L’arbitre est une femme

Arbitre de football amateur et professionnel est un des métiers les moins paritaires de France. Les femmes peinent à s’imposer au sein d’un milieu qui se dit prêt à évoluer. Rendez-vous avec une femme qui arbitre des hommes. « I’m the man, I’m the man, I’m the man », (« je suis un homme ») résonne dans les travées du … Continuer la lecture de « L’arbitre est une femme »

Par Florian Gautier Publié le dimanche 20 mars 2016

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Mêlée

Arbitre de football amateur et professionnel est un des métiers les moins paritaires de France. Les femmes peinent à s’imposer au sein d’un milieu qui se dit prêt à évoluer. Rendez-vous avec une femme qui arbitre des hommes.

arbitre

« I’m the man, I’m the man, I’m the man », (« je suis un homme ») résonne dans les travées du stade de Blois à l’abord de la rencontre qui oppose le Blois Foot 41 à l’USM Saran. Ce jour là, l’air du moment entonné par le chanteur Aloe Blacc sonne faux, les protagonistes ne seront pas exclusivement masculins. Bérengère Jourdain, 22 ans, fait partie du trio arbitral chargé de ce seizième de finale de Coupe du Centre qui oppose les deux rivaux amateurs. Un fait rare qui ne devrait pas l’être. Alors qu’en France les femmes ne représentent qu’un peu plus de 2 % du total des arbitres, en région Centre, elles sont seulement 25 « femmes en noir ». Pire, en Indre-et-Loire, district auquel Bérengère Jourdain est rattachée, elles ne sont que trois, sur un total de 177.

La jeune arbitre officie sur la touche pour ce match : « j‘ai déjà arbitré en tant qu’arbitre centrale, mais je préfère être sur le côté, c’est une appréciation du jeu qui me convient mieux » confie t-elle. Des joueurs aux supporters, la présence de l’arbitre féminine en surprend quelques uns mais ne bouscule pas.

“J’avais inversé le score sur la feuille de match”

Un spectateur d’une soixantaine d’années s’en réjouit même d’avance : « C’est bien ! Elles se font plus respecter que les hommes, on aura moins de contestations ». Les joueurs, eux, restent indifférents, mais fixent leurs exigences : « Homme ou femme, je n’ai aucune préférence, je veux seulement que le match soit bien arbitré », espère Yacine Bouchkar, le buteur des locaux. Ce à quoi Aurélien Boulet, joueur de Saran, ajoute : « Tant qu’elle est compétente, on n’aura rien à dire ». Un propos aussitôt tempéré par son coéquipier Stephen Moreau : « De toute façon, au foot si on n’est pas d’accord avec la décision de l’arbitre on va râler, peu importe qui c’est ». Régis Meunier, délégué principal de la rencontre, ne se fait, lui non plus, pas de souci quant à la gestion du match de la jeune arbitre : « Ce n’est pas la première fois qu’elle arbitre un de nos matchs et ça s’est toujours bien passé ».

La rencontre ne dérogera pas à la règle. Sous une atmosphère bien fraîche et devant une petite centaine de spectateurs, Bérengère Jourdain n’a pas eu à multiplier beaucoup de courses, le jeu ne penchait pas vraiment de son côté. Les Blésois, pensionnaires de Divison d’honneur (sixième division) l’emportent au final deux buts à zéro et filent droit vers les huitièmes de Coupe du Centre. Bérengère Jourdain, elle, poursuit son chemin en tant qu’arbitre-assistante. Elle a commencé à quinze ans, poussée dans le grand bain par l’ancien arbitre professionnel français originaire de Tours, Marcel Bacou. Grand arbitre international des années 1980, il compte notamment une poignée de rencontres de Ligue des Champions, et plus de 200 matchs de première division à son palmarès. Un homme dont le cheval de bataille aura été l’évolution de l’arbitrage féminin jusqu’à sa mort en 2010. De son premier match en tant qu’arbitre en 2008, Bérengère Jourdain s’en souvient parfaitement. « C’était des moins de 15 ans, je les avais arbitrés en tant que centrale et à la fin de la rencontre, j’avais inversé le score sur la feuille de match. Heureusement qu’un tuteur m’avait interpellé à ce moment ». Il ne reste que quelques étapes pour devenir arbitre professionnelle à celle qui se retrouve « seule femme à chaque réunion ». Si elle y songe ? « Pourquoi pas » confie-t-elle modestement, en pensant à son mentor regretté.

Mais gare aux apparences, si l’itinéraire de la jeune arbitre semble calme, le monde du football reste un milieu très machiste. En avril 2014, la Commissaire européenne Androulla Vassiliou a dirigé une réunion pour alarmer les fédérations européennes du faible taux d’arbitres féminines dans le milieu du ballon rond. La Chypriote a notamment regretté que « les clubs perdent ainsi beaucoup de talents » et que la féminisation de l’arbitrage pourrait « encourager les filles et les femmes à se tourner vers ce sport ». Au royaume du premier sport de France, un paradoxe règne sans déranger. Les dirigeants et consommateurs du football ouvrent grand les portes à la féminisation du milieu professionnel et amateur. Pourtant, les chiffres ne s’envolent pas.


Les pionnières de l’arbitrage féminin

Petite révolution au plus haut niveau du football français cette saison. Stéphanie Frappart a été promue pour évoluer en tant qu’arbitre centrale de Ligue 2. La trentenaire qui dirigeait essentiellement des matchs de National (troisième division) est devenue la première femme à officier durant toute une saison chez les pros en France. Mais avant elle, d’autres ont marqué leur époque. Corinne Lagrange et Ghislaine Perron-Labbé, tout comme Nelly Viennot pour avoir dirigé des rencontres de L1 en tant qu’arbitres-assistantes. Nelly Viennot s’est notamment faite remarquer en 1996 pour avoir été la première arbitre de touche féminine à officier lors d’un match de première division. À un dixième de seconde près, elle aurait même pu arbitrer pendant la Coupe du monde 2006, cependant, l’épreuve du sprint en a décidé autrement durant les tests physiques de sélection. Sabine Bonnin, elle, a marqué en 2008 l’histoire des femmes en noir pour avoir été la première féminine à diriger un match professionnel. Quatrième arbitre au départ, elle avait remplacé l’arbitre central, victime d’un claquage à la mi-temps lors d’un match de Ligue 2 opposant Angers à Tours. Une gloire éphémère, puisque par la suite, elle retrouva les terrains champêtres de CFA.

Une réalité statistique écrasante

→ 4,1. Le football est le sport le plus macho de France. Selon l’Insee, seulement 4,1 % des licenciés sont des femmes, le rugby (4,7%) et le motocyclisme (5%) complètent le podium. Bien loin devant, la danse, qui compte 87,4 % de présence féminine, l’équitation (82,2%) et la gymnastique (78,2%).

21,4. Le basket est l’un des sports où l’arbitrage est le plus « paritaire » en France. Sur les 10 944 officiels, 21,4 % sont des femmes, soit 2 295. En revanche, sur les 23 281 arbitres que compte le handball, 6 016 sont féminines. Et au rugby alors qu’elles ne représentent que 2 % du total, aucune n’officie au plus haut niveau.

20. La Commission européenne estime qu’aujourd’hui les femmes représentent 20 à 30 % des arbitres dans le football européen (contre seulement 2,6 % en France). Alors que dans le même temps, 20 des 54 fédérations européennes n’abritent en leur sein que des trios exclusivement masculins.


Philippe Damien, sociologue du sport à Rennes, met l’accent sur les problèmes sociétaux.

Lathlète.fr : Selon l’Insee, le football est le sport le moins paritaire de France, seulement 4 % des pratiquants sont des femmes. Il est également dirigé par 90 % d’hommes. Comment expliquer ce monopole masculin ?

P.D : “Le football est stigmatisé comme étant un sport masculin, c’est un problème de société qui apparaît dés le plus jeune âge. Par exemple ce ne sont que les garçons qui jouent au foot dans la cour de récréation de l’école. C’est également un milieu très machiste qui a du mal à accepter l’arrivée des femmes, c’est une ambiance d’hommes, un sport pratiqué et dirigé par des hommes. Il n’a pas forcément envie de se développer dans le sens d’une plus grande féminisation. Même si la numéro 2 de la Fédération (Florence Hardouin, directrice générale déléguée) est une femme, leur place reste limitée.“

Lath. : En France, 2,6 % des arbitres de foot sont des femmes. Les instances de recrutement bloquent-elles leur arrivée dans le milieu ?

P.D : “La FFF met beaucoup d’argent pour développer le football féminin, elle ne réfléchit pas à l’arbitrage pour le moment. Le fait qu’il y ait les mêmes tests physiques pour tous freine aussi les ambitions des femmes dans le milieu. C’est certainement une stratégie pour bloquer la féminisation du football masculin. C’est tabou d’en parler, mais pour être sûr que cela évolue il serait bon d’imposer des quotas de femmes arbitres. Après, l’arbitrage féminin n’est pas la solution à tous les problèmes.“

Lath. : Une pression plus grande sur les épaules des premières arrivées ?

P.D : “Les femmes qui accèdent au haut niveau du foot aujourd’hui ont une plus grande responsabilité inconsciemment. On ne les suit pas de la même façon qu’un homme, on n’analyse pas les performances de la même manière. La médiatisation différente pèse sur leur responsabilité.”

 

 

Par Florian Gautier Publié le dimanche 20 mars 2016