. C’est la même chose quand les supporters que je fréquentais refusaient de s’asseoir au prétexte qu’il fallait soutenir son club. Cette tribune populaire permet d’exprimer des pratiques libertaires. Ces pratiques étant indifféremment d’extrême gauche ou d’extrême droite. Comme la consommation de cannabis. On peut presque considérer la tribune comme un espace privé. Du coup, il est difficile de comprendre que ces gens de gauche ne tolèrent pas les idées politiques des supporters d’extrême droit mais tolèrent les comportements libertaires qu’elles engendrent. Le problème, c’est que beaucoup de gens n’acceptent pas la subtilité de ce point de vue.

Concernant la possibilité d’éviter le plan Leproux, est-ce qu’on peut considérer que c’est aux supporters comme Michel de faire le travail de la police ou du club en excluant d’eux même certains supporters ? Ce serait les rendre responsables de quelque chose dont ils ne sont pas responsables puisqu’ils viennent au stade et paient pour encourager leur équipe. Je les ai vu plusieurs fois empêcher des bagarres, mais ce n’est pas leur rôle. Mais il y a une culture très libertaire qu’on peut retrouver par exemple dans les milieux autonomes et alternatifs.

Puis, il faut bien admettre, comme le disait Philippe Broussard dans son libre Génération supporters, qu’il y a une certaine fascination pour la violence. Certes, tout le monde est affecté par la mort d’un supporter comme en 2006 ou en 2010, et personne ne veut ça. Mais il faut admettre qu’une bagarre a souvent tendance à exciter tout le monde et est considérer comme faisant partie de cette culture prolétarienne. On peut le voir, par exemple, en lisant l’autobiographie de John Lydon, ancien chanteur des Sex Pistols, qui parle avec une certaine nostalgie des bagarres de stade de ses quinze ans. On peut trouver ça lamentable, mais le fait est que ça existe.”

Lath. : On sait que divers spécialistes en sciences sociales, comme vous, Christian Bromberger ou Nicolas Hourcade se sont intéressés au phénomène des supporters. De même que le journaliste Philippe Broussard auquel vous avez fait allusion. Pourtant on a l’impression que les instances politiques et sportives n’y accordent aucune importance pour essayer de comprendre le phénomène des supporters.

EW: “C’est une question beaucoup plus vaste que la problématique des supporters. Elle avait été très bien résumée par Jean Malaurie, directeur de la collection de livres Terre humaine qui a publié notamment Tristes tropiques de Claude Lévi Strauss et avait écrit un texte dont le titre était « À quoi servent les sciences sociales ? » au moment des révoltes des Kanaks en Nouvelle Calédonie. Parce qu’énormément de chercheurs avaient écrit sur le sujet en expliquant que c’était une situation coloniale qui ne pouvait plus durer. Les gouvernants n’en ont rien fait et ont préféré aller à l’affrontement alors que cela aurait pu être évité.

Je ne pense pas que ce ne soit pas lu. Même si je ne pense pas qu’ils se jettent dessus quand ça paraît, mais les gens qui travaillent dans ces instances sont des gens ayant fait des études, sont passé par s-Sciences po ou d’autres écoles de ce standing et sont donc sensibilisés à ça. Après, les prises de décisions sont faites de manière plus ou moins éclairée et dépendent de plusieurs facteurs. Je pense donc que les idées passent mais ne sont pas forcément reprises au sens strict. Heureusement quelque part, car je serais bien incapable de devenir monsieur supporters au ministère des Sports, par exemple. Cela demande diverses qualités et la capacité d’entendre tous les points, alors que moi, je n’ai pris que celui des supporters. Mais, s’il y a des bagarres, par exemple, on peut dire que ce n’est pas mon problème en quelque sorte. Peut-être que les supporters que j’ai interrogés ne diraient pas forcément la même chose s’ils devaient discuter du sujet avec un ministre, qu’ils affineraient ou nuanceraient leurs points de vue.

Maintenant, pour revenir au plan Leproux, il a eu à mes yeux l’avantage de montrer que les instances du football étaient capables de décider et de trancher. Peut-être faudrait il maintenant tenter d’en nuancer les effets pervers pour les supporters n’ayant rien à se reprocher.”

 

Pour en savoir plus sur le livre d’Eric Wittersheim: Cliquez ici.

  • Journaliste au mensuel So Foot. Auteur de Ce pays qui n’aime pas le foot. Pourquoi la France appréhende mal le football et sa culture. Editions Hugo Sport.
  • Supporter du PSG abonné du Parc, qui témoigne énormément dans le livre et a permis à Eric Wittersheim de s’immiscer dans la tribune Boulogne pour son enquête.
  • Président du PSG de 2010 à 2011 qui mit en place l’impossibilité de choix de sa tribune pour les abonnés des virages, plus connue sous le nom de plan Leproux.
  • Président du Montpellier Hérault Sport Club.
  • Affreux, riches et méchants. Un autre regard sur les bleus. Éditions la découverte.
  • Association militant pour la suppression du placement aléatoire des abonnés au parc des princes.
  • Architecte notamment du MUCEM à Marseille et du stade Jean Bouin à Paris.

Nicolas Bonnet-Oulaldj

Conseiller territorial des activités physiques et sportives, responsable de la commission des sports du Parti communiste français et président du groupe communiste au conseil de Paris, Nicolas Bonnet-Oulaldj vient de publier Libérer le sport aux Éditions de l’Atelier. Il a écrit en collaboration avec Adrien Pécout, journaliste au service des sports du journal Le Monde, cet ouvrage préfacé par Pierre Villepreux, ancien arrière puis entraîneur du XV de France. Il y aborde toutes les facettes de la politique sportive en France : de l’organisation de grands évènements au rôle des bénévoles en passant par la formation, l’accès au sport ou les salaires de joueurs. L’occasion d’évoquer avec lui tous ces sujets.

Libérer le sport_HD

Lathlète.fr : Comment vous est venue l’idée de ce livre ? 

Nicolas Bonnet-Ouladj: « Ce n’est pas une idée qui m’est venue comme ça. C’est lié au cumul de plusieurs choses. Tout d’abord, un travail que nous avons mené au sein de la commission sport du parti communiste. Ensuite, la volonté de mettre en débat tout un ensemble de sujets qui sont liés à l’actualité. Je pense notamment à la candidature de Paris pour les Jeux Olympiques de 2024, la question de la place et du traitement des supporters dans le football, la question du bénévolat dans le sport. L’absence d’une politique nationale des sports et d’un ministère à la hauteur qui serait pourtant nécessaire pour une mise en débat de ces questions de politiques publiques, notamment celle du financement du sport. Enfin, c’est la connaissance du terrain, de beaucoup de personnes rencontrées au cours de toutes ces années et qui ont pu témoigner. J’ai été directeur des sports de la ville de Bagneux, puis de Noisy-le-Sec, conseiller à la région Ile-de-France, ce qui me permet d’apporter aussi mon expérience personnelle.

Après, c’est la rencontre avec Adrien Pécout, journaliste au Monde, qui a lui aussi fait beaucoup de reportages de terrain, notamment sur des pratiques qui n’étaient pas visibles (le projet du forum Educasport par exemple), ainsi que la volonté de mettre en avant de petits clubs et des pratiques moins connues comme des projets liés à l’insertion par le sport. Adrien est arrivé avec l’idée de travailler avec un élu pour faire le lien avec des pratiques novatrices qui pourraient changer les choses et amener à des propositions concrètes.

Il y a eu le choix de l’éditeur aussi. Un choix qui consistait à faire un livre amenant au débat en posant des questions, en ouvrant des pistes de réflexion et en s’appuyant sur des pratiques concrètes pour animer ce débat.

Donc la volonté de ce projet de livre, c’est avant tout d’être un support au débat. Ce n’est ni un programme politique, ni un récit journalistique. Et ce n’est pas non plus une thèse ou un travail uniquement théorique. C’est un travail croisant différentes expériences de journaliste et de politique couplées à des propositions que l’on peut mettre en débat.

Je pense que le fil conducteur contenu dans le titre Libérer le sport est important pour plusieurs raisons. La première, c’est que je considère que la liberté n’est pas incarnée uniquement par le libéralisme et le marché, c’est aussi l’autonomie et la possibilité d’y accéder par une progression. C’est aussi l’idée que le sport permet l’accès à la liberté de tout un chacun. La pratique sportive permet un gain d’autonomie et la connaissance de son corps et des autres, on est dans le partage qui permet d’évoluer et de progresser.

Et l’autre aspect de la liberté, c’est l’idée qu’aujourd’hui le sport peut être un instrument à des fins différentes de ses objectifs originels. Cela peut être un instrument politique, comme on le voit sur le plan géopolitique à travers l’instrumentalisation de grands évènements internationaux. Je pense, par exemple, aux investissements des dirigeants du Qatar dans le sport, ou, plus loin dans le passé, avec l’utilisation à des fins de propagande des Jeux olympiques de Berlin en 1936 par le régime nazi ou du sport en général par le régime de Vichy. Plus près de nous, on peut aussi se rappeler de l’instrumentalisation des Jeux Olympiques de Sotchi par Vladimir Poutine. L’autre utilisation qui est faite du sport est économique avec l’emprise que le marché et l’argent peuvent avoir sur lui. Le fil conducteur de ce livre, c’est l’idée de libérer le sport de l’emprise politique et de l’emprise marchande et financière, pour en faire un lieu d’émancipation.” 

Lath. : Le premier thème que vous abordez dans le livre est celui de la candidature de Paris pour l’organisation des Jeux Olympiques de 2024. Alors, êtes-vous pour ou contre ? Et pourquoi ?

N.B-O: “On ne veut pas résumer la question de l’organisation des Jeux à un simple référendum posant seulement la question : pour ou contre ? D’ailleurs, l’une des propositions que l’on fait, c’est de créer des comités locaux pour la réussite de la candidature et mettre en débat “en quoi les Jeux Olympiques peuvent être utiles pour toutes et tous”.

Être pour l’organisation des Jeux, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, c’est quand même assez compliqué. Donc nous sommes pour ouvrir une réflexion qui amènerait à savoir quels sont les Jeux que nous pourrions avoir, différents de ceux que l’on a connus jusqu’à présent. Il y a beaucoup de critiques qui se posent. Que ce soit sur le coût, sur l’utilité des installations qui restent une fois l’événement terminé, sur l’accès de tout le monde au spectacle sportif, et sur, finalement, la compétition en elle-même.

Donc à la question de savoir si l’on est pour ou contre les JO, moi je suis pour investir fortement l’ensemble de la population pour porter une candidature de Paris qui transforme les JO et revisite la charte olympique en mettant au cœur de cette dernière la question de l’être humain et celle du progrès. En quoi les Jeux peuvent être utiles pour le sport lui-même et son développement. Que l’on parle du développement du sport pour tous, du sport à l’école, ou donner plus de moyens pour les bénévoles et les clubs amateurs, notamment en termes d’équipements sportifs de proximité.

Un autre volet, c’est de savoir en quoi les Jeux sont utiles pour toute la population. Pas seulement pour le sport, mais aussi dans une logique d’aménagement du territoire. Il y des enjeux forts en termes de transports en commun qui eux aussi sont  un enjeu pour lutter contre la pollution. Et l’aménagement du territoire à proprement parler. Si la candidature de Paris amène le village olympique, la piscine olympique ou le centre des médias en Seine-Saint-Denis, en quoi cela va transformer ce département et devenir un accélérateur pour l’emploi et l’urbanisme ? On sait par exemple qu’on est dans un territoire très contraint par les autoroutes ou l’immobilier et qu’il a besoin d’être boosté et revitalisé. Donc il faut penser les JO comme une utilité aussi pour les populations locales. On l’a vu par exemple avec la dernière Coupe du monde de football qui s’est déroulée au Brésil pendant laquelle la population ne s’y est pas retrouvée et a manifesté en disant « C’est notre Coupe du monde, elle doit avoir des retombées positives pour nous. » On doit cesser d’organiser des évènements sportifs au détriment des populations du pays d’accueil, voire parfois, en les chassant de leur territoire. Les jeux doivent être organisés pour la population locale et non contre elle.

Et, un dernier point, les Jeux sont un moment important sur le plan international. C’est le seul événement mondial à regrouper en un même lieu autant de représentants de divers pays avec une volonté de porter un message de paix, de partage et de solidarité. Donc la question des valeurs, du sens du sport et de l’olympisme. En quoi ce dernier dans un monde en guerre peut porter un message de partage à travers le sport, en quoi cela peut porter un élan de paix, d’éducation et de citoyenneté ? Pour moi, l’olympisme doit faire partie d’un mouvement d’éducation à la citoyenneté dans le monde.” 

Lath. : Un argument souvent utilisé par les promoteurs de la candidature de Paris, c’est celui de la maîtrise des coûts d’organisation. On sait que cela n’est jamais le cas, comme on a pu le voir lors des Jeux de Londres ou, pire, de ceux de Sotchi où le budget a explosé dans des proportions délirantes. Pensez-vous que ce soit faisable à Paris ? 

N.B-O: “On a la chance d’avoir déjà beaucoup d’équipements de qualité déjà disponibles ou sur le point de l’être. On peut en faire une liste : Bercy, récemment rénové et parfaitement opérationnel ; Roland-Garros qui va être rénové ; nos stades qui, pour beaucoup, auront déjà été rénovés dans la perspective de l’Euro 2016 de football. Il y a la grande salle de Nanterre (ndlr, l’Arena 92, stade modulable et fermé du Racing 92 en Top 14 de rugby, qui ouvrira fin 2016). On a des sites remarquables dans le centre de Paris pouvant être utilisés pour organiser des compétitions comme la Tour Eiffel, le Champ de Mars ou le Grand Palais qui a déjà accueilli de l’escrime et de l’équitation. On a aussi plusieurs hippodromes. Le vélodrome de Saint Quentin en Yvelines qui a été inauguré l’an dernier. La base nautique de Vaires-sur-Marne, qui accueillera l’aviron, le canoë-kayak en ligne et en eau vive, sera prête en 2018 ou 2019. Et, évidemment, le Stade de France. Ce qui fait que l’on a un stade olympique déjà construit, même s’il nécessitera sans doute quelques travaux de rénovation pour accueillir une compétition de cette importance. Il manque une piscine olympique, un village olympique pour l’hébergement des athlètes et un centre des médias dans le même périmètre.

Donc on peut dire qu’environ 90 % des équipements sont déjà réalisés et que les coûts ne vont se concentrer que sur les quelques équipements manquants. La question qu’il faut se poser, c’est bien sûr celle de la maîtrise publique dans le but de les bâtir avec un coût raisonnable. Mais c’est surtout celle de l’héritage de ces installations. En quoi l’investissement consacré au village olympique, au centre des médias et à la piscine sera utilisable dans l’avenir et pour une longue durée ? On peut très bien faire un village olympique qui puisse ensuite être utilisé pour des logements sociaux ou une résidence universitaire. De ce fait, on ferait d’une pierre deux coups. On peut donc faire une économie à condition de raisonner et penser le projet par rapport à l’utilisation qui en sera faite après les jeux. Concernant le centre des médias, on a un enjeu très fort aujourd’hui, ce sont toutes les innovations qu’il y a autour du sport. Je pense notamment les innovations liées au numérique, aux nouveaux matériaux et à la technologie. Le centre des médias pourrait, après les Jeux, être un lieu permettant de booster les liens entre l’université et la recherche sur les nouvelles technologies autour du sport. Une sorte de hub dédié à l’innovation liée au sport. Là encore, on ferait d’une pierre deux coups.

Il faut donc réfléchir à la manière dont on inscrit les équipements construits dans le futur et leur utilisation ultérieure. L’erreur serait de construire des équipements neufs et très onéreux dans un seul but de sport-spectacle, comme on a pu le voir lors des Jeux d’Athènes ou même de Pékin. Mais, dans le cas de la candidature de Paris, ces équipements sont déjà quasiment tous existants. Je pense donc que l’on peut tabler sur un coût raisonnable.

Par contre, un autre aspect important est celui de l’accueil des athlètes sur les périodes de préparation et d’entraînement. De fait, on peut profiter de cela pour relancer un plan de créations d’équipements sportifs de proximité pouvant ensuite être utilisés par le monde du sport amateur. Que ce soient des piscines, des stades ou des gymnases. On peut profiter de cet accueil pour rattraper les carences d’équipements sportifs pour tous que connait la ville de Paris ou le département de la Seine-Saint-Denis, puisque ces deux territoires souffrent du ratio d’équipement par habitant le plus faible de France. Je pense que l’ambition de booster l’équipement sportif de proximité, plus que l’équipement lié au sport-spectacle, est une ambition que cette candidature peut porter.

L’autre gros chantier d’une candidature olympique comme celle de Paris, c’est celui de l’aménagement du territoire et des transports en commun. On voit aujourd’hui une carence en quantité et en qualité de nos transports en commun. À la fois pour les usagers quotidiens et pour les usagers ponctuels. La Seine-Saint-Denis, par exemple, est très mal desservie, comme les transports de banlieue à banlieue. Donc le grand Paris, qui est un projet déjà lancé, pourrait être accéléré par ce projet. Tout comme les projets d’aménagement du territoire et des quartiers populaires.

Après, concernant la question du dérapage des coûts, il faut être clair. Si l’on prend l’exemple sur la Philharmonie de Paris, on a eu un dérapage très important des coûts de construction, même chose pour l’ensemble des grands travaux en France. Il faut donc lier cette problématique la question de la maîtrise publique des grands chantiers. Aujourd’hui, on parle beaucoup de la question de l’inutilité de certains chantiers, comme des barrages ou des aéroports. Donc la question de la maîtrise des grands chantiers n’est pas propre à la seule organisation des Jeux Olympiques. C’est une vraie question de société : comment maîtriser les coûts d’un grand chantier qu’ils soient liés au transport, à des infrastructures techniques ou, dans le cas qui nous intéresse, à un équipement sportif ? Et en quoi, au-delà des enquêtes publiques, les citoyens doivent être capables d’avoir, à la fois une transparence sur les coûts, leur évolution ou le choix des architectes et, au final, d’avoir leur mot à dire ? Donc c’est une question plus large que la seule question des Jeux Olympiques.”

Lath. : En parlant de la problématique des dérapages de coûts dans les grands chantiers d’équipements sportifs, quel est votre avis sur le projet de grand stade de la Fédération française de rugby (FFR) qui entre, en partie, en concurrence avec la candidature de Paris pour les Jeux ? Surtout avec certains rapports dénonçant une menace de rentabilité trop faible par rapport au volume d’investissements qu’il nécessite ?

N.B-O: “Je crois que la Coupe du monde va amener à une réflexion en profondeur sur le rugby de demain en France (ndlr, interview réalisée trois jours après la défaite en quart de finale du XV de France face aux All Blacks). Ce à quoi il faut réfléchir, à mon avis, c’est de savoir si la fédération a besoin d’un stade ou a plutôt besoin de revoir l’ensemble de ses méthodes de formation, du plus petit des clubs amateurs jusqu’aux centres de formation des clubs professionnels. Et de savoir si on a réellement besoin d’investir dans un grand stade pour accueillir l’Équipe de France, tel qu’il est prévu dans le projet, ou de restructurer l’organisation du rugby en France, en investissant éventuellement dans des structures de formation au niveau régional, voire national. On sait qu’il existe en région des structures comme les CREPS (ndlr, Centre régionaux d’expertise et de performance sportive) ou des pôles espoirs pour des sportifs d’autres disciplines. Ne serait-il pas plus urgent aujourd’hui de développer tout un réseau performant de structures de formation pour les jeunes joueurs avant de penser à un grand stade ?

Ensuite, il se pose une vraie question, à l’échelle de la région Ile-de-France, de la multiplication des grands stades. Si l’on regarde Paris et ses alentours : Bercy est inauguré, neuf et fonctionnel ; l’Arena 92 est déjà en chantier ; le Stade Jean Bouin est neuf ; le Parc des Princes et le Stade de France sont toujours disponibles. Il y a donc une problématique de schéma de cohérence des grands équipements en Ile-de-France. Je pense donc que l’on a surtout besoin de mutualiser ces équipements entre les différentes disciplines. Si ce stade n’est voué qu’à accueillir l’Équipe de France, c’est tout de même un peu léger. L’Équipe de France peut très bien continuer à jouer au Stade de France, quitte à parfois jouer à l’Arena 92, au Parc des Princes ou à se déplacer en province. Parce que ce projet pose aussi la question de la possibilité de l’Équipe de France d’aller jouer devant les publics de province, à Toulouse, Bordeaux ou Toulon. Parce qu’au-delà du cas du rugby, se pose globalement la question du rayonnement des équipes de France sur l’ensemble du territoire.

De toute façon, un débat va devoir être lancé au sein de la FFR du fait du résultat du dernier mondial. Il n’est pas certain que ce stade en reste la priorité.”

Lath. : Dans le livre, vous abordez la thématique du financement du sport pour tous par l’argent généré par le sport professionnel, notamment via la taxe Buffet. Pensez vous que ce mode de fonctionnement n’est pas assez développé en France ?

N.B-O: “Ce qui est clair, c’est qu’il y a d’un côté un sport-spectacle qui produit et accumule beaucoup de richesse économique et, de l’autre côté, un sport amateur qui génère de la richesse humaine mais manque de moyens pour fonctionner. À travers la taxe Buffet ou d’autres systèmes de redistribution des richesses dans le sport, comme le fond Sastre lors de la coupe du monde 1998 qui consistait à reverser au football amateur les bénéfices économiques générés par le mondial, la vraie question qui se pose est celle de la solidarité financière entre ces deux univers.

Le souci aujourd’hui, dans le football, c’est que l’on voit un monde professionnel qui cherche à se couper du monde amateur. Même les clubs de Ligue 1 essaient d’éviter la redistribution des richesses de la Ligue 1 vers la Ligue 2. Ce n’est pas acceptable. Même si je pense que la taxe Buffet pourrait être réévaluée à la hausse, il reste tout de même la question d’une vraie mutualisation des richesses, qui ne proviennent pas uniquement des droits télé.

Le deuxième point à analyser, c’est que le sport professionnel est devenu une bulle financière d’un marché qui se concrétise par le mercato. De fait, une part non négligeable des richesses générées par le sport professionnel échappe aux clubs pour être captée par des intermédiaires comme les agents. Il faut donc réguler ce fonctionnement.

Dans le livre, nous proposons diverses idées comme la limitation du phénomène des transferts ou du salaire des joueurs. Notamment parce que le rapport Karaquillo, remis l’année dernière au ministre des sports, pointe les inégalités salariales entre les différentes disciplines, au sein d’une même discipline et même au sein d’un club. De fait, certains sportifs croulent sous l’argent quand d’autres, issus de sport pourtant olympiques comme la lutte ou le tir, n’arrivent pas à joindre les deux bouts.

Pourtant, dans un sport collectif, chaque membre d’une équipe a la même importance et devrait donc être récompensé au même niveau que les autres. Dans une action de but, le passeur est aussi important que le buteur, par exemple.

On peut aussi pointer du doigt les inégalités entre filles et garçons au sein d’un même club. Le cas du PSG étant très frappant avec des filles évoluant au même niveau de compétition et touchant pourtant à peine de quoi vivre. Un tel écart est inacceptable. Parce que ces écarts ne sont pas liés à des critères sportifs, mais à des critères de marché. C’est là qu’on en revient au fil rouge du bouquin qui consiste en la libération du sport, notamment des contraintes de marché.”

Lath. : On sait aujourd’hui que, dans le football, il existe un dispositif de la FIFA imposant aux clubs qui recrutent un joueur de verser une certaine proportion de son indemnité de transfert aux clubs où il est passé chez les jeunes. Ce type de dispositif, par exemple, n’est-il pas à encourager dans une idée de redistribution des richesses ?

N.B-O: “C’est une première étape. Mais ce type de dispositif peut avoir un effet pervers qui serait la marchandisation des jeunes joueurs entre clubs amateurs et professionnels et qui risquerait de créer un nouveau marché.

Je pense qu’il serait plus intéressant de se poser la question d’éviter les transferts d’argent dans le cadre des transferts de joueurs.

En ce sens, il serait souhaitable de développer l’idée de club formateur, via une proposition que l’on évoque dans le livre qui est celle d’un indicateur de développement humain pour les centres de formation. Tout au long du cursus, on réfléchirait à développer chez le jeune sportif, outre évidemment les qualités techniques, tactiques et physiques requises par la pratique de sa discipline, la citoyenneté, la connaissance de son corps, la formation scolaire et professionnelle. Avec notamment un regard, dès la formation, sur la reconversion post-carrière.

La question que je préfère poser, c’est de savoir comment favoriser les joueurs issus du centre de formation du club au sein des clubs professionnels. Plutôt que d’instaurer un lien financier supplémentaire entre clubs amateurs et professionnels à travers les jeunes joueurs. Ce qui, à mon sens, n’est pas de la redistribution des richesses. La redistribution des richesses, c’est une contribution équitable des clubs professionnels, collectée, régulée et redistribuée par une autorité comme le ministère des sports ou la fédération. C’est à mon sens préférable à ce dont vous parlez qui, au final, deviendrait une sorte de mercato, avec les dérives que cela suppose.” 

Lath. : Un autre sujet que vous abordez est celui du statut des bénévoles du sport dans les clubs amateurs. Vous proposez notamment la création d’un statut légal du bénévole. Pouvez vous nous en dire plus ?

N.B-O: “On a depuis des années des retours de terrain des bénévoles concernant les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien dans leur rôle au sein des clubs. En gros, ils demandent trois choses.

Tout d’abord, du temps. L’idée serait donc que les personnes ayant ce statut de bénévole auraient un temps, défalqué de leur temps de travail, à consacrer à leur rôle de bénévole. Sur le même modèle que les heures de délégation des représentants syndicaux. Mais cela présuppose une conquête sur le temps de travail, ce qui n’est pas dans l’air du temps en ce moment avec une loi Macron créée pour faciliter le travail le dimanche. Or, un bénévole qui travaille le dimanche ne peut pas en même temps être à la disposition des sportifs dont il s’occupe dans son club. Cette proposition est donc à intégrer à une réflexion plus globale sur le thème du temps de travail. Que ce soit sur le sujet des 35 heures ou sur le sujet des heures atypiques comme le travail de nuit ou le travail du dimanche.

Leur deuxième souhait serait de disposer de plus de moyens, notamment des créneaux d’utilisation plus fréquents sur les installations sportives. Il faut savoir que l’une des principales activités d’un bénévole consiste souvent à devoir négocier avec des collectivités locales pour obtenir ces moyens. Avec, entre autres, le temps passé en diverses formalités administratives comme les demandes de subventions.

Ce qui nous amène à leur troisième demande : de l’argent. Pas pour eux évidemment, mais pour faire fonctionner une association. Or, aujourd’hui, les politiques d’austérités successives ont conduit à une réduction des dépenses publiques qui affecte évidemment le sport. Cette baisse des subventions met en péril l’existence de nombreux clubs qui n’arrivent plus à financer leurs activités.

Donc, la proposition que l’on fait, c’est celle d’une réflexion sur la façon d’accompagner ces bénévoles, notamment au niveau local, celui des communes. Comment professionnaliser un corps qui serait au service des bénévoles associatifs pour faciliter leur mission ? Comment développer des maisons des associations, ou mettre à disposition des locaux de réunion ou de formation ? Comment les CREPS pourraient devenir des lieux de formation pour ces bénévoles. Évidemment, tout cela à un coût.

Donc au final, ces trois impératifs que sont le temps, les moyens et les subventions nécessitent une réévaluation du budget des sports de l’État. On voit aujourd’hui que les actions du centre national de développement du sport (CNDS) sont insuffisantes. Les enveloppes fournies ne sont plus suffisantes. Beaucoup de bénévoles nous disent que l’obtention de subventions via le CNDS est de plus en plus difficile, en sus de nécessiter un gros travail administratif.

Il faut donc repenser la manière dont l’état, via le CNDS, accompagne le bénévolat.”

Lath. : Eu égard à leur dimension sociale importante, les associations de supporters pourraient-elles aussi bénéficier de ces avantages ?

N.B-O: “Dans le livre, on aborde la question des supporters, essentiellement dans le football, sous le thème : « Les supporters sont-ils tous des hooligans ? »

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation de rupture de dialogue entre les supporters, surtout ultras, et les instances dirigeantes du football qui stigmatisent et critiquent en permanence leurs agissements, englobant tous les supporters, violents et non violents, en un seul groupe.

Nous prônons donc, en premier lieu, une reprise du dialogue et la création d’instances de concertation entre club, ville et associations de supporters. Ensuite, pour en venir à votre question, il faut déterminer comment, dans ce cadre, il est possible de créer des conventions d’objectifs avec les supporters sur les thèmes qui les concernent : l’animation des stades, les déplacements, voire, pourquoi pas, les produits dérivés. En bref, toutes les pratiques culturelles qui se créent dans et autour des stades. Je pense que les associations de supporters peuvent porter une culture populaire.

Ces projets auraient aussi pour but d’éviter une dérive consumériste dans les stades. Comme on peut le voir, par exemple, dans les stades de baseball et de football américain outre atlantique, où les stades sont pensés dans un but d’incitation permanente à la consommation plutôt qu’un lieu de participation à un fait culturel et sportif. Car les pratiques du supportérisme sont des pratiques culturelles touchant les plus jeunes et les classes populaires.

D’autre part, un partenariat avec les associations de supporters aurait aussi une visée sociale via un travail d’éducation et de prévention de la violence qui n’est pas à négliger non plus.

D’autre part, on peut évoquer à ce sujet ce qui se passe en ce moment dans les virages du stade vélodrome de Marseille, où le club est en train de reprendre la main sur la commercialisation de la billetterie. Cette dérive avait entraîné une certaine professionnalisation des associations de supporters. Donc oui à une implication très forte des supporters, mais pas au point d’en devenir un emploi avec un revenu. Il va donc y avoir une réforme. On peut donc se poser la question d’une nouvelle convention d’objectif entre le club et les associations de supporters et de la nouvelle base de relations entre les deux parties.”

Lath. : Dernière question au sujet du bénévolat. La France va organiser l’Euro 2016 de football. L’UEFA a bénéficié, à ce titre, d’une exemption fiscale pour l’année 2016. Et, malgré cette exemption, le comité d’organisation va fonctionner en grande partie avec des bénévoles. Trouvez vous cela normal ?

N.B-O: “On a connu mieux avec la Coupe du monde 1998 dont l’organisation n’avait pas bénéficié de cet avantage fiscal. Je ne suis pas pour ces exonérations fiscales, je trouve cela anormal. À mon sens, toute richesse produite dans notre pays doit être susceptible de soumission à une fiscalité dans un but de redistribution et de répartition des richesses régulée par l’état.

En sus de cette non exonération fiscale, la Coupe du monde 1998 fut exemplaire. On a créé le fond Sastre (1) avec les bénéfices du mondial et celui-ci a permis d’aider des clubs et des bénévoles, remettre en état des terrains…

Donc au delà du fait d’employer des bénévoles, il faut se poser la question de l’utilisation qui sera faite des bénéfices générés par ces bénévoles. Ceux-ci ne sont pas et ne doivent être utilisés pour combler le trou de la sécu ou le budget de l’état. Cet argent doit être reversé au mouvement sportif.

Un autre point, on ne considère plus l’engagement militant et bénévole sur le long terme, mais on prend des volontaires ponctuels pour la compétition. Si je force un peu le trait, on peut voir ça comme de la servitude volontaire non rémunérée. Je ne suis pas d’accord avec ça. Je préfère que ces évènements créent un engouement chez les bénévoles qui s’engageront sur du plus long terme, de façon militante. Et que cet engagement sportif leur amène la possibilité de faire un retour vers leur club. Qu’ils puissent en profiter pour échanger ou se former. Et surtout échanger avec les sportifs. Car, et c’est dramatique, il n’y a plus d’échange entre le sport pour tous et le sport de haut niveau. Un joueur amateur n’aura quasiment jamais l’opportunité de croiser un joueur de Ligue 1, par exemple.

Cet événement peut être l’occasion de mettre en mouvement une fédération, en mettant sur le même pied d’égalité tous les acteurs. Et pas seulement les professionnels ou les sponsors. Il ne faut jamais oublier que la qualité d’une équipe nationale, quel que soit le sport, est tributaire de la qualité des structures amateurs qui forment les jeunes joueurs qui seront professionnels à l’avenir. Donc, les bénévoles sont les créateurs de la richesse du sport de haut niveau, quelle que soit la fonction qu’ils occupent au sein de leur club.

Bref, ces bénévoles doivent être associés et respectés. Et les grands évènements de ce style doivent créer un retour vers la base.”

Lath. : Dans le livre, vous posez la question de l’accessibilité au sport, par manque de structures par exemple. Mais les plafonds de verre n’agissent-ils pas aussi énormément ? Comme dans le cas du rugby, un sport facilement accessible à tous, mais peu présent dans les banlieues.

N.B-O: “La première chose que l’on propose dans le livre, c’est de profiter de l’opportunité de la candidature olympique pour créer des comités locaux rassemblant tous les acteurs du sport amateur : bénévoles, pratiquants, professeurs d’EPS… pour réfléchir à la possibilité que la candidature pour les JO aboutisse à une loi cadre qui présente le sport comme un droit fondamental avec une accessibilité pour tous avec une possibilité d’accès au haut niveau.

Or aujourd’hui, il y a un gros problème d’inégalités entre les territoires quant à l’accessibilité au sport. Et il y a plusieurs leviers pour le régler.

D’abord avec le levier du développement des équipements qui permettent la création et le développement des clubs.

Il y a ensuite la question du coût. De nombreuses études ont démontré que certains pratiquants privilégient la pratique libre au club notamment du fait du coût de la licence.

Il y a enfin la question du temps et de la possibilité de dégager des plages d’emploi du temps pour la pratique.

Il faut donc agir sur le coût des licences et sur la possibilité au niveau des communes d’offrir une pratique gratuite du sport pour ceux qui renoncent faute de moyens financiers. Notamment via des éducateurs sportifs municipaux. Aujourd’hui, c’est le cas via le système scolaire qui offre l’éducation physique obligatoire et gratuite. Mais il faut se poser la question d’une offre de sport pour les adultes qui serait valable jusqu’à la fin de la vie. Éventuellement gratuitement pour ceux qui n’en ont pas les moyens.

Concernant la question des plafonds de verre à laquelle vous faites allusion. Il y a d’abord une problématique culturelle. Dans le cas du rugby, cela peut être celle du rugby dans les banlieues ou du rugby féminin qui, malgré les progrès récents, reste essentiellement considéré comme un sport exclusivement masculin par le grand public.

Ces stéréotypes doivent tomber. D’abord par l’école qui est un lieu devant permettre l’apprentissage d’un maximum de disciplines, pour les filles comme les garçons.

L’autre aspect important, c’est un travail sur la mixité, par certaines pratiques éducatives comme, dans le cas du rugby, le flag rugby ou le touch rugby. Ces pratiques éducatives pouvant ensuite amener au rugby à XV, à XIII ou à VII.

Plus globalement, le constat de l’augmentation de la pratique libre au détriment de la pratique licenciée doit nous amener à une réflexion sur une nouvelle offre de sport pour tous. Que cette offre se fasse au niveau des municipalités ou des clubs.”

Lath. : Quand on parle d’accessibilité au sport – on vient d’évoquer le cas de l’accessibilité la pratique du sport – on peut aussi évoquer la problématique de l’accès au sport de haut niveau comme spectateur ou téléspectateur. Celui-ci étant sans cesse compliqué par le tarif des abonnements télévisuels ou celui de la billetterie. Vous qui êtes élu de Paris, le cas du PSG et de ses tarifs qui excluent d’emblée une part de la population doit vous interpeller, non ?

N.B-O: “Le coût demeure toujours le plus gros obstacle. Que cela soit dans l’accès à une pratique sportive ou à un spectacle sportif de haut niveau. C’est un sujet d’inégalité important. Pour essayer de maintenir une égalité, il faut donc intervenir sur le coût. Pour cela il faut des aides publiques pour un accès à la licence, ou un système social permettant une adaptation du coût du sport en fonction du quotient familial.

Pour les spectacles sportifs, on peut dire que c’est la même chose. Sauf que le coût du billet est maîtrisé soit par le club, donc une entreprise, soit les gérants de l’équipement, comme dans le cas de Bercy. À ce titre, la ville de Paris étant membre de la société d’économie mixte dédiée à la gestion de cette arena est intervenue pour essayer d’éviter une inflation trop importante des tarifs. Elle réserve aussi des places pour permettre l’accès à certains événements aux jeunes, comme dans le cas du tournoi de Paris de Judo qui a eu lieu récemment. De même qu’au meeting d’athlétisme du stade de France, la région Ile-de-France réserve gratuitement certaines places aux lycéens et collégiens. Les collectivités peuvent donc joueur un rôle important sur ce plan-là.

Concernant la question du PSG, c’est une question qui doit avoir lieu entre les divers acteurs, notamment les supporters, mais le club ne reconnaît plus les associations et n’a donc plus d’interlocuteurs dans le public. On peut imaginer des facilités tarifaires pour les étudiants par exemple, ou les personnes en situation de grande précarité.

Ce problème peut avoir lieu dans le cadre de la collectivité. J’ai d’ailleurs déposé un vœu au conseil de Paris quand un supporter avait été exclu du Parc des Princes pour avoir créé un chant contestataire au sujet du prix des abonnements et l’avoir chanté en plein match. J’ai été entendu par la maire de Paris, mais pas par le président du PSG.

C’est un combat à mener au niveau des clubs, mais aussi au sein de la Ligue professionnelle de football. Que ce soit au niveau de la billetterie, mais aussi des chaînes payantes détenant l’intégralité des droits des matchs. C’est aussi en partie le rôle du service public, donc de France Télévisions, que de donner un accès à ces spectacles à toute la population.

Là encore, on en revient au titre du livre qui consiste à libérer le sport, notamment des lois du marché. Aujourd’hui, le téléspectateur amateur de football subit le fait que les droits télés du sport aient été mis sur un marché financier. Même si ces droits génèrent ensuite des rentrées d’argent pour le centre national de développement du sport via la loi buffet.

De fait, c’est ce marché et cette spéculation financière qui « tiennent » le sport amateur. Et c’est regrettable. Rehausser le budget du sport de l’état pourrait donc permettre la sortie du sport amateur de ce cercle vicieux.”

Lath. : Vous abordez aussi le cas du sport scolaire qui permet l’accessibilité à certaines disciplines. Ne pensez vous pas qu’un sport scolaire ou universitaire aussi utilisé que dans les pays anglo-saxons pour la formation au haut niveau pourrait être souhaitable ? Notamment pour éviter le phénomène de certains sportifs professionnels complètement déconnectés du monde réel ?

NBO: “C’est déjà un peu le cas. Les résultats de nos sportifs lors des compétitions internationales universitaires étant bons. D’autre part, l’UNSS (ndlr, Union nationale du sport scolaire) joue un rôle important de formation dans la progression de jeunes sportifs. Mais il y a clairement besoin d’un investissement d’état plus important dans le sport scolaire et universitaire.

Après, je ne partage pas l’idée d’en faire un tremplin pour le sport professionnel. Ce travail doit rester dévolu aux centres de formation et le sport scolaire n’a pas pour vocation à jouer ce rôle, qui demeure un rôle particulier. L’Éducation nationale a d’abord pour objectif de former des citoyens et d’être sur un apprentissage. Dans le cas du sport, son rôle est de faire en sorte que chaque enfant sache courir et nager, par exemple. Ou qu’il puisse essayer le handball, le rugby ou le volley. Avec une idée de critique et de compréhension de l’autre. La compréhension des techniques et des tactiques de base. L’Éducation nationale joue pleinement ce rôle. Les enseignants réclament d’ailleurs plus de moyens et de temps. Surtout que, dans leur cursus, les professeurs des écoles n’ont pas de bagage dédié à l’enseignement de l’EPS.

De fait, je ne pense pas qu’on puisse calquer notre modèle sur le modèle anglo-saxon. Investissons dans nos centres de formation et mettons en place des indicateurs précis permettant de juger du travail effectué. Dans le livre, nous proposons la mise en place d’un indice de développement humain basé sur divers critères, qu’ils soient liés à la progression physique ou technique ou à la compréhension de son corps, par exemple.

Améliorons la formation, soyons plus exigeants avec nos centres de formations. Mais que le sport scolaire et universitaire continue à fonctionner pour toutes et tous.

Maintenant, concernant la problématique de sportifs de haut niveau déconnectés de la vie réelle, il y a plusieurs choses.

D’abord, en centre de formation, le double parcours scolaire-sportif est obligatoire. Le problème qui se pose, c’est celui du contrôle de l’état sur les centres de formations et le respect de leurs obligations. Parce qu’on peut évoquer ce double parcours pour éviter que les sportifs ne soient coupés du monde réel, mais surtout dans l’optique de leur reconversion après des carrières sportives souvent courtes, pas plus d’une dizaine d’années.

Maintenant, on voit dans certaines disciplines olympiques, où les revenus sont moindres, des doubles parcours très équilibrés. Certains sportifs accédant à des diplômes d’ingénieurs ou des formations universitaires de haut niveau et qui font ensuite des carrières professionnelles « normales » tout à fait remarquables après leur carrière de sportif.

On peut donc se poser la question des exigences de l’état envers les centres de formation et des moyens mis en place pour en contrôler le respect. Notamment dans le suivi des études et de la formation à la citoyenneté, mais aussi dans la formation à la connaissance du corps, avec les questions liées au dopage, par exemple.”

Lath. : Dernière question, concernant le salaire des sportifs. Vous appelez à sa limitation. Pourtant, le modèle du sport professionnel avec une richesse essentiellement capté par les producteurs de richesse, à savoir les sportifs eux-mêmes, n’est-il pas plus sain que celui des entreprises classiques qui tirent les salaires vers le bas pour en faire bénéficier les actionnaires ?

NBO: “Il faudrait regarder de près, mais il me semble que les dirigeants de clubs sont souvent des dirigeants de grandes entreprises. On a récemment inauguré le nouveau Bercy, et, malgré les protestations de mon groupe au conseil de Paris, nous avons eu recours au naming (ndlr, l’ancien palais omnisport de Paris Bercy s’appelle désormais officiellement l’Accord hotels arena). Sébastien Bazin, le PDG de l’entreprise qui a donné son nom à la structure, a été PDG de Colony Capital, ancien actionnaire majoritaire du PSG et a donc été président du club. Et je pense qu’on ne devrait pas concevoir les clubs de sport comme des entreprises avec la logique financière qui en découle. Le principal sujet à évoquer serait d’éventuellement un nouveau statut des clubs professionnels, via une réécriture de la loi Buffet à ce sujet. Cette loi comprendrait notamment une spécificité culturelle. Car derrière un sport c’est une culture qui est en jeu. Il y a aussi un enjeu de diffusion de cette culture aux plus jeunes via l’image des sportifs. L’élite du sport doit jouer un rôle, comme l’élite dans le domaine culturel.

Le problème, c’est que les dirigeants des clubs pro sont aujourd’hui dans une logique de rentabilité économique où le stade devient une usine à cash.”

 

(1) Du nom de Fernand Sastre, ancien président de la Fédération française de football et co-président du comité d’organisation de la coupe du monde, décédé pendant la compétition.

Jusqu’où iront les prix des spectacles sportifs ?

Dans un contexte de diminution généralisée du pouvoir d’achats, les tarifs de billetterie pour les grands évènements sportifs continuent malgré tout de croître. Jusqu’où cette augmentation va-t-elle aller et peut-elle s’arrêter un jour ? 

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Selon la formule consacrée de ses nombreux détracteurs, le sport demeure l’opium du peuple. Si la généralisation de ce lieu commun reste très exagérée, il est en tous cas malheureux de constater que les tarifs d’accès aux grands évènements sportifs n’ont, eux, plus rien de populaire. Excluant une large part d’amateurs de sport au profit d’une clientèle de VIP (1), cette augmentation continue ne semble pas vouée à s’arrêter. Ces tarifs sont d’autant plus douloureux pour des évènements types Coupe du monde ou matches d’équipes nationales qu’il faut, en sus, rajouter transport, nourriture et souvent logement pour une ou deux nuits. Les déplacements pour ce type d’évènements sont une manière comme une autre de faire du tourisme et de passer ses vacances mais il n’en reste pas moins que dans un contexte de diminution généralisé du pouvoir d’achats des ménages, assister à un événement sportif devient de moins en moins accessible au supporter de base. Citons : 63€ pour assister au France-Irlande du prochain mondial de rugby (seulement en poule) ; 300€ minimum pour s’abonner au Paris Saint Germain ; environ 60€ pour un premier tour de Roland Garros sur le court central ou encore les tarifs délirants de certains matchs de Premier League anglaise… Si l’on ajoute à cela les frais annexes comme la restauration ou les achats de produits dérivés, voire l’hébergement s’il faut se déplacer, on s’aperçoit vite qu’aller assister à un évènement sportif majeur demeure un plaisir inaccessible à la plupart des bourses. Surtout pour une famille avec des enfants où le prix total peut vite flamber.

Si l’on prend l’exemple d’un match du XV de France au Stade de France pour une famille de quatre personnes :

– 4 tickets à 40€ (prix moyen) soit 160 €.

– 4 sandwichs à 4€ et 4 boissons à 4€ soit 32 euros.

Total : 192€, sans compter le trajet, l’hébergement éventuel et les produits dérivés, certes facultatifs mais toujours tellement tentants pour un enfant voulant garder un souvenir. En sachant qu’aux alentours du stade de France, la moindre écharpe coute au moins 15€.

D’où la question : qui peut encore s’offrir de telles soirées actuellement en France ou ailleurs ?  Aussi surprenant que cela puisse paraître, la réponse est qu’il y en a encore beaucoup. De nombreux évènements se déroulent encore à guichets fermés, refusant des acheteurs de billets par milliers, voire dizaine ou centaines de milliers. Le seul match de poule Angleterre-Australie du prochain mondial de rugby a généré pas moins de 650 000 demandes alors que Twickenham ne contient « que » 82 000 sièges, desquels il faut déduire ceux réservés aux agences de voyages, aux officiels ou aux sponsors.

On pourrait donc en déduire qu’à défaut d’être raisonnables, car excluant tout de même une part non négligeable des classes populaires, les tarifs de l’évènementiel sportif sont adaptés au marché. On pourrait même, quelque part, les considérer inférieurs à ce qu’il est possible de pratiquer, tant les tarifs au marché noir sont encore très largement supérieurs aux tarifs officiels. Dans un contexte mondial de crise économique très marquée, un tel résultat a de quoi surprendre. Certes, le sport est une passion et une passion est, par définition, irrationnelle. Néanmoins, il est permis de se demander jusqu’où une telle inflation peut amener. Et surtout les conséquences qu’elle a sur la population des stades. Avec des tarifs aussi élevés, il devient difficile pour beaucoup de supporters de suivre leur équipe sur la durée. De fait, on assiste de plus en plus à une consommation ponctuelle et touristique de l’évènement sportif. Ainsi, les matchs de certains gros clubs européens de football reçoivent de plus en plus de supporters étrangers ne venant que ponctuellement, mais prêt à payer cher leur ticket et à dépenser dans les boutiques officielles des clubs des sommes plus importantes qu’un spectateur régulier qui ne va évidemment pas acheter un maillot ou une écharpe chaque semaine.

Seul hic, avec un public moins habitué, l’ambiance diminue. Cette dernière est basée sur le langage commun de la communauté que représente un public car les manifestations spontanées comme les chants de supporters ou les « ola » ne deviennent collectives que du fait des repères communs qu’a le public. Comment construire ces repères avec un public différent chaque semaine ? Et, surtout, pour en revenir au point de vue économique : comment les dirigeants de clubs comptent-ils s’y prendre pour que ces baisses d’ambiance ne plombent pas les envies de stades des supporters potentiels ? Comme l’expliquait le romancier anglais John King (2) dans une interview donnée il y a quelques années au magazine So Foot : « Si les gens ne venaient que pour le football, il y aurait des milliers de personnes à chaque entraînement. Ce que les gens viennent chercher au stade, c’est une atmosphère. » Si la raison principale qui va pousser un spectateur à venir au stade n’existe plus, la demande chute, et donc, mécaniquement, les prix avec. Les supporters populaires ont donc l’avantage de fournir gratuitement ce que l’on peut qualifier de « service promotionnel » auprès de la clientèle. Se passer d’eux peut donc déprécier le « produit » du spectacle sportif sur le long terme. C’est ainsi que, de nombreuses fois, la Ligue de football professionnel (LFP) a ainsi mis sur ses plaquettes promotionnelles des images de tifos et d’animations par les supporters. Même si ceux-ci ne s’en aperçoivent pas forcément, il leur faut conserver une part de public à tarif réduit pour valoriser leur produit.

Cette flambée des tarifs envoie «de force» le public le moins fortuné, qui est aussi souvent le plus passionné, devant les retransmissions télévisuelles. Augmentant artificiellement la demande de diffusions, cela permet d’augmenter les droits télés réclamés aux diffuseurs. Non seulement les organisateurs n’ont rien à perdre à se priver de ce type de clientèle (ou tout au moins le pensent-ils), mais, et c’est peut-être le pire, ils en tirent même des revenus supplémentaires. Là où il possible d’imaginer que des VIP très fortunés qui assistent aux matchs pour des raisons d’image ne regarderont pas forcément le match à la télévision.

Là encore, la nécessité de conserver une atmosphère visuelle visible et audible à la télévision est nécessaire pour conserver des audiences stables. Le jeu n’étant pas la seule raison qui pousse une personne à regarder un match. L’atmosphère, les antagonismes dans un match peuvent être des éléments au moins aussi attractifs que la valeur sportive pure. L’importance donnée, bon an mal an, au match OM-PSG, quel que soit le classement respectifs de ces deux clubs, en est une preuve irréfutable.

Tant dans le but de l’attractivité des spectateurs que de celle des téléspectateurs, il apparaît crucial de garder un noyau de public populaire et, de fait, de ne pas faire flamber les tarifs de billetterie. En cela, il est donc fort probable que l’inflation des tarifs d’accès au spectacle sportif devrait s’arrêter, à plus forte raison face à un pouvoir d’achat des supporters en érosion constante. Est-il pour autant possible d’imaginer une déflation de ces mêmes tarifs ? Probablement pas dans l’immédiat notamment parce que les contrats des joueurs courent sur plusieurs années et nécessitent des fonds pour être honorés. A plus long terme, celle-ci va être tributaire du pouvoir d’achat des ménages et difficilement lisible. Wait and see…

(1) La dernière coupe du monde de football au Brésil ayant probablement atteint le sommet de ce désolant état de fait, puisque la majeure partie de la population de ce pays de passionnés n’a pu assister à cet évènement qui aura pourtant énormément couté au contribuable brésilien.

(2) Auteur du roman Football factory dont le personnage principal, Tom Johnson, est un hooligan de Chelsea

Grand stade : chimère fédérale irréaliste ou projet crédible ?

Alors que l’appel d’offre entre les constructeurs doit être tranché cette semaine, un point sur l’avancement et les arguments à charge et à décharge de ce projet encore largement méconnu du grand public, qui pourrait pourtant impacter de manière définitive le rugby hexagonal.

grand-stade

Pour bien comprendre d’où part le différend entre la FFR et le consortium du Stade de France qui a abouti à l’idée de ce projet, il faut remonter à l’origine de la création de l’enceinte dionysienne des bleus. En 1992, la France est choisie par la Fifa pour accueillir la seizième Coupe du monde de football. A l’époque, le stade majeur du sport français est encore le Parc des Princes, antre du Paris Saint Germain et des équipes de France de rugby et de football depuis le début des années 1970. Depuis de nombreuses années, une grande partie des amateurs français de ces deux sports réclament une enceinte neutre que les équipes nationales n’auraient pas à partager avec un club et surtout avec une capacité d’accueil plus conséquente que le Parc qui plafonne à un peu moins de 50 000 places. De par sa situation porte de Saint Cloud, un quartier très dense plutôt huppé, un agrandissement conséquent de l’enceinte parisienne apparaît très vite irréalisable et les pouvoirs publics lancent donc le projet d’une enceinte multimodale qui ne pourra être construite qu’en banlieue, faute de place dans Paris intramuros. Le site de Melun Sénart tiendra la corde pendant longtemps avant que le gouvernement d’Edouard Balladur ne décide finalement d’implanter ce projet à Saint-Denis, aux portes de Paris. Du fait, entre autres, des revirements sur le choix de la maquette ou du site et d’un changement de majorité parlementaire lors des élections législatives de 1993, le projet va prendre du retard entre 1992 et 1995. Signé dans la précipitation entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1995 par un Edouard Balladur qui a d’ores et déjà perdu son siège à Matignon, le contrat de concession entre l’état et le consortium du stade de France va comprendre de nombreuses failles au bénéfice du concessionnaire dont les actionnaires sont Vinci et Bouygues. La première est la garantie de minimum neuf évènements organisés par les fédérations françaises de football et de rugby, avec ajout au contrat des accords précédemment signés entre l’état et les deux fédérations concernées, qui comprend aussi le versement d’une pénalité financière de l’État au consortium dans le cas de renégociation du contrat par au moins une des deux fédérations à des tarifs moins élevés. La deuxième est liée au versement d’une indemnité de l’État au consortium en l’absence de club résidant au stade de France. Certes, le déménagement du Paris Saint Germain, club de premier plan européen à l’époque, était très souvent évoqué. Mais tant sous la pression des supporters pour qui le Parc des Princes fait partie de l’identité du PSG, que de la mairie de Paris qui ne voulait pas se retrouver avec un Parc vide (rappelons qu’à l’époque, la Stade Français Paris Rugby évoluait en troisième division), Canal +, à l’époque actionnaire majoritaire du club y a rapidement renoncé. Si le projet d’installation du Red Star, plus logique sur le plan géographique car ce club historique évolue à Saint Ouen – tout proche du Stade de France, a été plusieurs fois évoqué,  il s’est vite heurté à l’anachronisme économique qu’aurait constitué la présence d’un club de troisième division dans une enceinte aussi importante. La dernière, qui constitue une grande partie du différend entre la Fédération Française de Rugby et le consortium, reste la commercialisation d’une partie des prestations de loges VIP directement par le consortium au détriment des fédérations locataires ainsi que la captation d’un pourcentage important des recettes de billetterie. Pierre Camou ayant même expliqué que remplir les 60 000 du stade vélodrome était plus rentable financièrement que les 80 000 du stade de France.

Ce contrat sera assez rapidement dénoncé par les opposants au projet et sa signature par le Premier ministre sera d’ailleurs annulée en juillet 1996 par une décision du tribunal administratif de Paris. Se trouvant dans l’impossibilité de reculer du fait des travaux déjà entamés et pressée par le temps à moins de deux ans du mondial, la majorité de l’époque fera adopter en décembre de la même année une loi de sécurisation de ce contrat. L’indemnité pour absence de club résident ne sera abrogée qu’en…2011 par le conseil constitutionnel suite à une question primaire de constitutionnalité.

Lassé d’un contrat aussi contraignant à respecter, les prestations VIP étant une très grosse manne pour les organisateurs d’évènements, Pierre Camou, président de la FFR, décide donc de mettre en route un projet de grand stade d’une capacité sensiblement équivalente (83 000 sièges contre 81 338 pour le stade de France).

Un Twickenham à la française 

Le stade du futur : c’est l’idée générale de la présidence. Pierre Camou et ses équipes imaginent un stade à toit et pelouse amovibles de 83 000 places. Lui-même situé dans un « village rugby » de plusieurs hectares, la surface totale du site d’implantation étant de 130 hectares, il accueillerait des restaurants, bars, hôtels ou divers commerces. Pour financer ce projet, la FFR a prévu un budget de 600 millions d’euros : 400 étant obtenus par des emprunts bancaires et 200 par un emprunt obligataire (ou debentures) sur lequel nous reviendrons plus loin.

Pour implanter ce projet, il y avait deux sites finalistes de l’appel à candidature : Ris-Orangis dans l’Essonne ayant été retenue au détriment de Thiais-Orly dans le val de Marne pour des raisons de place. Thiais-Orly n’offrant, selon la FFR, pas assez de surface pour développer le projet dans son ensemble. L’idée majeure du projet étant de construire un Twickenham à la Française ou, en outre de ne plus payer de loyer, la Fédération française de rugby récupèrerait l’intégralité des recettes commerciales liées à la rencontre, comme celles de la restauration, des prestations VIP ou de la vente des produits dérivés et pourrait générer de substantiels bénéfices à réinvestir dans développement du rugby en France. De plus, la présence d’un toit amovible permettrait l’organisation de divers évènements sportifs ou culturels de manière à rentabiliser la construction et les frais d’exploitations de cette enceinte.

Présenté comme cela le projet peut paraître alléchant. Le souci, c’est que trop pressé de mettre en action ses idées, la FFR s’est départie de la plus élémentaire prudence sur divers points cruciaux.

Revenons d’abord sur le financement. La FFR, comme indiqué plus haut, a expliqué avoir prévu un budget de 600 millions d’euros pour la construction du stade. L’un des arguments majeurs de Pierre Camou pour convaincre les réticents dans une période où les deniers publics se font de plus en plus rare a été d’expliquer que ces capitaux seraient intégralement privés. Seul souci, il oublie un peu facilement de préciser que le conseil général de l’Essonne s’est porté garant des emprunts liés à la construction du stade pour un montant de 450 millions d’euros, garantie qui lui a valu une dégradation de sa note par l’agence de notation Standard and Poor’s. On se retrouve donc dans le cas d’un projet à  financement privé mais dont l’échec serait supporté financièrement par les finances publiques. De plus, l’apport lié à l’emprunt obligataire paraît assez utopique. En février dernier, la FFR a émis 499 obligations à 10 000 euros chacune(1). Seules…35 ont trouvé preneur. Il faut dire que les contreparties n’étaient pas particulièrement engageantes. Remboursement à valeur faciale 60 ans plus tard, ce qui garantit une perte quasi systématique du fait de l’inflation et priorité sur l’achat de place pour les matchs du XV de France. En gros, un simple passe-droit à 10 000 euros pour des gens ayant de toute façon les moyens de se payer des places dans les catégories les plus élevées, donc les moins demandées. De fait, le financement d’un tiers du projet par ce biais paraît être un objectif pour le moins irréel. Il est d’ailleurs à noter que lors du débat public sur ce projet qui s’est conclu au printemps dernier, la Fédération n’a pas été en mesure de fournir une solution de substitution à un échec éventuel, et avéré depuis, de ce mode de financement.

Au-delà des moyens choisi pour obtenir les fonds, il est aussi permis de revenir sur le prix de 600 millions d’euros. Il est à noter que ce prix n’a pas été fixé avec le constructeur puisque celui-ci ne sera choisi que le 14 novembre à l’issue de l’appel d’offres. Une telle pratique a tout de même de quoi étonner.

Si l’on en croit la synthèse de présentation du projet fournie par la FFR, le budget prévisionnel d’environ 600 millions d’euros contient une provision pour dépenses imprévues d’environ 46 millions d’euros(2), ce qui ramène donc le budget prévisionnel à 554 millions d’euros. Seul problème, ce chiffrage date de 2010. Or la simple application de l’indice INSEE de la construction ramène le budget à 594 millions d’euros. Pour simplifier la provision budgétaire, au demeurant prudente, destinée à faire face aux imprévus est déjà dépensée. De fait, ce budget se retrouve sans la moindre marge de manœuvre face aux inévitables aléas liés à la construction comme des probables retards. Il est d’ailleurs à noter à ce sujet que le site est en ce moment l’objet de fouilles archéologiques pouvant repousser le début du chantier.

Enfin, il existe un dernier point que la FFR évite souvent très soigneusement d’évoquer concernant le financement du projet : c’est la nécessité de fonds publics pour les infrastructures de transports évidemment indispensables pour sa réussite. Ce stade doit être construit à 33 kilomètres de Paris. S’il n’est pas question dans ce paragraphe contester le choix du site, il n’en reste pas moins que sa fréquentation va être très largement tributaire d’une desserte correcte par les transports en commun et les infrastructures routières. Selon le compte rendu du débat public, la fédération estime à 118 millions d’euros les seuls travaux de voirie nécessaires. Quant aux infrastructures de transport, le coût de 600 millions d’euros a été évoqué. Certes, il est encore trop tôt pour confirmer ou infirmer ce montant, diverses études de faisabilité n’ayant pas encore été réalisées. Mais, même si on le réduit de 25 %, cela ramène malgré tout la facture à 450 millions d’euros. Tout en sachant, là encore, que ce n’est qu’un devis prévisionnel susceptible d’être augmenté en cas de retard divers. Logiquement, la FFR a argumenté sur le fait que ces financements pouvaient être issus des crédits alloués à l’amélioration du réseau RER existant prévus au budget du Grand Paris. Et que si cette desserte doit être faite, elle profitera également aux riverains et pas seulement au stade. Mais, comme l’ont fait remarquer certains détracteurs du projet, il est à craindre que celui-ci vampirise des crédits prévus pour des projets sur l’ensemble de la région Ile de France. Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins qu’un projet vendu au public comme étant financé intégralement par des fonds privés a aussi besoin d’une mise de fonds publics équivalente pour pouvoir fonctionner.

Et l’attractivité commerciale ?

Un deuxième point, sur lequel les arguments fédéraux sont pour le  moins contestables, réside dans l’attractivité commerciale d’un pareil projet.

Le premier argument à ce sujet, souvent remâché par la FFR, consiste à faire remarquer qu’une ville comme Londres, d’une taille comparable à Paris, a beaucoup plus de grands stades. Citant Twickenham, Wembley, l’Emirates stadium et le stade olympique de 2012. L’argument est contestable pour plusieurs raisons. D’abord parce que sur ces quatre stades deux ont ou vont avoir un club résident : Arsenal à l’Emirates et bientôt West Ham United au stade Olympique. Concernant Wembley et Twickenham, il faut tout de même rappeler que leurs constructions respectives ne sont pas récentes et que les deux stades sous leur forme actuelle sont le résultat d’années et d’années d’efforts et d’investissement étalés, là où la FFR veut rattraper son retard d’un seul coup. D’autre part, et la fédération se garde bien de communiquer là-dessus, les supporters anglais ont un panier moyen bien plus élevés que leurs homologues français lorsqu’ils se déplacent pour assister à un match, surtout au rugby qui est un sport suivi par les classes les plus aisées de la population anglaise. Partant de là, il est évidemment plus simple de rentabiliser les investissements structurels. Il est d’ailleurs possible de constater qu’une ville comme New York n’a que quatre stades de sport professionnel avec une population autrement plus conséquente que Paris ou Londres. Comme quoi, la demande n’est pas seulement corrélée à la taille de la ville.

De surcroit, il faut souligner que, selon des chiffres de la FFR repris dans un rapport du sénat (3), la rentabilité commerciale d’une structure de cette dimension repose sur l’organisation de 17 à 20 évènements chaque année, dont 5 à 6 matchs du XV de France. Au cours du débat public, la Fédération a expliqué notamment qu’il s’y déroulerait des matchs de Top 14 des clubs franciliens ainsi que des demi-finales de Coupe d’europe de rugby si des clubs français étaient qualifiés.

Concernant les matchs des clubs franciliens, il faut tout de même noter que ceux organisés au Stade de France drainent tout de même de moins en moins de spectateurs et que de fait, les deux clubs concernés en organisent de moins en moins. De plus, le Stade Français a désormais un stade fonctionnel (le stade Jean Bouin rénové, inauguré à l’été 2013) et surtout, le Racing Métro 92 est en train de faire construire pour son propre usage un stade multimodale à toit rétractable dans les environs du quartier d’affaires de La Défense aux portes de Paris dans une zone particulièrement bien desservie par les transports en commun. Il apparaît de plus en plus improbable de voir ces clubs délocaliser leurs matchs dans un autre stade francilien. Sans compter que, s’ils devaient continuer, rien ne prouve qu’ils privilégieraient le projet fédéral au Stade de France. Et concernant l’Arena 92 du Racing Métro, on peut la considérer, de par sa conception, comme le principal rival du projet fédéral dans la concurrence exacerbée que vont bientôt se livrer les gestionnaires de ces sites, auxquels il convient bien évidemment de rajouter le Stade de France. Exceptés les évènements qu’elle organise, la Fédération française de rugby n’a absolument aucun moyen de garantir l’organisation d’évènements. La FFR s’est certes associée au tourneur AEG pour obtenir l’organisation de divers concerts mais un simple coup d’œil sur la liste des artistes en contrat avec AEG suffit vite pour comprendre qu’hormis Céline Dion, aucun d’entre eux (Tina Turner, Rod Stewart, Bon Jovi, entre autres…) ne suscite suffisamment d’engouement en France pour permettre l’organisation d’un concert dans une enceinte aussi grande, même couverte. Surtout dans une agglomération parisienne comportant déjà le palais QPC de Bercy, d’ailleurs en cours de rénovation, le Parc des Princes, le Stade de France et bientôt l’Arena 92 du Racing Metro. Enceintes toutes accessibles beaucoup plus facilement que le projet fédéral. Car, quoi qu’en dise la FFR, la localisation de ce projet joue contre lui en matière d’attractivité commerciale. Les gens se déplaçant en Ile-de-France pour un évènement ponctuel profitant souvent de leur voyage pour s’offrir un séjour dans la capitale. Or, sauf à imaginer une réelle amélioration de la desserte transport améliorant sensiblement le temps de trajet entre Ris-Orangis et le centre de Paris, il faut toujours au moins une heure pour parcourir ce trajet. Au cours du débat public de nombreux supporters de rugby ont manifesté leur hostilité à ce sujet, estimant que la « mythologie » du Tournoi des six nations consiste également en la tenue de ses troisièmes mi-temps organisées dans la capitale. Sans compter qu’il en va de probablement de même pour les supporters étrangers, même si ces derniers n’ont pas été consultés. Le problème est d’ailleurs suffisamment important pour qu’un connaisseur du dossier ait confié au quotidien Les Échos que « les banques ne signeront que s’il y a un plan de transport élargi »(4).  La Fédération rétorque que le projet contient aussi un « village rugby » contenant divers restaurants bars et hébergements sur le site, mais rien ne prouve que les supporters vont vouloir les utiliser et ainsi renoncer à l’aspect touristique de leur déplacement.

Un autre argument fédéral sur ce projet consiste à dire que les autres stades franciliens ne disposent pas d’un toit et sont inutilisables pour des concerts pendant la période hivernale. L’argument est recevable mais c’est oublier un peu facilement que tous les matchs du XV de France sur le sol français se déroulent pendant la période automne-hiver : les tests matchs contre les nations de l’hémisphère sud en novembre et le Tournoi des six nations en février/mars. Le stade sera donc déjà occupé par la Fédération elle-même à ce moment-là.

Il apparait donc clairement que ce projet présente de grosses faiblesses tant au niveau de son financement que dans sa rentabilité commerciale supposée. Mais la FFR peut-elle renoncer pour autant ? Cela paraît difficile, tant Pierre Camou a fait de ce projet son cheval de bataille pour la pérennité de la Fédération. Néanmoins, si les doutes persistant encore sur l’attractivité commerciale de son projet ne semblent suffisants pour le faire renoncer, il est probable que si annulation du projet il devait y avoir, elle ne pourrait venir que d’un défaut de financement, notamment pour compenser l’échec avéré du projet de deventures. Ou alors, d’un veto ferme des pouvoirs publics. Actuel premier ministre et ancien élu de la communauté  de communes Evry-centre-Essonne dont relève le site de Ris Orangis, Manuel Valls a longtemps été un des plus fervents soutiens de ce projet qu’il appuie encore de tout son poids, de même que Thierry Braillard, l’actuel secrétaire d’État au sport. Mais il faut aussi se souvenir que Valérie Fourneyron, pourtant issue de la même majorité parlementaire, avait manifesté une certaine hostilité envers ce projet avant de céder son poste à Thierry Braillard. Enfin, il ne faut pas négliger le fait que la desserte transport n’est à l’heure actuelle qu’au stade des études préliminaires et que leur résultat n’est pas encore acquis. Enfin, il convient aussi de préciser que certaines organisations écologistes estimant que le site choisi pourrait être utilisé pour des cultures maraîchères en circuit court, pourraient être tentées d’appeler à la création d’une ZAD comme sur le site du barrage de Sivens ou de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes Si Pierre Camou dit à qui veut l’entendre que « le train est parti et (qu’)il arrivera en gare », il ne peut ignorer que la réalisation de ce projet présente encore beaucoup trop d’incertitudes pour être considérée comme acquise. Même si un dernier élément récent est venu à son secours, François Hollande ayant déclaré être très favorable à la candidature de Paris pour les Jeux Olympiques de 2024, le stade pourrait devenir prioritaire dans le but d’accueillir certaines épreuves, notamment le rugby à sept devenu olympique.

 

(1)   Un montant global de l’émission supérieur ou égal à 5 millions d’euros nécessitant obligatoirement un visa de l’autorité des marchés financiers.

(2)   Les chiffres exacts sont un budget de 598.15m€ et une part pour imprévu de 46.05m€.

(3)   Grands stades et arénas : pour un financement public les yeux ouverts. http://www.senat.fr/rap/r13-086/r13-086.html

(4)   Grand stade de rugby, l’état placé en première ligne. Lesechos.fr, 29 avril 2014.

http://www.lesechos.fr/29/04/2014/LesEchos/21678-083-ECH_grand-stade-de-rugby—l-etat-est-place-en-premiere-ligne.htm#

Gonzalo Quesada

Il fait l’unanimité ou presque. Certains disent de lui qu’il est le chef qu’on rêverait d’avoir. Mourad Boudjellal, pourtant pas le dernier à sortir la sulfateuse, le qualifie de garçon brillant. Il a redressé sportivement un Stade Français qui n’a plus vu les phases finales depuis 2010. Au delà de son image de fin psychologue et de gentleman, il est un fin connaisseur des facettes du rugby. Tournoi, équipe de France, management… Gonzalo Quesada n’élude aucun sujet.

Lathlète.fr : Le tournoi des six nations vient de se terminer. Quel est votre avis sur ce tournoi ? La victoire de l’Irlande, la prestation de la France…

Gonzalo Quesada : “Je trouve que c’était un tournoi intéressant. J’aime bien quand il y a, avant le dernier match, autant d’enjeux et de vainqueurs possibles. Qu’on ne connaîsse pas la fin à l’avance avec une équipe qui balaie tout. Après, concernant l’équipe de France, je crois qu’on est tous d’accord pour dire qu’ils n’ont pas pu imposer leur jeu et dominer ce tournoi comme ils s’en étaient fixés l’objectif. Il y a eu beaucoup de choses mises en place pour qu’ils puissent développer une bonne qualité de jeu et bien se préparer. Mais même s’ils ont obtenu trois victoires, le bilan n’est pas super positif. Ensuite, j’ai été très agréablement surpris par le niveau de l’Irlande que beaucoup annonçaient comme vieillissante et qui a gardé ses qualités de vitesse et de jeu d’attaque et qui mérite bien sa première place. Mais tout autant que l’Angleterre qui aurait tout aussi bien pu l’emporter sans ce petit faux pas contre la France et qui est peut-être l’équipe qui a le mieux joué sur l’ensemble de la compétition. Mais dans l’ensemble, j’ai trouvé que c’était un bon tournoi.”

Lath. : On a beaucoup parlé de la problématique des doublons et de la mise à disposition des joueurs. Vous êtes l’un des entraîneurs de Top 14 les plus concernés étant donné que vous avez beaucoup de joueurs sélectionnés en équipe de France (1), avec aussi Sergio Parisse en équipe d’Italie. Mais on vous a très peu entendu à ce sujet. Pourquoi ?

G.Q : “J’en ai juste parlé un petit peu au début. Moi, ce qui m’a vraiment déçu, ce sont ces faux doublons que l’on a un peu découverts en cours de route. La  nécessité de préserver certains joueurs en Top 14 sur les week-ends sans match du tournoi m’a un peu perturbé. Après, ça ne sert à rien de râler. Mais ça a été dur pour nous parce qu’avec toutes ces absences, nous n’avons pas pu engranger le nombre de point que nous voulions. Si on prend nos matchs à Brive, Montpellier ou Clermont, nous avons fait de gros matchs, mais nous avons eu du mal à finir du fait de l’effectif très réduit. Mais bon, ça ne sert à rien d’en rajouter, les règles sont comme ça. Je ne trouve pas ça très professionnel mais on fait avec. En espérant que ça ne va pas nous coûter trop cher en fin de saison.”

Lath. : On a parlé de la faiblesse du taux de réussite des buteurs français pendant ce tournoi. Vous qui avez été entraîneur de jeu au pied de l’équipe de France, quel est votre avis à ce sujet ?

G.Q : “Je crois que les sélectionneurs avaient le choix entre prendre de bons buteurs mais qu’ils sentaient moins prêts dans le jeu pour accéder à l’équipe de France ou de prendre ceux qu’ils estimaient bons pour leur jeu même s’ils ne butent pas en club. C’est le cas de Maxime Machenaud, Jean-Marc Doussain, Jules Plisson ou Rémi Talès. Des joueurs qui ne sont pas premiers choix comme buteurs en clubs mais qui peuvent buter. Donc il y a forcément un petit risque mais je crois que, dans l’ensemble, ils ne s’en sortent pas trop mal, surtout Machenaud et Doussain qui ont tenu ce rôle-là. Pour des joueurs qui ne butent pas chaque week-end en club, se retrouver avec cette responsabilité en équipe de France est quelque chose de difficile et ils ne s’en sont pas mal sorti.”

Lath. : Aujourd’hui, il n’y a plus d’entraîneur de jeu au pied en équipe de France. Est-ce que vous pensez que ça manque ?

G.Q : “Dans la façon qu’on avait de s’organiser avec le staff précédent, il y avait un vrai intérêt, une logique et une pertinence dans le travail et le suivi tout au long de l’année des joueurs comme dans la progression et dans l’accompagnement. Je crois que ça avait donné de bons résultats. Les joueurs et le staff étaient plutôt satisfaits. Après, j’étais disponible, j’aimais ça et je m’étais formé pour. Je crois que j’avais la capacité pour tenir ce rôle là, ainsi que l’envie et la motivation. Aujourd’hui y a-t-il d’autres postulants qui ont cette motivation, cette spécialisation et ces compétences et qui sont disponibles ? Je ne sais pas. 

C’est un peu un ensemble. Je ne crois pas que la suppression de ce poste soit la volonté du staff parce qu’en début de mandat, Philippe Saint André m’a proposé de rester. Donc je pense que, pour lui, c’est quelque chose d’important, mais qu’ils n’ont pas trouvé la personne idéale. En France, il n’y a que très peu d’entraîneurs qui veulent se spécialiser dans le jeu au pied. Ils préfèrent souvent travailler sur l’ensemble du jeu et, de fait, il n’y a pas trop de spécialistes. C’est sans doute pour ça qu’il n’y a plus personne en équipe de France.”

Lath. : Le rugby français étant assez conservateur, il n’y a jamais eu de sélectionneur étranger à la tête de XV de France. Certains supporters commencent à dire qu’ils vous verraient bien à ce poste. C’est flatteur, non ?

G.Q : “Oui, on m’a dit que sur certains forums de discussions, il y avait des supporters qui en parlaient. Évidemment, oui, c’est très flatteur. Mais mon présent, c’est surtout le Stade Français et je suis très heureux de l’opportunité qui m’a été donnée. Après, je ne connais pas les intentions de la FFR, mais je pense qu’à l’avenir il y aura sûrement un projet avec un entraîneur français.”

Lath. : Vous êtes passé par le staff du XV de France et le Racing Métro, et maintenant vous êtes au Stade Français. Vous avez laissé l’image d’un entraîneur avant tout d’un fin psychologue et très proche de ses joueurs. Même si c’est une image flatteuse, n’est-ce pas vexant qu’on ne parle jamais de vos qualités de technicien et de votre connaissance du jeu ?

Gonzalo Quesada : “Je ne sais pas trop. Je m’en moque un peu en fait. Quand j’étais joueur, on parlait surtout de moi comme buteur, mais assez peu comme joueur. Et ça ne me dérangeait pas. 

Pour moi, un bon entraîneur doit être un bon technicien, un bon stratège et un bon meneur d’hommes. Aujourd’hui, c’est vrai que je lis souvent qu’on me met plus une étiquette de meneur d’hommes et qu’on parle moins de mon travail de technicien. Mais ça ne me dérange pas. L’important, c’est avant tout que les joueurs ressentent que ce que je leur apporte est pertinent, qu’ils aiment venir à l’entraînement, jouer et s’épanouir au quotidien. Pour cela, il faut tout autant leur amener une vie de groupe et un état d’esprit qu’un système offensif et un système défensif.  Donc j’essaie de bosser tous ces aspects.”

Lath. : Beaucoup de managers de Top 14 comme Laurent Labit et Laurent Travers au Racing, Fabien Galthié à Montpellier, ou même vous qui avez fait d’importantes études (2), ont travaillé en entreprise et y ont affiné leur savoir sur le management d’équipe. Qu’apporte le management d’entreprise appliqué au rugby ?

G.Q : “Je crois qu’en management, la gestion des hommes et la dynamique de groupe seront les mêmes dans un groupe de militaires, une entreprise, un club de football, de rugby ou de basket… Peu importe. A partir du moment où il y a un groupe qui doit interagir, avec une performance à réaliser ensemble et des objectifs communs, les enjeux, le fonctionnement et les mécanismes sont toujours les mêmes. Donc, évidemment que se former au management en entreprise donne d’autres angles pour créer une dynamique de groupe, des stratégies pour la réussite d’objectifs ou travailler en équipe. Personnellement, ça m’a beaucoup apporté.”

Lath. : Tous ces managers issus de l’entreprise ont commencé leur carrière de joueur dans le rugby amateur. Hors, de plus en plus de joueurs qui finissent leur carrière sont des joueurs qui n’ont connu que le rugby professionnel. Ne craignez vous pas que ces managers issus du monde de l’entreprise soient voués à disparaître ?

G.Q : “En effet, c’est bien vu. Avoir vécu dans les deux mondes puisque j’ai été joueur amateur m’a permis aussi de voir les similitudes qu’il peut exister entre les deux mondes. Notamment le fait que le moteur de l’équipe passera toujours par les mêmes valeurs : l’engagement, l’exigence, l’humilité… sont toujours des valeurs qui font fonctionner une équipe mon vécu d’amateur me permet d’avoir cette ouverture. Mais les joueurs actuels ayant quasiment tous commencé dans le monde pro très jeune, il est en effet probable que ce sera aussi le cas de beaucoup de managers à l’avenir. Et c’est dommage, car c’est une plus value intéressante. Peut-être même plus importante que les connaissances acquises en entreprise.”

Lath. : Concernant le Stade Français, c’est la dernière ligne droite de la saison avec les phases finales en vue. Quels sont vos objectifs ?

G.Q : “Nous n’avons gagné qu’un seul de nos quatre derniers matchs et pris seulement quatre points. Du coup, on a perdu le petit matelas de point qu’on avait réussi à constituer. Nous sommes dans une situation tendue et sous pression et nous allons tout faire pour sortir deux matches contre Toulouse et le Racing pour nous remettre sur une bonne dynamique. Si nous y parvenons, nous serons très proches de notre objectif qui est d’être dans les six premiers. Mais si nous faisons un faux pas, alors ce sera très dur et nous devrons batailler jusqu’à la dernière journée.”

Lath. : Vous avez une équipe assez jeune, avec beaucoup de joueurs issus du centre de formation du stade Français, comme Alexandre Flanquart, Jules Plisson ou Hugo Bonneval. Ce sera probablement leur première phase finale, les sentez-vous aptes à s’élever à ce niveau là ?

G.Q : “Déjà, je me dois de les pousser à atteindre la qualification en phases finales. Et si on y accède, je me concentrerais sur le fait de les aider à bien vivre cette situation nouvelle pour eux. Pour l’instant, l’heure est plus à la préparation pour gagner les matchs nécessaires à la qualification, qu’à s’adapter aux phases finales. Du coup, je préfère attendre.”

 

(1)   Les joueurs du stade Français sélectionnés pour le tournoi ont été : Pascal Papé, Rabah Slimani, Jules Plisson, Alexandre Flanquart, Antoine Burban et Hugo Bonneval.

(2)   Il a passé un diplôme universitaire en sciences économiques avant de quitter l’Argentine, et possède un diplôme de préparation mentale.

Thomas Goubin

Basé au Mexique, Thomas Goubin est correspondant pour la presse sportive française. Il  travaille notamment pour France Football, So Foot, L’Equipe Magazine ou encore Slate. Il vient de publier aux éditions Hugo Sport, un très intéressant ouvrage sur le phénomène Bielsa intitulé : Marcelo Bielsa, El Loco Unchained. Titre que l’on pourrait traduire par : Marcelo Bielsa, le fou déchainé…

Marcelo Bielsa

Lathlète.fr : À la découverte du titre, on s’attend à découvrir le portrait d’un psychopathe. 

Thomas Goubin : “Le mot est fort mais disons qu’effectivement Marcelo Bielsa a des réactions, des attitudes qui s’écartent fortement de la norme sociale que ce soit dans son rapport à la presse ou dans ses liens avec les joueurs. Il a d’ailleurs la réputation d’être assez froid auprès d’eux, que ce soit pour les critiquer ou même les féliciter. En tout cas il reste toujours dans un cadre strictement professionnel.” 

Lath. : Et uniquement tourné vers le football…

T.G : “Sa passion pour le football le dévore totalement au point qu’il ne s’autorise quasiment aucun repos. Donc, peut-être pas un psychopathe, mais c’est sur que c’est un personnage sans doute dépassé par sa passion. Et il souffre. Disons que son exigence envers lui-même ou ses joueurs le fait énormément souffrir.”

Lath. : Cependant, dans sa vie privée, Marcelo Bielsa apparait comme totalement différent.

T.G : “Apparemment oui. J’ai vécu à Guadalajara (Mexique), là où Marcelo Bielsa a travaillé pendant trois, quatre ans en tant qu’entraineur, mais aussi en tant que directeur du centre de formation et directeur de la politique sportive du club et les ex-dirigeants du club qui étaient ces proches disent de lui que c’est quelqu’un d’extrêmement chaleureux qui aime beaucoup s’amuser avec les enfants et qui aime adore échanger, sur tous les sujets. Le personnage présenté par la presse apparait donc plutôt aux antipodes du personnage privé.”

Lath. : Peut-on alors parler d’un côté Dr Jekyll et Mr Hyde ?

T.G : “L’entraineur peut être un personnage assez inquiétant même si en général, de par sa force de conviction, ses joueurs finissent par être extrêmement convaincus par ses méthodes. Mais ce n’est pas pour ça que Marcelo Bielsa deviendra chaleureux avec eux. C’est, me semble-t-il, Diego Simeone, l’un de ses anciens joueurs en sélection argentine, qui disait de lui qu’il créait une relation d’empathie via la distance…”

Lath. : En tout cas, il ne laisse pas indifférent à tel point que la France du foot semble coupée en deux entre les pro et les anti-Bielsa… cela s’est-il passé comme cela  partout où il a entraîné ?

T.G : “À peu près oui. Mais en France cela a pris des proportions un peu plus aiguës. Je pense que le fait que Marcelo ne parle pas français ne l’a pas aidé à se faire comprendre d’une partie des suiveurs du foot français, notamment de la presse. En tout cas avec Bielsa on est très rapidement dans une logique manichéenne : il défend un beau football et pour lui, la manière est aussi importante que le résultat ; en soi cette approche du type « est-ce que la fin justifie les moyens ? » divise, en football ou en tout autre thématique. Certaines personnes ne pourront jamais être en phase avec Marcelo Bielsa.”

Lath. : C’est un personnage qui semble se placer au-delà, au-dessus même, du football. Dans le livre, tu parles de lui comme d’un poète.

T.G : “Oui, c’est assez Argentin aussi. Ils ont un talent spécial pour parler du football de manière poétique, littéraire même. Marcelo Bielsa s’inscrit dans cette tradition mais le fait qu’il mette toujours en avant certains principes moraux comme l’honnêteté, la loyauté, l’étique, fait que son personnage se place en effet au-delà de la sphère du football. Au Chili par exemple il a été élu personnage de l’année en 2010. Et au Chili, il se disait que s’il se présentait à l’élection présidentielle il serait élu. Les Chiliens lui ont même proposé la nationalité chilienne, mais lui l’a refusée en disant qu’être un bon entraineur de foot ne méritait tout de même pas l’octroi d’une nationalité.”

Lath. : On peut parler d’un personnage fascinant.

T.G : “Oui complètement. C’est d’ailleurs ça qui m’a poussé à écrire le livre. C’est-à-dire qu’en parlant avec ses proches, avec ses anciens  joueurs, tous évoquaient quelqu’un d’entier. J’ai même pensé à Marcelo Bielsa, notamment dans sa manière d’être, comme d’un religieux même si chez lui il y a beaucoup de paradoxes. En général c’est quelqu’un qui essaie d’être neutre et qui a un mode de vie assez austère. En même temps son caractère assez passionnel fait qu’il peut s’emporter de manière totalement démesurée envers ses joueurs, ses adjoints, ses dirigeants. C’est par exemple quelqu’un qui a dit de très belles phrases sur la défaite, sur les vertus de la défaite, mais qui dans son for intérieur ne la supporte absolument pas. Au Mexique, par exemple, il lui arrivait de s’enfermer dans sa chambre et de pleurer pendant un ou deux jours.”

Lath. : Penses-tu que Marcelo Bielsa pourra se plaire – s’épanouir parait difficile pour un être aussi compliqué – à Marseille ? 

T.G : “Je pense qu’en tant qu’Argentin la passion qui existe à Marseille lui plait. Bielsa est entraineur depuis le début des années 90, mais c’est un formateur dans l’âme et je crois qu’il a une haute estime de la formation française et qu’il aime pouvoir travailler avec des joueurs comme les jeunes français. Donc je pense qu’il pourrait rester mais cela va être aussi grandement lié à l’enveloppe de transfert que l’on va lui donner. On verra d’ici peu.”

Prix du livre : 9,99 euros pour 158 pages

Thomas Savare

Chef d’entreprise et passionné de rugby, Thomas Savare préside le Stade Français depuis 2011. Au cœur d’une saison qui voit le club parisien jouer les premiers rôles, il a accepté de répondre à nos questions sur son actualité, sa politique et son avenir.

SF

Lathlète.fr : Nous sommes à la veille du tournoi des Six nations et plusieurs de vos joueurs comme Alexandre Flanquart et Rabah Slimani sont sélectionnés en équipe de France, toute comme Sergio Parisse en équipe d’Italie alors qu’il y a encore deux doublons. C’est un cap difficile à passer qui vous avait coûté cher la saison dernière. Est-ce que vous le craignez ?

Thomas Savare: “Oui, c’est un cap toujours délicat à passer. Surtout qu’aux joueurs que vous citez, il faut aussi rajouter Davit Kubriashvili et Zurab Zhvania qui jouent le tournoi des Six nations B avec la Géorgie. Cela va impacter notre effectif pour deux matchs. Mais bon, on est prévenus, on sait que ça va être délicat comme tous les ans. Donc on verra bien.”

Lath. : François Trinh Duc est blessé et Jules Plisson réalise un très bon début de saison. Malgré cela, il n’a pas été convoqué pour le tournoi, êtes vous surpris?

TS: “Non, pas tellement. C’est un choix qui est assez cohérent avec le discours de Philippe Saint André, qui dit qu’il veut stabiliser sa charnière et ne pas en changer sans arrêt. Ce qui est assez paradoxal, c’est qu’on se plaignait de la faiblesse du réservoir d’ouvreurs français il y a trois ou quatre ans. Alors qu’aujourd’hui, avec la progression de Camille Lopez et les retours au premier plan de Lionel Beauxis ou Pierre Bernard, il y a une concurrence vraiment importante à ce poste.

Après, ça ne signifie pas non plus que Jules n’a aucune chance de jouer la Coupe du monde. S’il fait une bonne fin de saison, et en fonction des performances méformes ou blessures des uns et des autres, il peut encore tout à fait leur passer devant.”

Lath. : Tous les joueurs que nous avons cités sont des joueurs formés au club ou qui, comme Parisse, y sont arrivés très jeunes. Pour un club qui a longtemps eu une réputation, certes pas forcément justifiée, de club de stars, c’est plutôt agréable, non?

TS: “Il y a certes eu une période, sous la présidence de Max Guazzini, où le club avait atteint l’objectif très relevé d’atteindre l’élite rapidement en montant plusieurs saisons d’affilée et en se positionnant comme un candidat au titre dès son arrivée dans l’élite. Et, pour ça, le Stade Français avaient recruté des joueurs confirmés dont beaucoup étaient étrangers.

Maintenant, un club professionnel se construit sur la durée et doit se pérenniser, et cela passe par une bonne politique de formation et un centre de formation performant. C’est une grande satisfaction de voir beaucoup de nos joueurs issus de nos équipes cadets, juniors, espoirs… jouer ensemble en Top 14 après avoir joué ensemble dans les équipe de jeunes. C’est, je pense, une des raisons de la bonne ambiance qui règne dans l’équipe.

Après, nous gardons à l’esprit qu’il y a une part de chance. Bien sûr, ce résultat provient avant tout d’un excellent travail de fond, mais on a une petite part de chance de voir éclore une telle génération de joueurs tous au même moment.”

Lath. : Vous parlez de construction du club dans la durée et on peut voir que vous pratiquez des tarifs d’abonnements et de billetterie très bas. Est-ce indispensable pour “construire” un public et un esprit Stade Français?

TS: “Je pense que c’est indispensable de donner accès au stade à un maximum de gens. C’était d’ailleurs aussi ce que faisait Max Guazzini, notamment lors des délocalisations au Stade de France avec des tickets à seulement cinq euros ou des places offertes aux femmes. Je pense que c’est une politique cohérente avec le fait que le Stade Français est un club populaire et doit le rester.”

Lath. : J’imagine en plus que c’est quelque chose d’important quand on est deux clubs à “se partager” le même bassin de population vu que vous êtes en concurrence avec le Racing Métro.

TS: “Certes, mais pas seulement. Nous sommes aussi en concurrence avec toute l’offre pléthorique de spectacles qu’il y a en Ile-de-France, qu’ils soient culturels ou sportifs.”

Lath. : En parlant de billetterie, on sait que la Fédération française de rugby envisage la construction de son propre stade (1). Il est notamment indiqué dans le projet que ce stade pourrait être utilisé pour les délocalisations des gros matchs du Stade Français ou du Racing Métro. Pensez vous réellement utiliser cette enceinte ?

TS: “Je pense qu’il est encore trop tôt pour le dire. Notre priorité actuelle reste Jean Bouin, la maison du Stade Français, d’y pérenniser un public une ambiance. D’ailleurs, pour la première fois depuis des années, nous n’avons fait aucune délocalisation au Stade de France cette saison. La question de délocaliser dans cette nouvelle enceinte ne se pose donc pas pour l’instant.”

 

(1) Pour (re)lire notre article de novembre sur ce projet: http://lathlete.fr/2014/11/grand-stade-chimere-federale-irrealiste-projet-credible/