Walter Mertgens

Ancien rédacteur au Köln Sport, le journaliste colonais Walter Mertgens travaille aujourd’hui notamment pour Bravo Sport. Cet amoureux de la France délivre une vision pragmatique du sport professionnel de l’autre côté du Rhin. Mannschaft, Bundesliga, sports américains, réunification, dopage ou mort de la presse, aucun sujet n’y échappe. Lathlète.fr : L’équipe de football allemande est dans le carré de … Continuer la lecture de « Walter Mertgens »

Par Théo Sorroche Publié le vendredi 31 mars 2017

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Conversation

Ancien rédacteur au Köln Sport, le journaliste colonais Walter Mertgens travaille aujourd’hui notamment pour Bravo Sport. Cet amoureux de la France délivre une vision pragmatique du sport professionnel de l’autre côté du Rhin. Mannschaft, Bundesliga, sports américains, réunification, dopage ou mort de la presse, aucun sujet n’y échappe.

SPORT

Lathlète.fr : L’équipe de football allemande est dans le carré de toutes les compétitions internationales depuis l’élimination au premier tour de l’Euro 2004 et a connu son apogée en soulevant le trophée du Mondial 2014. Est-ce la conséquence directe de la Coupe du monde 2006 jouée à domicile et terminée à la troisième place ?

Walter Mertgens : “Non, on ne peut pas dire ça. Cette reconstruction s’est produite à la fin des années 90. Il faut se souvenir que l’Allemagne a remporté la Coupe du Monde 1990 (1-0 contre l’Argentine en finale) et l’Euro 96 (2-1 face à la République Tchèque) mais après, plus rien (quart de finale de la Coupe du monde 98, élimination en poule de l’Euro 2000). C’est à ce moment-là que l’on s’est dit qu’il fallait changer le système de formation, avec pour objectif de découvrir les jeunes talents. C’est ainsi qu’on a révélé des joueurs comme Bastian Schweinsteiger ou Lukas Podolski. Le résultat est visible aujourd’hui, on a un grand vivier de talent. D’un autre côté, l’Allemagne a misé sur trois divisions professionnelles et une semi-professionnelle depuis la fin des années 90. Les grands clubs ont souvent leur deuxième équipe en troisième ou quatrième division ce qui permet aux jeunes de progresser directement face à des professionnels. Enfin, l’Allemagne a centralisé son football, peut-être aussi pour mieux le vendre.“

Lath. : L’Allemagne a souvent eu les tout meilleurs joueurs du monde avec plusieurs Ballon d’Or comme Gerd Muller, Franz Beckenbauer, Karl Heinz Rummenigge, Lothar Matthaus, Matthias Sammer… Aujourd’hui, aucun joueur de championnat allemand n’est considéré comme le meilleur du monde, loin de Messi et Ronaldo. Et pourtant l’Allemagne demeure la meilleure équipe. Comment peut-on l’expliquer ?

W.M : “Ça a toujours été la grande qualité du football allemand : avoir une bonne équipe. Alors quand en plus tu as des joueurs comme Schweinsteiger, Müller et Neuer, tu peux arriver à des performances exceptionnelles ! Après, certes Messi et Ronaldo sont des joueurs d’une classe à part mais je pense qu’un joueur comme Robben, du Bayern, n’est pas très loin de leur niveau.”

Lath. : Vu de l’étranger on a l’impression qu’en Allemagne il y a une véritable hégémonie du Bayern Munich. Est-ce vrai ? Et comment l’expliquer ?

W.M : “Attention, le Bayern n’est pas seul. Il y a toujours un ou deux clubs qui se mêlent à la course. Dortmund a réalisé le doublé en 2011 et 2012, Wolfsburg est une bonne équipe également. Bon, aujourd’hui, d’accord, le Bayern est devenu intouchable, le club a un développement parfait, il atteint la Ligue des Champions chaque année ce qui lui permet de renflouer les caisses avec les droits TV et le club a des partenariats qui en font le club le plus riche. Et puis, le prestige fait que le club peut dire non à la vente de ses meilleurs joueurs comme pour Thomas Müller récemment, alors que Wolfsburg a dû se résoudre à laisser De Bruyne partir vers un plus grand club. Enfin, le Bayern a une politique « locale » et essaye d’avoir toujours quatre ou cinq internationaux et plusieurs joueurs formés au club. C’est de la réserve que sont sortis Schweinsteiger, Müller et Kroos.”

Lath. : La venue de gros investisseurs étrangers, américains, russes, asiatiques ou de la péninsule arabique pourrait peut-être renverser cet équilibre. Pourquoi le PSG, Manchester City, Manchester United, Chelsea, Malaga, l’Inter Milan… mais pas de club Allemand ?

W.M : “Il y a un règlement clair qui dit que le club lui-même doit détenir au moins 51 % des parts du club, ce qui doit freiner les investisseurs. Et puis il y a un système de partenariat en Allemagne, Wolfsburg avec Volkswagen, Leverkusen avec Bayer ou récemment Hoffenheim avec une marque très connu chez nous, SAP, qui a même construit le stade dans cette petite ville de 3 300 habitants. Enfin, le Bayern est déjà assez riche, grâce à une structure saine, pour en avoir besoin.”

Lath. : Le football est donc le sport numéro un en Allemagne. D’autres sports tirent-ils leur épingle du jeu ?

W.M : “Il n’y a pas d’autre sport phare en Allemagne. Après, le hockey sur glace, le handball voire le basket ont un petit succès.”

Lath. : Le handball justement. En France, on nous a toujours appris à le prononcer à l’allemande et au vu des résultats des clubs allemands en Ligue de Champions (5 victoires sur les 7 dernières éditions), on comprend pourquoi ! Les Allemands sont fiers d’être parents d’un sport mondialisé comme le hand ?

W.M : “Les Allemands n’y pensent même pas ! Ce sport n’est pas dans l’esprit des gens car le football domine vraiment largement ici. Il y a beaucoup moins de spectateurs. Imaginez-vous qu’un club comme Kiel (meilleur club allemand, vingt fois champion, vainqueur de trois Ligues des champions) ne joue que devant 10 000 spectateurs. À Berlin, c’est à peine 6 000 personnes qui se déplacent ! Même dans une ville comme Cologne, il n’y a pas de club… Et quand Gummersbach a dû se délocaliser une saison à Cologne, ils n’ont pas attiré de monde du tout, à peine 2 000 spectateurs.”

Lath. : Au niveau des sports nord-américains, l’Allemagne est une nation forte parmi les pays étrangers. Elle a une délégation conséquente en NHL avec neuf joueurs tandis qu’en NBA Dirk Nowitzki a été élu MVP en 2007. Est-ce que l’impact de ces sports, hockey et basket, est réel en Allemagne ?

W.M : “Le hockey, il n’y a que les vrais fans qui suivent. Avec la réussite de Dirk en NBA, le basket commence à pousser mais pas plus que ça. Il faut être prudent car le Bayern fait en sorte d’améliorer son équipe de basket qui est désormais la meilleure avec l’Alba Berlin (ndlr : et Brose, champion en titre).”

Lath. : La réunification de 1990 a-t-elle permis d’améliorer le sport allemand dans son ensemble ?

W.M : “Avant la réunification, les deux systèmes étaient en concurrence. C’était une grande compétition entre l’Est et l’Ouest. Chacun voulait les meilleurs sportifs, le plus de médailles d’or. On sait aujourd’hui qu’en RDA le dopage s’était banalisé. Mais il ne faut pas occulter que la RDA avait un très bon système de formation et on le voit encore aujourd’hui dans les clubs de l’Est. Même dans les résultats puisque la moitié de nos médailles en athlétisme sont gagnées par des athlètes de l’Est alors qu’en part de la population, l’ex-RDA est bien plus faible. Après, cette concurrence on n’y pense plus, au niveau sportif tout du moins.”

Lath. : Enfin, après des années d’arrêt suite aux aveux de Jan Ulrich, la télévision allemande a retransmis le Tour de France cette année. Les fans sont-ils prêts à retourner vers le cyclisme ?

W.M : “Je pense que les supporters sont dégoûtés pour encore longtemps et pas que par le cyclisme, par l’athlétisme aussi. Dans leur canapé, ils se disent que tout le monde est dopé. Sauf les Allemands bien sûr car les contrôles sont plus forts ici. Ils pensent que du coup on ne peut pas être comparé aux Jamaïcains ou aux Américains qui n’en subissent pas. En Allemagne, le contrôle avec géolocalisation est fréquent dans tous les sports. Il y a une vraie lutte anti-dopage et les médias traitent beaucoup le sujet. D’ailleurs c’est une chaîne allemande qui a dénoncé récemment le dopage russe et kényan.” 

L’ath. : Quelle perception a-t-on du sport français de l’autre côté du Rhin ?

W.M : “C’est simple, avant la signature d’Ibrahimovic et les premiers exploits du PSG, on ne parlait pas beaucoup du sport français. Bien sûr, les stars du vélo comme Anquetil ou Hinault sont des figures reconnues en Allemagne ; Lavillenie en athlétisme également. Des tennismen sont aussi célèbres car l’Allemagne s’est intéressée à la balle jaune à mesure des exploits de Steffi Graf et de Boris Becker. Derrière, il y a des sports qu’on ne suit pas du tout comme le rugby. Il existe une ligue mais les matchs excèdent rarement les 200 spectateurs. Un exemple encore plus frappant : personne ne connaît Teddy Riner ! Moi je sais qui il est uniquement parce que je passe des vacances en France.

Pour en revenir au football, Micoud, Ismaël et Ribéry sont évidemment célèbres, tout comme le nouvel attaquant de Cologne, Anthony Modeste.”

Lath. : L’Allemagne craint-elle la France dans les sports collectifs ?

W.M : “Les équipes de handball et de basket font bien évidemment très peur mais, surtout pour le basket, on suit ça de très loin. En football, l’expérience difficile du dernier quart de final à la Coupe du monde (ndlr, victoire sur le fil 1-0) et des deux matchs amicaux (ndlr, une victoire et une défaite) nous poussent à les respecter. Mais nos plus grands rivaux restent l’Angleterre et l’Espagne.”

Lath. : Il y a-t-il également des différences dans le commentaire sportif à la télé ?

W.M : “J’ai l’impression que les reporters allemands sont beaucoup plus neutres. En France, les speakers s’identifient davantage à leur équipe. Une des autres différences ? Le consultant, Lizarazu sur la Une, parle beaucoup pendant le match alors que chez nous, seul le commentateur commente. Les experts ne parlent qu’à la fin du match ou à la mi-temps. J’ai l’impression que les speakers sont plus véhéments en France. Il faut dire qu’en Allemagne, on parle encore de l’explosion du commentateur lors du but de l’Autriche contre nous à la Coupe du monde 78 (ndlr, défaite 3-2 au deuxième tour) !”

Lath. : Justement, Coupe du monde, 1982,  Allemagne-Autriche, match de la honte, demi-finale contre la France, Harald Schumacher qui découpe Battiston…

W.M : “Cet épisode est toujours diffusé à la télévision quand on joue contre la France ou quand on parle des mauvais moments de la sélection.”

Lath. : En France, et partout dans le monde, pour qualifier la puissance allemande au football on utilise deux dictons populaires : “Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne” et “quand l’Allemagne est en forme elle est championne du monde, quand elle ne l’est pas elle perd en finale”. Vous vous en gargarisez ?

W.M : “Au contraire ! À l’origine, quand le Britannique Gary Lineker a prononcé cette phrase c’était pour dire qu’on avait toujours la chance de notre côté. Donc c’était pour se moquer de nous ! Et pour le deuxième, nous en utilisons un autre : “L’Allemagne est une équipe de tournois, même quand ils jouent mal ils réussissent à gagner les matchs.”

Par Théo Sorroche Publié le vendredi 31 mars 2017