Philippe Kallenbrunn

Journaliste indépendant, notamment pour le Journal du dimanche, et ancien rédacteur en chef adjoint de Midi Olympique, Philippe Kallenbrunn a publié récemment Peur sur le rugby, enquête sur les dérives d’un sport extrême, où il évoque la problématique de la santé des joueurs, entre commotions, dopage et compléments alimentaires.     Lathlète.fr : Laurent Bénézech avait … Continuer la lecture de « Philippe Kallenbrunn »

Par Didier Guibelin Publié le dimanche 12 novembre 2017

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Conversation

Journaliste indépendant, notamment pour le Journal du dimanche, et ancien rédacteur en chef adjoint de Midi Olympique, Philippe Kallenbrunn a publié récemment Peur sur le rugby, enquête sur les dérives d’un sport extrême, où il évoque la problématique de la santé des joueurs, entre commotions, dopage et compléments alimentaires.

Kallenbrun

 

 

Lathlète.fr : Laurent Bénézech avait déclaré il y a quelques années que le rugby se trouvait dans la position du cyclisme avant l’affaire Festina. Est-ce que finalement, à l’instar du monde du cyclisme de l’époque, le monde du rugby ne chercher pas plus à cacher à qu’à régler les problèmes liés au dopage ou à la santé des joueurs ?

Philippe Kallenbrunn : « Non, je ne pense pas. Il se trouve que, dans une autre vie, j’ai suivi un peu le cyclisme, notamment à la fin des années 90 et au début des années 2000 (l’affaire Festina ayant eu lieu en juillet 1998 et le procès en décembre 2000, ndlr). Donc je connais pas trop mal cette période. Il y avait dans le cyclisme de l’époque des façons de communiquer ou de se cacher qui étaient assez marquantes et que je ne retrouve pas dans le milieu du rugby.

Alors je ne dis pas qu’il n’y a pas de dopage dans le rugby. C’est un milieu un peu recroquevillé sur lui-même où souvent l’omerta prévaut. Mais franchement, je ne retrouve pas les mêmes mécanismes. Par contre, bien évidemment qu’il y a des problèmes de dopage et des joueurs qui sont pris pour dopage. Bien évidemment qu’il y a des pratiques qui interpellent. Et la question de la santé des joueurs qui est aujourd’hui sur le devant de la scène aurait du être traitée de façon sérieuse il y a déjà bien longtemps. »

Lath.fr : Au sujet des commotions, on met souvent en avant ce rugby d’affrontement permanent dont le sommet a été la dernière finale de Top 14. Vous commencez le livre avec un entretien couplé des Skrela père et fils et Jean-Claude Skrela a été directeur technique national. Où situez vous la responsabilité de la DTN dans le virage pris vers ce style de jeu ?

PK : « Je ne vais pas vous refaire l’histoire, mais je crois qu’il y a un match qui a été fondateur dans ce processus de virage vers le tout physique, c’est le fameux match de novembre 1997 contre l’Afrique du sud au parc des princes où l’on se prend 50 points. Je crois que ce match là a fait basculer vraiment ce qu’on a pu appeler le jeu à la française ou le french flair. Jusqu’à ce moment là, je ne dis pas que les avants français étaient des anges. Il y avait aussi de la roublardise, un engagement physique à la limite et des coups. Mais il existait tout de même une volonté de jeu, une identité de jeu basée sur l’évitement et la volonté de faire circuler la balle. A partir de ce match-là, il y a eu une sorte de traumatisme et une idée s’est imposée, c’est que nos joueurs n’étaient pas au niveau physique de ceux de l’hémisphère sud. Cela a vraiment été un tournant. Jean-Claude Skrela était d’ailleurs encore sélectionneur à l’époque. Et lui-même a été très marqué par ça. Ensuite, il n’est pas resté aux affaires très longtemps puisqu’il est parti à la fin de la coupe du monde 1999.

Le deuxième tournant, c’est l’arrivée de Bernard Laporte à la tête du XV de France pour succéder à Jean-Claude Skrela, justement. Laporte qui avait émergé pendant ces années au stade Français avec les résultats que l’on connait et qui lui, pour le coup, ne jure que par la dimension physique. C’est à cette époque que l’on commence à voir arriver en équipe de France des centres surpuissants comme Brian Liebenberg et où on commence à juger un joueur plus sur son gabarit que sur ses qualités proprement rugbystiques. On passe donc sur de la musculation à outrance, de la préparation physique… Et c’est vraiment Laporte qui fait entrer la France dans cette dimension-là.

Il a en plus la chance de pouvoir compter pendant quatre ou cinq ans sur une génération de joueurs que l’on ne voit plus aujourd’hui. Des Pelous, des Betsen, des Harinordoquy, des Jauzion, des Dominici… Des joueurs qui auraient le niveau pour intégrer pratiquement n’importe quelle sélection nationale et ce n’est plus le cas aujourd’hui. Donc je situe clairement le basculement du rugby français vers le tout physique à cette période. Et probablement la DTN a-t-elle sous estimé les méfaits de cela pendant quelques temps.

Une autre parenthèse est importante, il faut savoir que pendant les années Laporte, la DTN était complètement exclue des décisions concernant le haut niveau. Laporte refusait de parler avec la DTN et tout tournait autour de lui et de son staff direct. Et à son départ en 2007, Lièvremont récupère ce qu’il peut récupérer, c’est-à-dire plus grand-chose puisqu’il y a un énorme basculement de génération notamment chez les avants.

Une dernière chose concernant le match de 1997, il faut aussi se souvenir qu’il pèse encore aujourd’hui sur ce match d’énormes suspicions de dopage. Le ménage post-match dans le vestiaire sud-africain ayant permis de ramasser des médicaments en grande quantité, sans compter le fait que la majeure partie des joueurs disposaient d’AUT(1). »

Lath.fr : Pour sortir de ce rugby physico-physique, ne faudrait-il pas, plutôt que de recruter des joueurs sudistes, essayer de recruter des entraîneurs, notamment néo-zélandais, étant donné que les pays du sud ont réussi leur transformation vers un jeu plus complet ?

PK : « Je ne sais pas. Il est vrai qu’il existe une véritable diaspora de coaches néo-zélandais en Europe. Y compris à la tête de sélections nationales avec Joe Schmidt en Irlande ou Warren Gatland au Pays de Galles. Est-ce qu’il faudrait faire la même chose en France ? Je n’en suis pas convaincu. Cela remettrait en cause la qualité des entraîneurs français dont je ne suis pas persuadé qu’ils soient moins bons que les autres. Par contre, ils évoluent dans un milieu ultra concurrentiel entre eux vu qu’il n’y a que trente clubs. A raison de deux à trois entraîneurs par staff de club pro, ça ne fait jamais qu’une centaine de postes disponibles au maximum. De fait, les places sont chères et laissent peu de droit à l’erreur. Cela qui les conduit à pratiquer un jeu prudent où l’on cherche plus à éviter la défaite qu’à obtenir la victoire. Il n’y a que deux ou trois clubs très au-dessus du lot qui peuvent se permettre un jeu moins restrictif : Clermont, Toulon, Montpellier…

Par contre, avec le fait qu’il n’y ait qu’une descente automatique de Top 14 en Pro D2, il n’est pas impossible que la crispation liée à la peur de perdre soit moins présente cette saison qu’elle ne l’était auparavant. Et je trouve qu’on en voit un peu déjà les effets. »

Lath.fr : Il y a un sujet que vous traitez largement dans le livre, c’est celui des compléments alimentaires. Certains joueurs comme Pelous ou Best que vous interrogez dans le livre disent n’en avoir jamais pris. Pourtant, on a l’impression qu’aujourd’hui, les jeunes qui rentrent en centre de formation se mettent dans la tête l’idée qu’ils n’ont aucune chance de réussir sans. Qu’en pensez-vous ?

PK : « J’ai entendu les deux discours. Ceux qui me disent que c’est indispensable, et ceux, comme Pelous et Best, qui me disent qu’ils n’en ont jamais pris. Je ne peux donc pas avoir d’avis tranché.

Par contre, il est évident qu’il n’existe aujourd’hui plus vestiaire de rugby pro dans le monde où l’on ne trouve pas de compléments alimentaires. Ils sont entrés en France en même temps que ces joueurs sudistes que l’on trouve dans tous les clubs pros français. Ensuite, il faut garder à l’esprit que la plupart de ces produits ne sont pas de mauvais produits. Ils se justifient pour la plupart car ils permettent d’encaisser les charges de travail liées aux cadences élevées auxquelles sont soumis les joueurs de Top 14, surtout s’ils sont aussi internationaux. Et ce sont, pour la plupart, des produits recommandés aux joueurs par les staffs médicaux des clubs. Que ce soient les médecins ou les nutritionnistes.

Par contre, il me paraît évident que les suivi de ces prescriptions et de ces prises de compléments soient suivies. Et ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Et, l’autre problème, c’est qu’il faut pouvoir s’assurer de leur provenance et pouvoir la certifier pour s’assurer qu’ils ne sont pas pollués par des substances dopantes interdites. »

Lath.fr : Vous évoquez d’ailleurs dans le livre les contrôles positifs de Brice Dulin et Yannick Nyanga où vous critiquez l’information finalement assez limitée à laquelle les joueurs ont accès.

PK : « Exactement. Or, il existe aujourd’hui des solutions pour remédier à ça. J’en décris d’ailleurs une dans le bouquin. Cette solution, outre sa fiabilité absolue, présente l’avantage d’être très facile à utiliser. Mais les instances du rugby lui tournent le dos parce qu’elle est fournie par une société privée et qu’il faut donc payer. De fait, les dirigeants préfèrent s’en remettre à la norme AFNOR ministérielle qui n’est pas mauvaise en soi, mais qui ne garantit pas non plus de manière absolue que les compléments alimentaires consommés ne contiennent pas de produits interdits. Notamment au moment des changements de la liste des produits prohibés de l’Agence Mondiale Antidopage, ce qui s’est produit pour Dulin et Nyanga. L’higénamine n’était pas inscrit sur la liste au 31 janvier 2016 et a été basculé au 1er janvier 2017, et ils se sont fait avoir. S’ils avaient utilisé la solution que je décris, qui s’appelle sport protect, il leur suffisait de taper le nom du complément alimentaire consommé. Ils auraient saisi ce nom sur le moteur de recherches de sport protect et auraient su de suite qu’il ne fallait pas en consommer. »

Lath.fr : Dans son livre écrit à la fin des années 90, l’ancien cycliste Erwann Menthéour expliquait que les soigneurs procédaient à des injections de vitamines sur les coureurs rétifs au dopage pour leur faire passer le cap psychologique de l’utilisation d’une seringue. La prise quotidienne de compléments alimentaires ne risque-t-elle pas d’avoir le même effet désinhibant vers une conduite dopante chez les jeunes joueurs ?

PK : « Je ne pense pas. Au sens littéral, il faut se souvenir que le complément alimentaire n’est jamais qu’un moyen de compléter sa nourriture. Ce sont souvent des substances qu’on retrouve dans l’alimentation classique comme des vitamines, des protéines… Mais simplement beaucoup plus concentrées.
J’interroge aussi dans le livre un nutritionniste toulousain qui s’appelle Didier Rubio. Celui-ci m’explique qu’on peut aussi trouver des raisons économiques à la prise de compléments alimentaires. Si l’on prend le cas des protéines, très importantes pour les rugbymen, il est beaucoup plus économique de consommer des compléments que de consommer les quantités de bonne viande nécessaires pour en arriver à la même dose de protéines. La problématique économique est d’autant plus importante pour des joueurs des divisions inférieures ou les jeunes des centres de formation qui n’ont pas des revenus comparables aux joueurs de très haut niveau. Certes, ce n’est pas non plus la raison principale, mais ça participe à ce raisonnement.

Après, toujours selon Didier Rubio, si les joueurs se nourrissent comme on leur dit de faire en faisant vraiment attention à ce qu’ils mangent, le problème de l’alimentation serait réglé à 90%. Il subsisterait certes une nécessité de complémentation, mais minime. Or, aujourd’hui, la proportion de nutriments fournie par les compléments est bien supérieure.»

Lath.fr : D’après une étude publiée dans l’équipe peu avant l’été, de moins en moins de joueurs de centres de formation poursuivent des études en parallèle au rugby. Est-ce que le fait de tout miser sur une carrière pro ne risque pas d’encourager le dopage pour éviter à tout prix l’échec ?

PK : « Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que beaucoup de jeunes ne mesurent pas le chemin à parcourir pour devenir joueur professionnel aujourd’hui. C’est très dur, il y a un déchet énorme au niveau des centres de formation. Il faudrait donc faire prendre conscience aux jeunes, même si certains le font déjà, que leur entrée en centre de formation ne signifie pas un ticket systématique pour une carrière pro. Car certains ont tendances à le croire et ont des agents à 18 ans. Il faut donc en effet agir sur l’aspect éducatif. De là à dire que le fait de tout miser sur une carrière professionnelle peut les faire plonger plus facilement dans le dopage, non, je ne pense pas.

Par contre, une chose qui est très peu évoquée quand on parle de dopage, c’est le cas du rugby amateur où c’est vraiment la foire. Ne serait-ce que parce que l’on n’a pas les moyens financiers de contrôler tout le monde. Et l’AFLD n’a pas les moyens de dépêcher des contrôleurs sur les terrains tous les weekends. On trouve donc de tout au niveau amateur, notamment de la cocaïne. Dans le livre, j’évoque d’ailleurs l’exemple d’un joueur de fédérale 3 contrôlé positivement à la cocaïne la saison dernière et qui est pourtant gardien de la paix dans le civil. Un joueur amateur, a un boulot à côté et veut juste être le roi de son village. Alors évidemment, je ne dis pas que tous les joueurs amateurs se dopent, mais il y a beaucoup de cas qui remontent jusqu’à la FFR. Il y a des dizaines de joueurs chaque saison qui se font pincer. Mais ce sont des cas qui ne sont pas médiatisés alors qu’il y a un vrai problème à ce niveau-là. »

Lath.fr : D’ailleurs, au sujet du rugby amateur, vous évoquez dans le livre un autre problème du rugby amateur en expliquant que la situation est plus grave chez les amateurs que chez les professionnels, c’est celui des commotions.

PK : « En effet. Alors il semblerait tout de même qu’entre les campagnes médiatiques, les retours de joueurs ou les signaux d’alarme envoyés par certains médecins, il y ait enfin une véritable prise de conscience sur ce sujet. Sans compter World Rugby qui s’est aussi décidé à agir.
On voit que la FFR cette saison a lancé le carton bleu au niveau amateur pour autoriser les arbitres à sortir un joueur en cas de suspicion de commotion. Parce que, comme pour le dopage, il y a un suivi médical moindre que chez les pros et que personne n’était là pour détecter les commotions éventuelles. Alors si c’est un club amateur qui a des moyens financiers et qui peut avoir un médecin en bord de terrain, on peut penser que celui-ci fera le nécessaire. Mais il y a très peu de médecins dans le rugby amateur. Notamment, et j’en parle dans le livre, parce que ceux-ci ne veulent pas exercer bénévolement en prenant des responsabilités juridiques importantes. Couplé au fait que les joueurs se rentrent dedans en permanence par mimétisme avec les joueurs pros ce qui n’arrange pas les choses à ce sujet.

Quand on sait que dans le rugby pro, il arrive que certaines commotions ne soient pas traitées correctement avec tout le suivi médical présent, on se doute du risque que cela génère en amateur où rien n’est encadré au niveau médical. Le carton bleu peut être un début de réponse à cette problématique même si c’est probablement insuffisant. Mais il me semble que la prise de conscience sur ce sujet est aujourd’hui bien réelle et c’est déjà une bonne chose.»

Lath.fr : Toujours au sujet des commotions, on évoque souvent le problème de mauvaises techniques de placage. Or on sait qu’en France depuis quelques années, le casque est obligatoire en école de rugby. Est-ce que le fait de désinhiber les enfants au niveau de la peur des coups reçus à la tête ne risque pas d’entraver leur apprentissage d’une technique correcte ?

PK : « Non, je ne pense pas, c’est simplement une façon de les protéger. Mais il faut évidemment leur apprendre une bonne technique de placage. Cela s’apprend dès le plus jeune âge et pas en deux secondes. Savoir se baisser correctement, positionner sa tête, se servir de ses bras… Il y a tout un ensemble de techniques que l’on apprend, en tous cas je l’espère, à l’école de rugby. Après, je parlais de ce phénomène de mimétisme avec les joueurs professionnels. Les enfants d’aujourd’hui ont accès à beaucoup de rugby à la télé et essaient de reproduire ce qu’ils voient. Et c’est d’ailleurs tout à fait normal. Et le casque comme les grosses charges font partie de ce qu’ils voient. On voit d’ailleurs de nombreux gamins aujourd’hui aller percuter le dernier défenseur plutôt que jouer des deux contre un.

Le rendu média du rugby a d’ailleurs un rôle à jouer à ce sujet. J’ai personnellement beaucoup de mal à supporter, quand je suis au stade, d’entendre les « OOOOUUUUHHHH !! » du public sur un gros placage ou un gros tampon. Je n’aime pas trop non plus quand j’entends les commentateurs télé s’esbaudir quand un jouer en a renversé un autre. Alors si c’est une action dans la règle avec de l’engagement physique, ok. Le rugby reste un sport de combat. Mais si c’est une action litigieuse ou illicite, je n’apprécie pas la mise en valeur qui peut en être faite. Je pense que là-dessus, l’image a un rôle très important aujourd’hui. Et je pense qu’il devrait y avoir une réflexion par rapport à ça. »

  1. AUT : Autorisation d’Usage à des fins Thérapeutiques. Dérogation pour utiliser à des fins médicales un produit se trouvant sur la liste des produits dopants interdits. Leur encadrement et les abus dont elles font l’objet étant l’un des grands problèmes de la lutte anti-dopage.

 

Par Didier Guibelin Publié le dimanche 12 novembre 2017