Eric Wittersheim

Maître de conférence et chercheur à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS), Eric Wittersheim a publié récemment Supporters du PSG, une enquête dans les tribunes populaires du Parc des Princes, aux éditions Le bord de l’eau. Résultat d’un travail d’études effectué au milieu … Continuer la lecture de « Eric Wittersheim »

Par Didier Guibelin Publié le samedi 01 avril 2017

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Conversation

Maître de conférence et chercheur à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS), Eric Wittersheim a publié récemment Supporters du PSG, une enquête dans les tribunes populaires du Parc des Princes, aux éditions Le bord de l’eau. Résultat d’un travail d’études effectué au milieu des années 90. Il a accepté de revenir pour nous sur ce livre et sur l’évolution de la culture des tribunes ces vingt dernières années.

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Lathlète.fr : Votre étude date du milieu des années 1990 soit environ une vingtaine d’années. Entre temps, les supporters du PSG ont fait plus d’une fois la Une des médias : les affrontements Boulogne-Auteuil, un mort en 2006 et un autre en 2010, le plan Leproux… Pourquoi ne la publiez vous que maintenant ?

Eric Wittersheim: “Peut-être justement à cause de tout ça. Cette étude n’était pas forcément destinée à être publiée. Je l’avais faite alors que j’étais encore étudiant et que j’apprenais l’anthropologie. A l’époque on m’avait souvent proposé de la publier. Parce qu’elle avait pas mal circulé et que c’était un travail original. À la fois pour l’aspect football mais aussi pour l’aspect traité dans le livre qui est la question de la surinterprétation. Et comment en sociologie ou en anthropologie on a parfois tendance à surinterpréter certains phénomènes sociaux.

Si je ne l’ai pas publiée à ce moment là, c’est d’abord parce que je me suis lancé dans d’autres domaines, notamment des recherches sur la politique en Océanie, au Vanuatu et en Nouvelle Calédonie. Je n’avais pas vraiment pas le temps de m’y consacrer et puis, comme souvent, quand un projet est terminé on passe à autre chose. Je crois aussi que l’intérêt à l’époque pour ce type de travail sur le football et sur le sport était moindre. Et qu’effectivement, les évènements que vous avez évoqué, ainsi que ce que Joachim Barbier (1) appelle la « Disneylandisation » des stades et, d’une certaine manière l’arrivée du football dans le monde du Bling-Bling, a donné plus de valeur à cette enquête car elle témoigne d’une époque certes récente mais révolue. Une époque où il existait une vraie culture du supportérisme et des bastions populaires dans les stades des grands clubs de football, dont le PSG.

Je suis très peu allé au Parc des Princes ces dernières années. Une fois l’année dernière ou il y a deux ans, mais je n’y vais plus. Mais, de l’avis de tous les supporters, ceux qui témoignent dans mon enquête ou d’autres, ce n’est plus du tout ce que c’était. C’est donc un témoignage sur des pratiques culturelles et sociales qui continuent certes d’exister, mais un peu vidée de leur substance. La coquille et l’apparence sont toujours là, mais l’âme et la substance de cette pratique ont un peu disparu. En tous cas disparu des stades.”

Lath. : À l’époque, le sport business était loin d’avoir atteint les sommets actuels. Pourtant, quand on lit les témoignages des supporters que vous avez interrogés, notamment Michel (2), on a l’impression que le ver était déjà dans le fruit. Il se plaint du prix des places, de la préférence accordée aux supporters les plus dociles et les moins revendicatifs…

EW: “Vous avez raison. Je suis toujours un peu étonné et gêné quand j’entends qu’avant il n’y avait pas d’argent dans le football à cette époque… Alors certes, on peut voir une différence de degré du problème, mais pas de nature. L’étude, effectivement, date du milieu des années 1990. Il y avait déjà de grands financiers qui s’étaient emparés du football. Lagardère au Matra Racing, Tapie à l’OM ou même Berlusconi au Milan AC. On n’était déjà plus vraiment dans l’amateurisme et le patronage paternaliste de province. Ça s’était déjà produit dans le cyclisme une dizaine d’années avant avec l’arrivée, déjà, de Bernard Tapie.

Donc, de ce point de vue là, le phénomène n’est pas vraiment nouveau. Ce qu’il s’est passé par contre, c’est un changement de degré de cette problématique. On peut d’ailleurs penser, même si je n’ai pas d’information sur ce point, que la mission de Robin Leproux (3) était de rendre le PSG attractif en terme d’image pour un investisseur. Parce que personne ne voulait investir d’argent dans un club à l’image aussi détériorée par les problèmes de violence ou de racisme. J’ai quand même l’impression que ça ne dérange personne d’exclure une partie du public populaire des stades. J’ai ainsi eu l’occasion d’en débattre avec Louis Nicollin (4), qui n’a pas l’air touché plus que ça, tant que son équipe a des résultats et qu’il y a des gens au stade.

Donc non, tout cela n’est pas nouveau. Il y avait déjà une volonté d’améliorer le rendement financier des clubs et de privilégier les spectateurs les plus dociles par opposition aux supporters pouvant parfois être revendicatifs.”

Lath. : A force de privilégier les supporters « dociles » et prêts à payer plus cher au détriment de ceux qui veulent privilégier une ambiance, les dirigeants du football ne risquent-ils pas de dévaloriser commercialement leur produit ?

EW: “Je suis partagé là-dessus. Ils le dévalorisent déjà d’une certaine manière parce que plusieurs milliers de supporters pourtant fervents ne vont plus au stade, soit du fait des prix, soit, de leur propre aveu, par dégoût. Donc effectivement, ça perd un peu de sa substance. Il suffit de faire un tour sur certains forums de supporters du PSG ou sur les réseaux sociaux pour voir que certains anciens habitués du Parc déplorent ça et déplorent l’ambiance morne. On peut notamment parler du dernier match entre le PSG et l’Ajax Amsterdam en Ligue des Champions avec une ambiance de mort. Deux ou trois minutes de ferveur après les buts, mais rien d’autre, alors que l’affiche et l’enjeu sont importants.

D’autre part, on apprend que même dans les virages Boulogne et Auteuil, pourtant censés être les regroupements des supporters les plus fervents, les « vrais », on distribue des feuilles avec les paroles des chants de supporters. Alors que les chants dans une tribune, ça ne fait pas cinquante phrases, et il y en a tout au plus une dizaine à connaître. Les anciens ironisent beaucoup là-dessus.

Il y a une image qui me vient en tête pour illustrer ça, c’est celles des colons. Ils s’approprient l’apparence et tous les signes culturels mais sans qu’il n’y ait rien d’authentique là dedans. Ces gens jouent à être quelque chose, mais sans tous les processus de socialisation et d’apprentissage qui existaient auparavant, souvent entre père et fils, ou oncle et neveu. Michel, par exemple, a initié son neveu à la culture du stade et à la pratique du supportérisme. Il a commencé à l’amener vers 13-14 ans en faisant attention à lui, puis le gamin a, petit à petit, pris ses marques. Or c’est très difficile maintenant du fait du placement aléatoire et de l’impossibilité de se regrouper.”

Lath. : Vous faites aussi allusion dans le livre à une histoire datant d’un déplacement du PSG à Arsenal en Coupe des coupes où les supporters se plaignent qu’après le match, les joueurs ne font même pas l’effort de venir saluer les supporters ayant fait le déplacement. Est-ce que ce n’est pas dévalorisant aussi ce manque de considération des joueurs pour leurs fans ?

EW: “Il faudrait, je pense, prendre du recul et comparer avec des sports et des ligues où le mercantilisme et le professionnalisme ont été poussés à l’extrême comme la NFL, la NBA ou même, par certains aspects, les Jeux Olympiques.

Si on prend l’exemple de la NBA, on peut voir en France des gamins à fond, qui connaissent tous les joueurs et peuvent te citer des rookies de troisième zone dont personne n’entend jamais parler. Alors qu’ils n’iront pourtant peut être jamais voir un match de NBA aux États-Unis. Donc le PSG est probablement gagnant dans la mesure où les quelques milliers de supporters locaux déçus qui ont abandonné ça ne pèsent que très peu, comparés aux millions de fans qu’ils ont gagné en Asie ou ailleurs. Ça peut être différent à moyen ou long terme. Mais il est difficile de dire que le marketing et la mise en spectacle du sport, que ce soit le football ou autre, l’a dévalué.

Maintenant, pour en venir à votre question proprement dite… Entre vous et moi, à part ces quelques milliers de supporters, ça gêne qui ce manque de considération ? Personne. Beaucoup de footballeurs, sauf à lire mon livre ou d’autres traitant du même sujet, n’ont pas conscience de ce qu’est une vie de supporter. Ni du fait que certains sont exclus et ont été remplacés par des gens des beaux quartiers, même s’il y en avait déjà un peu, qui, d’une certaine manière, usurpent la place des autres.

Si on ne cherche pas à s’informer et à étudier ce sujet, on ne prend pas conscience du malaise qui existe chez ces fans. Même, vu de l’extérieur, on trouve des vertus au plan Leproux parce qu’il a éradiqué la violence et le racisme du parc. On peut comprendre que personne ne regrette ça.

L’éviction de ces supporters est, en partie, à l’origine de ma volonté de publication de ce livre. Parce que des tas de gens ne savent pas ça. Dans le milieu de la recherche en sciences sociales, pourtant très sensible aux classes populaires, le lien entre supporters et classes populaires n’est pas toujours évident. On ne voit à travers le supporter qu’un raciste bagarreur et alcoolique. En mettant en avant que ce sont des gens issus de ces classes sociales qui se sont retrouvés dépossédés de leur loisir, ça donne de suite une autre perspective.”

Lath. : Pourtant, en Angleterre, certains fans ont créé leurs propres clubs et boycotté la Premier League qui est trop professionnalisée et mercantile. Ce genre de phénomène ne pourrait-il pas prendre en France ?

EW: “Peut-être. Mais il y a une vingtaine d’années, en Angleterre on disait que le football perdait du terrain en terme d’engouement par rapport au basket. Ce n’est plus vrai aujourd’hui parce qu’ils ont conquis de nouveaux publics dans toutes les couches de la société et plus seulement au sein des classes ouvrières et populaires avec leur lot de bastons et de rivalités. Donc je ne pense pas qu’ils y aient perdu au change. Malheureusement, serais-je tenté de dire, pour les supporters les moins fortunés qui risquent de se voir éjectés durablement de cette culture.”

Lath. : Ne pensez vous d’ailleurs pas que cette « ultra commercialisation », notamment après l’épopée de 1998-2000 est responsable aussi du manque d’engouement autour des bleus chez les supporters réguliers des clubs ?

EW: “Politiquement, on peut être tenté de faire le lien entre les deux, tant l’exploitation commerciale de la victoire de 1998 a été éhontée.

Après, en tant que chercheur, vous dire qu’il y a un lien entre les deux, je n’en suis pas sûr. Je n’ai pas d’idée arrêtée là-dessus et, pour être honnête, je n’ai pas assez réfléchi sur ce sujet.

Quand on regarde au niveau mondial les clubs les plus suivis, ce sont d’abord des clubs qui ont un gros palmarès. Même chose pour l’OM au niveau français qui compte énormément de supporters hors de sa ville et de sa région. Tout cela est dû, non seulement à un palmarès, mais pas seulement. À une continuité des résultats en coupe d’Europe. Ensuite, on voit des clubs comme Chelsea qui y sont parvenus avec des politiques marketing très bien faites, en sus de leurs victoires. Même chose pour Barcelone que certains médias présentent presque comme une association de loi 1901 et un club de village alors qu’il y a une politique commerciale et marketing très forte pour exploiter financièrement cette image.

Même chose au niveau des joueurs avec certains qui, sans être les meilleurs sur le plan sportif, mais qui parvienne à se stariser par leur image. Comme Balotelli par exemple. Bien sûr, il est important de gagner des trophées, mais il n’est pas forcément nécessaire d’en gagner tout le temps. Balotelli par exemple, intéresse le PSG par le buzz qu’il créé et qui fait que des tas de jeunes s’identifient à lui. Alors que sportivement, il est loin d’être le meilleur.

Là où on voit un changement, c’est quand on voit que les entraîneurs à l’ancienne comme Wenger ou Ferguson, qui s’investissent sur des durées très longues dans un même club, sont de moins en moins nombreux. Parce que ce sont des gens issus de générations où on était dévoué à son employeur et où on faisait toute sa carrière dans la même entreprise. On ne cherchait pas à maximiser tout le temps son salaire ou sa carrière. C’est un peu la même chose dans le football. Le sociologue Stéphane Beaud essaie d’expliquer dans son livre (5) l’écart de mentalité entre la génération de 1998 et la génération « Knsyna ». Quand on entend dire, « oui mais en 1998, il y avait déjà des enfants d’immigrés noir et maghrébins », Stéphane Beaud explique que ces joueurs là venaient de familles structurées, avec des parents qui travaillaient. Certains comme Deschamps, par exemple, avaient vu leurs parents bosser toute leur vie dans la même boîte… Des enfants des Trente Glorieuses avec une stabilité familiale et les valeurs ouvrières d’engagement et de travail. Ce n’est pas valable que dans le football. Dans tous les corps de métier, on peut voir ça. Moi par exemple, j’ai connu une époque où, quand on obtenait un poste à l’EHESS, on ne le quittait pas. Maintenant, pour des raisons de salaires ou de promotions, on n’hésite plus à aller enseigner dans une autre fac. C’est devenu concevable dans l’esprit des gens et ça ne l’était pas auparavant.

Les joueurs à l’ancienne comme Giggs qui faisaient toute une carrière dans le même club, ce n’était pas seulement par fidélité, mais aussi parce que leur construction sociale et humaine était basée là dessus.”

Lath. : Aujourd’hui, de plus en plus de regroupements d’associations de supporters, comme le conseil national des supporters français par exemple, se créent pour faire valoir les droits des supporters. Pensez vous que ce contre pouvoir peut être efficace à terme ?

EW: “Déjà, on les qualifie de contre-pouvoir, donc, on peut considérer que ce n’est pas anodin. Le simple fait de s’organiser et de militer exerce une pression sur le pouvoir visé.

Je suis passé l’autre jour dans une émission qui s’appelle Liberté pour les auditeurs (l’autre invité était bouquin, ancien meneur micro des Boulogne Boys) qui est dérivé de ce groupe qui s’appelle Liberté pour les abonnés (6) et j’étais étonné de voir que les supporters de divers clubs arrivaient à communiquer via ce biais. Et, malgré les chambrages d’usage entre supporters adverses, ils parvenaient à s’entendre pour défendre leurs droits en tant que supporters. Je trouvais ça très intéressant, tout comme ces manifs « œcuméniques » de supporters de divers clubs ainsi que les actions engagées comme ces courriers au ministère des Sports.

Déjà, l’un des effets positifs, c’est de casser cette image des supporters bourrins violents et injurieux, incapables d’organiser quoi que ce soit. Et puis, ça a des effets. La preuve, vous me demandez de m’exprimer dessus.

Ensuite, l’UEFA a demandé aux fédérations de mettre en place des groupes de liaisons entre les supporters et les clubs. Alors certes, vous me direz que ce sont des effets d’annonce et que c’est surtout symbolique. Mais la symbolique, ça compte aussi. Aucun anthropologue ne vous dira le contraire. Quand on voit des articles qui parlent de ça, et bien, de manière surprenante, cela vient surtout de médias qui ont plutôt tendance à dénigrer cette culture en temps normal. Parce qu’on parle de gens dominés et dépossédés qui s’organisent pour se défendre et plus seulement des supporters de football. Les médias les plus à gauche, qui sont plus portés sur ces questions, ont tendance à s’y intéresser. Donc il y a un effet. D’ailleurs, j’entends dire à droite à gauche que le PSG pense réintroduire les associations de supporters. Ce ne serait pas le cas sans ce genre d’action, ni organisation.

Après, on ne reviendra pas vingt ans en arrière. Par certains côtés, tant pis, ou tant mieux. Et comme en Angleterre, on ne peut pas éradiquer toute cette culture. Les clubs ne peuvent pas vivre entièrement avec des usagers qui vont au stade une à deux fois par an comme ils iraient chez Disney.

Il y en aura assez pour remplir le stade. Mais pour gagner des titres, en sus des bons joueurs, il faut un supplément d’âme qui ne s’achète pas. D’ailleurs, on a rarement vu des clubs gagner la Ligue des Champions sans un grand soutien populaire.”

Lath. : L’architecte Rudy Ricciotti (7), dit que celui qui ne comprend pas l’humour que l’on trouve dans un stade, il lui manque une clé de compréhension du monde.

EW: “Belle phrase. Si je l’avais connue avant, je l’aurais peut-être mise en exergue dans mon livre. C’est intéressant d’ailleurs, parce les grands architectes sont des gens habitués à travailler au contact des gens de pouvoirs comme des élus ou des financiers. D’ailleurs dans l’architecture des stades, il y a une sorte de vulgate scientifique selon lequel les stades sont des lieux fascistes parce qu’on y a exécuté des gens sous certains régimes totalitaires. Donc je trouve intéressant qu’un architecte haut placé comme lui dise ça.”

Lath. : Et justement, alors que la France entière manifestait pour le droit à l’humour et à la caricature après les attentats contre Charlie Hebdo, on peut penser que c’est encore loin d’être le cas dans le football quand on se souvient de l’hystérie nationale qui s’était emparée de la France après la banderole sur le ch’tis.

EW: “Pour le foot on en est encore loin en effet. C’est une dimension que j’essaie de mettre en avant dans le livre. L’humour, mais pas seulement. L’humour et plus généralement le second degré, l’un impliquant souvent l’autre. Mais il peut y avoir aussi du second degré sans volonté manifeste d’humour. C’est une dimension très importante pour, au delà des problématiques liées aux supporters de football, comprendre la sociabilité en milieu populaire. Il y a de grands classiques là-dessus d’un sociologue britannique appelé Richard Hoggart qui était lui-même issu des classes populaires. Il explique notamment que les gens lisent des tabloïds ou des journaux people et s’intéressent mais qu’ils ne prennent pas forcément tout au premier degré. Dans une lecture intellectuelle du monde, on pense que la plupart des gens, surtout ceux issus des classes populaires, prennent tout ce qu’ils voient au premier degré sans mettre un peu de distance. Que ce soit dans des affirmations ou des discours politiques ou économiques par exemple.

Du coup, c’est vrai que comprendre, même sans excuser ou minimiser, la place du racisme ou de l’invective sexiste dans une tribune devient plus compliqué. Expliquer n’est pas justifier. Il faut comprendre qu’un joueur ou un supporter peut utiliser une injure raciste ou sexiste sans forcément l’être lui même. Mais que cela peut être utilisé pour faire sortir de ses gonds un joueur adverse parce que c’est une arme facile et d’autant plus efficace qu’elle est très arbitraire. Comment y répondre à part par la violence ou un procès ? C’est aussi comprendre le football que de comprendre que ce n’est pas un univers de bisounours. Et que le chiqué ou la mauvaise foi y ont leur place, même si ce n’est pas le cœur de ce jeu. À l’inverse d’autres sports qui se sont construits sur des valeurs humaines de fair-play et de respect.

Effectivement, la banderole sur les ch’tis, pour cinq ou dix mecs qui ont voulu rigoler, on en a fait un événement national monté en épingle par les médias dans des proportions pas possibles. Alors même que tous les habitués des stades, même ceux des tribunes latérales, savent que ces slogans extrêmes et exagérés font partie du décor et savent en rire. Je me rappelle notamment de supporters Auxerrois qui, habitués à être accueillis partout par des chants les traitant de paysans, sont arrivés avec une banderole « Paysans II, le retour ! » ou les Lensois qui avaient répondu à la fameuse banderole sur les ch’tis avec une banderole « Vous avez oublié alcooliques ! » qui montre bien qu’ils ont compris la blague. L’invective et le chambrage font partie de l’humour des classes populaires. Tout comme les blagues sur le sexisme ou la mise en doute de la virilité. Après, on a le droit de ne pas trouver ça drôle et d’être outré… Mais c’est un état de fait qui existe dans les milieux populaires masculins. Mais c’est un mode de sociabilité qui, en plus, désamorce plus de conflits qu’il n’en crée. Parce qu’en faisant ça, on évite une attaque physique et de la violence. Dire qu’une région entière s’est sentie humiliée par ça, c’est ridicule.”

Lath. : Le personnage de Michel, dont vous parlez beaucoup dans le livre, est présenté comme quelqu’un ayant des idées très à gauche qui malgré cela excuse assez facilement les tendances d’extrême droite d’une partie de la tribune. De la même manière que les supporters que vous avez côtoyés, qui n’ont pourtant aucun fait de violence à leur actif, ont tendance à cautionner assez facilement la violence. Pensez vous que si ces supporters là s’étaient désolidarisés plus franchement des éléments violents, le plan Leproux aurait pu être évité ?

EW “Je ne sais pas. Je ne peux pas dire s’il s’était passé ceci, alors… Je ne suis pas devin.

Par contre, il y a plusieurs éléments dans la question. Mes enquêtés principaux, dont Michel, n’ont pas de tolérance vis-à-vis de l’extrême droite. Par contre, ils ont de la tolérance vis-à-vis de supporters qui, pour certains, se disent d’extrême droite. Ils distinguent les deux aspects. Ce qui rend cela difficilement compréhensible par les gens de l’extérieur ou par ceux qui ont une approche exclusivement politique de la question. De la même manière que les supporters d’extrême droite tolèrent ceux qui n’ont pas les mêmes idées qu’eux. Et là, on atteint les limites de ce qui est compréhensible avec un schéma uniquement politique. Le football, ce n’est pas de la politique. Il y a, certes, des gens qui ramènent la politique au stade. Mais pourquoi ? Pour faire avancer leurs idées ? Je ne suis pas vraiment sûr de l’efficacité. Si ces gens sont des militants, il est plus efficace de parler dans la rue, coller des affiches et mobiliser pour les élections que d’aller dans un stade où ils ne gagneront que peu de voix.

Mais, le stade permet, ou permettait, notamment d’exprimer des choses qui ne s‘expriment pas en dehors. Des slogans ou des gestes liés à l’extrême droite en font partie. La tribune est considérée comme un univers de liberté, protégé, où on leur fout la paix. C’est ce que dit Michel quand il dit qu’il faut les laisser tranquille. C’est la même chose quand les supporters que je fréquentais refusaient de s’asseoir au prétexte qu’il fallait soutenir son club. Cette tribune populaire permet d’exprimer des pratiques libertaires. Ces pratiques étant indifféremment d’extrême gauche ou d’extrême droite. Comme la consommation de cannabis. On peut presque considérer la tribune comme un espace privé. Du coup, il est difficile de comprendre que ces gens de gauche ne tolèrent pas les idées politiques des supporters d’extrême droit mais tolèrent les comportements libertaires qu’elles engendrent. Le problème, c’est que beaucoup de gens n’acceptent pas la subtilité de ce point de vue.

Concernant la possibilité d’éviter le plan Leproux, est-ce qu’on peut considérer que c’est aux supporters comme Michel de faire le travail de la police ou du club en excluant d’eux même certains supporters ? Ce serait les rendre responsables de quelque chose dont ils ne sont pas responsables puisqu’ils viennent au stade et paient pour encourager leur équipe. Je les ai vu plusieurs fois empêcher des bagarres, mais ce n’est pas leur rôle. Mais il y a une culture très libertaire qu’on peut retrouver par exemple dans les milieux autonomes et alternatifs.

Puis, il faut bien admettre, comme le disait Philippe Broussard dans son libre Génération supporters, qu’il y a une certaine fascination pour la violence. Certes, tout le monde est affecté par la mort d’un supporter comme en 2006 ou en 2010, et personne ne veut ça. Mais il faut admettre qu’une bagarre a souvent tendance à exciter tout le monde et est considérer comme faisant partie de cette culture prolétarienne. On peut le voir, par exemple, en lisant l’autobiographie de John Lydon, ancien chanteur des Sex Pistols, qui parle avec une certaine nostalgie des bagarres de stade de ses quinze ans. On peut trouver ça lamentable, mais le fait est que ça existe.”

Lath. : On sait que divers spécialistes en sciences sociales, comme vous, Christian Bromberger ou Nicolas Hourcade se sont intéressés au phénomène des supporters. De même que le journaliste Philippe Broussard auquel vous avez fait allusion. Pourtant on a l’impression que les instances politiques et sportives n’y accordent aucune importance pour essayer de comprendre le phénomène des supporters.

EW: “C’est une question beaucoup plus vaste que la problématique des supporters. Elle avait été très bien résumée par Jean Malaurie, directeur de la collection de livres Terre humaine qui a publié notamment Tristes tropiques de Claude Lévi Strauss et avait écrit un texte dont le titre était « À quoi servent les sciences sociales ? » au moment des révoltes des Kanaks en Nouvelle Calédonie. Parce qu’énormément de chercheurs avaient écrit sur le sujet en expliquant que c’était une situation coloniale qui ne pouvait plus durer. Les gouvernants n’en ont rien fait et ont préféré aller à l’affrontement alors que cela aurait pu être évité.

Je ne pense pas que ce ne soit pas lu. Même si je ne pense pas qu’ils se jettent dessus quand ça paraît, mais les gens qui travaillent dans ces instances sont des gens ayant fait des études, sont passé par s-Sciences po ou d’autres écoles de ce standing et sont donc sensibilisés à ça. Après, les prises de décisions sont faites de manière plus ou moins éclairée et dépendent de plusieurs facteurs. Je pense donc que les idées passent mais ne sont pas forcément reprises au sens strict. Heureusement quelque part, car je serais bien incapable de devenir monsieur supporters au ministère des Sports, par exemple. Cela demande diverses qualités et la capacité d’entendre tous les points, alors que moi, je n’ai pris que celui des supporters. Mais, s’il y a des bagarres, par exemple, on peut dire que ce n’est pas mon problème en quelque sorte. Peut-être que les supporters que j’ai interrogés ne diraient pas forcément la même chose s’ils devaient discuter du sujet avec un ministre, qu’ils affineraient ou nuanceraient leurs points de vue.

Maintenant, pour revenir au plan Leproux, il a eu à mes yeux l’avantage de montrer que les instances du football étaient capables de décider et de trancher. Peut-être faudrait il maintenant tenter d’en nuancer les effets pervers pour les supporters n’ayant rien à se reprocher.”

 

Pour en savoir plus sur le livre d’Eric Wittersheim: Cliquez ici.

  • Journaliste au mensuel So Foot. Auteur de Ce pays qui n’aime pas le foot. Pourquoi la France appréhende mal le football et sa culture. Editions Hugo Sport.
  • Supporter du PSG abonné du Parc, qui témoigne énormément dans le livre et a permis à Eric Wittersheim de s’immiscer dans la tribune Boulogne pour son enquête.
  • Président du PSG de 2010 à 2011 qui mit en place l’impossibilité de choix de sa tribune pour les abonnés des virages, plus connue sous le nom de plan Leproux.
  • Président du Montpellier Hérault Sport Club.
  • Affreux, riches et méchants. Un autre regard sur les bleus. Éditions la découverte.
  • Association militant pour la suppression du placement aléatoire des abonnés au parc des princes.
  • Architecte notamment du MUCEM à Marseille et du stade Jean Bouin à Paris.

Par Didier Guibelin Publié le samedi 01 avril 2017