Bob Dylan à la rescousse de l’ouragan Carter

Rubin « Hurricane » Carter, boxeur américain, a vu sa carrière de poids moyen brisée en 1967 par une condamnation pour un triple meurtre commis le 17 juin 1966. Ce n’était pas la première fois qu’il avait affaire à la justice, mais une large polémique est née autour de cette affaire, et aujourd’hui encore, sa culpabilité est … Continuer la lecture de « Bob Dylan à la rescousse de l’ouragan Carter »

Par Florian Gautier Publié le vendredi 31 mars 2017

Lire la suite

Mêlée

Rubin « Hurricane » Carter, boxeur américain, a vu sa carrière de poids moyen brisée en 1967 par une condamnation pour un triple meurtre commis le 17 juin 1966. Ce n’était pas la première fois qu’il avait affaire à la justice, mais une large polémique est née autour de cette affaire, et aujourd’hui encore, sa culpabilité est mise en doute. Un an après sa mort, retour sur la vie mouvementée d’un des plus grands sportifs de son époque, à travers l’un des succès phares de Bob Dylan : Hurricane.

hurricane-1024x1004

« Here comes the story of Hurricane / The man the authorities came to blame / For somethin’ that he never done. » Dès la première strophe de ce protest song, Bob Dylan affiche clairement son opinion sur l’une des décisions de justice les plus discutées des Etats-Unis : pour lui, Rubin Carter était innocent, et les vingt ans d’emprisonnement auxquels on l’a condamné n’étaient pas mérités.

La chanson retrace, étape par étape, ce qui s’est passé à Paterson, New Jersey, cette nuit du 17 juin 1966. Elle s’ouvre sur les violentes détonations des coups de feu tirés dans un bar, et nous fait découvrir en même temps que Patty Valentine, qui habite au-dessus, la vision d’horreur de la scène de crime : trois hommes, dont le bartender gisant dans une mare de sang. Alfred Bello, un petit délinquant qui prétend avoir juste voulu voler la caisse (« I was only robbin’ the register »), est présent.

« In the hot New Jersey night »*, il ne fait pas bon être Noir

Après ce rappel des faits à la fois très visuel et très sonore, le chanteur de folk prend plus évidemment position, et c’est là que commence véritablement le protest song, la « chanson engagée » outil des artistes pour exprimer leur ressenti sur un événement qui les bouleverse. Il dénonce, sans équivoque, le racisme prégnant du New Jersey des années 1960. Quand Rubin Carter, en voiture en compagnie d’amis à lui, est pris en joue par les forces de l’ordre, ce n’est pas inédit pour lui ; ce n’est que la morne répétition de « la fois précédente, et de celle d’avant encore » (« Just like the time before and the time before that »). Et en effet, à l’époque, il n’est pas rare, en tant qu’afro-américain, d’avoir des ennuis avec la police, de façon justifiée ou non. En témoignent des mesures prises à l’encontre de personnes noires qui comptent parmi les plus célèbres comme l’arrestation de Rosa Parks, qui s’était assise à une place réservée aux Blancs dans un bus en 1955, ou la mise sur écoute de Martin Luther King en 1961. Et Bob Dylan de conclure : « If you’re Black, you might as well not show up on the street » – « Si vous êtes Noir, vous feriez mieux de ne pas vous montrer dans les rues »…

Un manichéisme omniprésent

De fait, l’injustice est le thème sous-jacent du texte. En s’élevant contre les discriminations et les inégalités, Dylan peint un tableau de la société américaine, et de sa justice notamment, en noir et blanc, sans nuance aucune. Rubin Carter, noir, est présenté comme un boxeur émérite et innocent en tous points, victime des témoins, des policiers et des juges, blancs, corrompus et malveillants. Pourtant, la réalité est tout autre. Le pugiliste, en 1966, avait déjà deux condamnations à son actif : une incarcération dans une prison pour mineurs à douze ans pour avoir poignardé un homme, et, en 1956, quatre ans supplémentaires pour une série de petits vols avec agressions. De même, sa carrière dans le noble art avait subi un coup de frein au moment du triple meurtre : Carter n’était plus que neuvième après sa défaite contre Joey Giardello, et n’avait jamais dépassé la troisième marche du podium. Dire qu’il « aurait pu être le champion du monde » paraît donc un peu exagéré. Enfin, il ne « conduisait pas dans un autre coin de la ville » ce matin du 17 juin 1966, comme le chante Dylan, mais à quelques rues du bar. D’autre part, dans les sixième et septième strophes, Bob Dylan insinue que les policiers font pression sur Arthur Dexter Bradley, le partenaire d’Alfred Bello, pour lui faire avouer que Carter est bien coupable. Et quand Bradley leur répond « I’m really not sure » (« Je ne suis vraiment pas sûr »), les gardiens de la paix cherchent à le rassurer en lui rappelant sa couleur de peau, dont la seule pâleur peut lui assurer d’être cru en tant que témoin au cours d’un procès, et en lui promettant un allègement de peine pour ses petits méfaits. Or, jamais Bradley, dans tous les cas, n’aurait pu accepter ce marché, puisqu’au même moment il était déjà en prison… Le racisme des policiers est aussi clairement mis en scène lorsqu’ils évoquent Gentleman Jim, un célèbre boxeur blanc – duquel Raoul Walsh s’inspira et qu’il éleva en icône dans un film éponyme en 1942 –, dont ils craignent qu’on l’assimile à Carter. Ce dialogue, comme la plupart de ceux présents dans la chanson, ne s’appuie sur aucune preuve concrète.

Ainsi, en 1976, après la sortie d’Hurricane, une polémique éclate autour de la chanson, tant en écho à l’affaire judiciaire qu’elle retrace qu’à son contenu strict, qui ne reflète pas l’exacte réalité des faits et marque un contraste trop fort entre Blancs et Noirs. L’énorme intérêt porté au protest song, qui ouvre Desire, le dix-septième album studio de Dylan, permet toutefois la réouverture du dossier Rubin « Hurricane » Carter. Le nouveau procès est également la conséquence indirecte de la vague d’artistes qui, imitant Dylan, se soulevèrent contre ce verdict injuste. Le boxeur, emprisonné depuis dix-neuf ans, est libéré en 1988, et s’implique alors dans la défense des victimes d’erreurs judiciaires. À ce jour, son innocence est toujours discutée.

Hurricane, à l’instar de nombreuses œuvres d’art, a donc été le déclencheur d’un retournement de situation. Comme Hurricane Carter, le film de Norman Jewison retraçant la même affaire**, Germinal de Zola ou les tags de Banksy aujourd’hui, c’est un objet engagé qui a permis de faire bouger les choses en touchant différents mondes – sportif, judiciaire, social, sociétal.

 

* « Dans la chaude nuit du New Jersey »

** Avec Denzel Washington

Par Florian Gautier Publié le vendredi 31 mars 2017