Être puissant à tout prix !

Le Qatar est l’un des États les plus dynamiques du monde depuis les années 2000. Bénéficiant de la hausse de son PIB, de la crise globale de 2008 et de sa richesse en hydrocarbures – comme tous les États du Golfe -, le Qatar est aussi le plus petit pays arabe en terme démographique. Une géographie … Continuer la lecture de « Être puissant à tout prix ! »

Par Florian Gautier Publié le lundi 01 août 2016

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Mêlée

Le Qatar est l’un des États les plus dynamiques du monde depuis les années 2000. Bénéficiant de la hausse de son PIB, de la crise globale de 2008 et de sa richesse en hydrocarbures – comme tous les États du Golfe -, le Qatar est aussi le plus petit pays arabe en terme démographique. Une géographie qui ne prédisposait l’émirat ni à tenir une place particulière dans la région, ni à rayonner à l’international et qui, pourtant, lui a fait occuper un espace impressionnant ces derniers temps au sein de la “médiasphère” française. Le phénomène vient pourtant de loin : le Qatar a fait sienne la devise du soft power (ndlr, théorie de Joseph Nye) et mis en place une stratégie originale dès les années 1990 pour s’imposer en acteur incontournable de la scène arabe.

Qatar

Petit territoire sans défenses naturelles, le Qatar est un État de la taille de l’Île-de-France situé dans la péninsule arabique. Exportateur de pétrole, le pays est néanmoins spécialisé dans l’exploitation de gaz. Il dispose ainsi de la troisième réserve de gaz au monde, la poche de gaz sous-marine North Field, qui lui permet d’être le premier exportateur de gaz naturel liquéfié au monde.

Sous protectorat britannique jusque-là, le Qatar refuse de rejoindre la coalition des Emirats Arabes Unis et devient indépendant en 1971. Sous l’égide de la famille Al Thani, le Qatar base dans un premier temps son économie sur la rente pétrolière, avant d’exploiter sa réserve de gaz. Petit pays entouré de voisins puissants, le Qatar va voir son histoire changée par l’ambition d’un homme.

Juin 1995. En vacances en Suisse, l’émir Khalifa bin Hamad al Thani est évincé par son Premier ministre et fils, le cheikh Hamad bin Khalifa al Thani. Sa vision d’un Qatar avec un rôle à jouer dans la région, d’une “Suisse du Golfe”, est en rupture avec le conservatisme de son père. Sa stratégie d’émergence est axée sur deux piliers, la maîtrise de l’information et les investissements financiers, afin de vendre une marque “Qatar” (ndlr, nation branding). L’ambition qatarienne de devenir un acteur majeur de la région se réalise par le biais d’une diplomatie de médiation et d’une influence sûre avec, en vitrine, ce nation branding.

Sachant qu’il n’a pas les moyens politiques pour user d’un hard power (ndlr, comme la puissance militaire), il travaille dès 1994 à la conception d’une chaîne d’information satellitaire. Deux ans plus tard, la chaîne publique interviewe deux des plus importants opposants de Bahreïn. Bien qu’émettant en hertzien, le signal est reçu au Bahreïn, provoquant une crise diplomatique entre les deux pays. L’émir voit alors l’opportunité de lancer, avec l’aide de journalistes formés par la BBC anglaise, une chaîne gratuite et panarabe. Al Jazeera est créée par décret un mois plus tard. Elle s’imposera comme un des meilleurs outils du soft power qatari, couvrant les conflits en Afghanistan (2001) et en Irak (2003), le conflit israélo-palestinien et plus récemment les “Printemps arabes” dans une région déstabilisée. “Révélée” par les événements du 11 septembre 2001 et ses diffusion en exclusivité des messages d’Al-Qaïda, elle est un outil de communication et d’influence massives, permettant non seulement de toucher un public régional arabe, mais également mondial grâce à sa chaîne anglophone.

De par sa ligne éditoriale, le canal devient incontournable, faisant la synthèse entre panarabisme et sensibilité islamique (ndlr, soutien marqué pour la résistance irakienne ou du Hezbollah ). Al-Arabiya, créé par un émir de la famille saoudienne en 2003, est le principal concurrent de la chaîne qatarienne, mais ne tient pas la comparaison en termes d’influence et de rayonnement au Moyen-Orient et dans le monde. L’émirat du Qatar s’est doté de son propre CNN.

L’économie de l’éducation

Le cheikh Hamad Bin Khalifa al Thani voit en l’éducation “haut de gamme ou de niche” une façon de promouvoir le Qatar. Il décide de réformer entièrement le système de l’enseignement supérieur. Ainsi est créé en 1995 la Qatar Foundation, présidée par Sheika Moza (femme du cheikh) dont les fonds seront utilisés pour la création du campus d’Education City, et plus généralement pour la subvention de projets culturels ; ainsi Doha devient-elle l’une des places mondiales du marché de l’art en quelques années seulement. Le campus d’Education City voit lui de prestigieuses universités s’implanter au fil des années (Virginia Commonwealth University en 1999, Georgetown en 2005, HEC en 2011 ). Le Qatar Science and Technology Park se crée afin de développer la recherche scientifique. La plate-forme WISE (World Innovation Summit for Education), fondée en 2009 – et qui ne communique pas les moyens financiers dont elle dispose -, reflète la volonté de l’émirat de ne plus se contenter de vivre de sa manne pétrolière et gazière, mais de se transformer en une société et une économie du savoir.

L’éducation est donc pour le Qatar un moyen d’assurer sa pérennité afin de diversifier son économie par l’investissement dans l’économie de la connaissance – notamment via le sponsoring. Diversifier son économie, mais aussi son influence culturelle : tel est le but. Le pays devient membre de l’Organisation Internationale de la Francophonie en 2012. Parallèlement, la mise en place de politiques promouvant la liberté d’expression (toutes proportions gardées), le droit de vote aux élections municipales, la réforme du Code du travail et, plus généralement, la libéralisation de certains secteurs (aéronautique, tourisme), a permis au Qatar de passer de 19 000 $ par an et par habitant en 2001 à 105 000 $ entre 2001 et 2013, le record mondial.

L’investissement de la rente pétrolière dans les économies européennes

La crise financière globale de 2008 aura permis au pays d’intensifier son influence. Créée en 2005, la Qatar Investment Authority (QIA) a pour fonction de transformer la rente des hydrocarbures en rente financière. Nous pouvons citer le rachat du Paris Saint-Germain et les prises de participation à hauteur de 10 % au capital du Crédit Suisse et de 7,5 % dans celui du groupe Volkswagen. Avec moins de 100 milliards de dollars d’avoirs, QIA reste cependant modeste comparée à ses homologues koweitien (250 milliards), saoudien (430 milliards) ou émiratis (620 milliards). En France, ce sont environ 50 millions d’euros qui viennent d’être alloués pour financer des projets économiques portés par des habitants des banlieues.

Fin 2011, l’ambassadeur qatari annonce que ce fonds sera encore augmenté. Si les investissements du Qatar dans les pays développés d’Europe et d’Amérique du Nord sont vus d’un bon oeil par ces États, ils peuvent également être sujets à indignation. Du cinéma au secteur du luxe, les placements qataris sont de plus en plus commentés par la classe politique en France, notamment qualifiés “d’atteinte à la concurrence locale“, qui n’est plus compétitive à cause des règlements trop stricts pour les locaux. Dans une autre mesure, étant présents dans des industries haut de gamme (aéronautique, spatial, défense, énergie), les investissement qataris soulèvent la question de la souveraineté économique. Le rachat à 100% du Printemps relève de la logique du Qatar, dont la volonté est que les endroits, les institutions, les enseignes prestigieuses symbolisant le luxe, la mode, les arts et la culture le représentent (ndlr, procédure de rachat de Printemps, rachat de l’hôtel du Louvre).

Du soft power au sport power

Selon l’émir du Qatar, le sport est “la seule religion pratiquée par tout le monde“, capable de donner aux peuples un projet commun. Entre le renforcement du sentiment national et l’enjeu géopolitique mondial, l’ambition du Qatar en investissant dans le sport est donc double. Le Qatar a concrétisé sa volonté dès 1988 en organisant la Coupe d’Asie des nations, l’Open de Doha depuis 1993, le Tour du Qatar depuis 2002 et, il y a tout juste quelques mois, l’organisation des championnats du monde de handball.

La stratégie de marketing globale du Qatar est appliquée par des agents qui sont aujourd’hui connus dans le monde entier. L’actuel président du PSG, Nasser al-Khelaifi, ancien joueur de tennis de haut niveau, aussi directeur général d’Al Jazeera Sport, mais également président directeur général de beIN Sport, l’antenne française d’Al Jazeera, en est le digne représentant. L’antenne a déjà déboursé plus de 500 millions d’euros en droits de diffusion de la Ligue 1 et de la Ligue des champions. Du côté de l’Espagne, Abdulah bin Nasser al-Thani (ndlr, cousin de l’émir) possède le club de Málaga depuis l’été 2010. Et c’est au FC Barcelone que le pays a atteint le plus symbolique de ses succès. L’actuel meilleur club du monde dispose désormais d’un sponsor maillot au nom de la Qatar Foundation.

L’efficacité de la stratégie qatarienne s’explique par le fait que les agents appartiennent tous au cercle restreint de la famille régente du Qatar. Le nouvel émir depuis 2013, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, est à la fois le président du Comité olympique national qatari, le président du Comité d’organisation de la Coupe du monde 2022, le propriétaire et président de QIA, le propriétaire à 100 % du club du PSG (ndlr, mais également de la structure handball), via sa branche sportive, Qatar Sports Investments. Il s’agit là encore d’une marque de la stratégie qatarienne. En utilisant une vitrine telle que la capitale française, en cumulant les symboles comme la Tour Eiffel, présente sur le logo du club, ainsi que des stars mondiales comme le Suédois Zlatan Ibrahimović ou le Britannique David Beckham, le Qatar a marqué les esprits.

Enfin, la création en 2006 d’une marque vestimentaire Burdda  dont l’objectif est de concurrencer les grands groupes équipementiers, le lancement de l’Aspire Zone (ndlr, complexe thérapeutique pour les sportifs en convalescence) qui demeure le complexe sportif le plus vaste du monde (200 hectares, soit sept fois l’INSEP) témoignent de l’ambition qatarienne de faire du sport power.

Des polémiques successives

Toutefois ce développement se heurte à des critiques de plus en plus vives de la communauté internationale à mesure que le pays se développe et remporte des marchés. Avec l’attribution par la FIFA de l’organisation de la Coupe du Monde 2022, les responsables qataris croyaient avoir fait le plus dur. Mais cela aura suscité bien des sujets de controverse. Les soupçons de corruption sont devenus des dénonciations et une enquête est en cours, impliquant des hauts responsables de l’organisation. Un rapport de Human Rights Watch, dénonçant les conditions de travail des ouvriers engagés sur dans construction des stades et faisant état du chiffre de 4000 morts sur les chantiers, a eu des effets pour le moins néfastes sur l’image de ce Qatar prêt à bafouer les droits humains pour devenir l’hôte du monde.

D’autre part, la médiatisation du championnat du monde de handball 2015 a montré au public les limites de la politique qatarienne. La valeur des primes à la performance de l’équipe qatarienne a choqué l’opinion, l’achat de supporters pour soutenir l’équipe organisatrice a soulevé la moquerie des internautes durant la compétition, de même que la naturalisation des trois quarts des joueurs de l’équipe – bien que le règlement international de handball le permette. S’y ajoutent des débats naissants sur la place des femmes dans cette société, l’impact environnemental des constructions, la confiscation des passeports des travailleurs… Autant de sujets qui éclairent sur les limites du sport power et pour lesquels le pays va devoir évoluer.

Par Florian Gautier Publié le lundi 01 août 2016