“Management libéré” et football, une incompatibilité ?

Depuis quelques mois, les médias de masse font les choux gras sur « l’entreprise libérée », concept cher à Isaac Getz docteur en psychologie et en management. De quoi est-il question ? Ce principe peut-il s’appliquer au football ?  Dans son ouvrage Liberté et Compagnie, M. Getz fait l’apologie de la déstructuration des organisations internes des entreprises … Continuer la lecture de « “Management libéré” et football, une incompatibilité ? »

Par Florian Gautier Publié le samedi 01 avril 2017

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Mêlée

Depuis quelques mois, les médias de masse font les choux gras sur « l’entreprise libérée », concept cher à Isaac Getz docteur en psychologie et en management. De quoi est-il question ? Ce principe peut-il s’appliquer au football ? 

Liberté

Dans son ouvrage Liberté et Compagnie, M. Getz fait l’apologie de la déstructuration des organisations internes des entreprises pour laisser plus de libertés aux collaborateurs. En substance son postulat est simple  : laissez vos employés prendre des initiatives au lieu de leur dire comment faire, traitez-les en adultes responsables au lieu de limiter les informations auxquelles ils ont accès, cessez de faire un contrôle de chacun de leurs faits et gestes par les différentes strates hiérarchiques et encouragez la prise de risque.  Si vous parvenez à réunir tous ces ingrédients, vous optimiserez vos chances d’être performant et vous assurerez une prise de parts de marché durable, le tout dans une ambiance détendue.

Mise à l’honneur dans un film diffusé sur Arte,  la théorie de M.Getz est étayée par des exemples phares comme celui d’Harley Davidson, des Vélos Sun, de Gore (créateur du Gore Tex) etc… qui ont « libéré » leur entreprise et se sont assurés des rentabilités exponentielles.

Un cercle vertueux est induit par cette philosophie managériale. Le patron responsabilise son collaborateur puis lui donne de l’autonomie via le droit à l’erreur. En découle de la confiance, de l’autonomie, de l’automotivation qui aboutit à une autogestion volontariste…Le tout converge vers la libération des énergies dans un seul but précis : la performance !

Le football moderne gérée par cette philosophie

L’application de cette méthode et de ces valeurs, avec un recentrage du football autour du footballeur lui-même et du jeu, ne serait-elle pas le gage d’un football plus sexy,  plus compétitif…plus humain ?

Getz souligne une variable systématique dans son étude. Dès qu’une entreprise atteint une taille trop importante, elle se munit d’un arsenal de contrôle et de couches hiérarchiques qui freinent l’autonomie et la prise d’initiative du collaborateur.

Au vu des X dizaines de milliards d’euros générés par le football, on légitime, au niveau structurel, le rôle des instances dirigeantes telles que la FIFA, l’UEFA, les Fédérations nationales, les Ligues professionnelles…ce que Getz appelle « les mécanismes de contrôle », principaux freins aux « mouvements de liberté.” De plus, au niveau micro-économique, les clubs se dotent de services financiers, marketing, juridiques ; de staffs médicaux, préparateurs physique…d’autres freins à la prise d’initiative de l’opérateur footballeur. Et il existe un autre épouvantail dans le milieu du football : celui du cliché du footballeur. On le considère comme assisté, capricieux et trop idiot pour réfléchir à son propre rôle de footballeur. Le footballeur ne serait qu’une mécanique de précision incapable de se pencher sur le « pourquoi » de son travail, ce qui justifierait qu’on le cantonne à « comment » le faire.

Pourtant si on fait fi du niveau macro-économique du football, il existe quelques exemples dans l’histoire du football où les joueurs ont été amenés à décider en toute autonomie et à agir dans un cadre qui se rapproche du management libéré de M. Getz

Le concept d’entraineur-joueur

Sur le papier la sémantique  est véritablement bouleversante. On imagine un individu omnipotent, ultra-compétent avec un champ d’action quasi-infini et décisionnaire sur l’ensemble du secteur sportif  (du recrutement à l’entrainement jusqu’à la compétition en passant par la composition de l’équipe, l’infirmerie etc).

Quel est ce ce diktat sociétal qui m’empêcherait d’être vigneron-grossiste-caviste-barman si je l’ai décidé et que j’ai  le talent pour le faire ?

Ça colle parfaitement à l’exemple de Jean-François Zobrist, directeur de la fonderie FAVI, qui a donné la possibilité à ses fondeurs de devenir patrons de l’atelier sur lesquels ils exercent et d’en faire des directeurs de « mini-usine » (la somme des mini-usines équivalant à la fonderie FAVI consolidée).

Le romantisme de cette fonction d’entraineur-joueur qui s’apparente plus à un sombrero  qu’à une double-casquette s’effiloche pourtant à partir du moment où l’on analyse des cas pratiques modernes.

Le leader technique

Le célèbre comparse de Thierry Rolland, Jean-Michel Larqué en personne s’y est collé. En 1977, alors qu’il est tout jeune entraineur du PSG, il rechausse les crampons pour épauler ses joueurs qui peinent dans le jeu.  On a tendance à l’occulter mais JML était l’un des meilleurs joueurs de sa génération doté de qualités techniques et tactiques, ainsi que d’une vision du jeu hors pair, capable de transcender son équipe sur une passe en profondeur ou de galvaniser les siens sur un changement d’aile.

Dans cet ancêtre du football business où il y avait moins de couches, avec des staffs minimalistes, des organigrammes simples et des tactiques moins complexes, Jean-Michel a quand meme failli à sa mission. Le PSG terminera à la onzième place de feu notre D1.

Le leader moral

Jean-Guy Walleme s’est lui aussi frotté lors de sa première expérience de coaching à ce double rôle en 2001 à l’ASSE. Profil diamétralement opposé à celui de JML, Jean-Guy était un vrai leader charismatique sur le terrain. Il ne brillait pas par sa technique certes, mais il avait une aura démesurée auprès de ses coéquipiers car il incarnait le joueur besogneux, agressif, exemplaire qui emmenait tous ses coéquipiers dans son sillage avec son fighting spirit.

Moins stratège que M. Larqué mais avec des aptitudes managériales bien plus affirmées, ce dernier connaitra malgré tout un dénouement malheureux  avec la relégation en D2 six mois après son arrivée.

On peut citer pêle-mêle Gennaro Gattuso, joueur puis entraineur-joueur du FC Sion en 2013 qui fut éjecté manu-militari après avoir glané dix points en onze matchs et Edgar Davids qui s’est offert en 2012 avec le FC Barnet un bilan de 21 défaites et terminera avant-dernier de la…quatrième division Anglaise, ou encore Nicolas Anelka, entraineur-joueur en Chine…pendant six matchs.

Loser et winners

Toute règle connait bien entendu ses exceptions et c’est généralement ce qu’on se plait à garder en mémoire.

Après une pige de trois ans comme entraineur-joueur à la tête du Chelsea FC pendant laquelle il aura gagné la FA Cup en 1997 et obtenu une honorable quatrième place en Premier League en 1998 , Ruud Gullit décrié pendant tout son mandat, est pourtant remplacé par un autre deux en un, Gianluca Vialli. L’Italien jouera moins que la « Tulipe Noire », mais surtout il jouera mieux. Il s’alignera principalement sur les matchs de Coupe et marquera lors de matchs clés. Il évite de se mettre en première ligne et se fait rentrer en cours de match comme impact player ou comme joker et surtout n’hésite pas à s’auto-remplacer dès qu’il se sent dans le dur. Ses résultats parlent pour lui puisqu’il ravit une Coupe de la league, une Supercoupe d’Europe et la bonne vieille C2 aujourd’hui disparue.

Guy Roux, propulsé entraineur-joueur pour l’AJA dès 1961 et à seulement 22 ans, passera de la Promotion d’Honneur à la troisième division en neuf saisons. Il ne gardera que la casquette d’entraineur à partir de 1970 avec tout le succès qu’on lui connait.

Il n’y a donc pas de vérité absolue concernant ce schéma de management.

Les observateurs ont noté les difficultés que revêt ce double-rôle pour rayonner dans le vestiaire. Ils ont pour la plupart taxé l’entraineur-joueur de perdre son discernement dans l’effort, de manquer de lucidité technique et tactique.

On a évoqué un statut ambigu et contre-nature ou la crédibilité et le respect de l’encadrant ne peuvent passer que par une phase d’acceptation du reste de l’équipe.

En définitive, on a dit tout et n’importe quoi pour expliquer l’échec d’une méthode managériale expérimentale où finalement la variable d’ajustement ne serait pas seulement l’homme. Le contexte structurel est lui aussi une composante principale.

La « Démocratie corinthiane »

Evoquer un laboratoire managérial dans le football sans aborder le cas de la « Démocratie corinthienne” relèverait du révisionnisme.

Le docteur  Socrates et ses coéquipiers se sont amusés avec des éprouvettes organisationnelles pour obtenir la formule idéale, le mode de gouvernance ultime dans le football.

Dès 1964, toutes les composantes de la société brésilienne, dont les footballeurs, se retrouvent sous le joug de la dictature militaire. Le régime avait bien identifié que le football était un moyen efficace de financer la paix sociale et de manipuler les foules. La junte truquait les compétitions et arrangeait les matchs des favoris du peuple pour renforcer sa notoriété.

Dans ce système corrompu, les joueurs n’étaient qu’un dispositif de ce vaste appareil controlé par la tyrannie des militaires. À ce titre, ils étaient complètement précarisés par  des patrons de clubs autoritaires et cariéristes qui les instrumentalisaient pour mieux servir le régime. Nous avons le contexte structurel, il ne nous manque plus que les Hommes pour lancer une bonne campagne de libération.

Le déclencheur sera l’accession à la présidence du club des Corinthians, en 1981, d’Adilson Monteiro Alves sociologue, ancien leader étudiant militant et ex-tôlard.

À l’époque le club végète en D2 et éprouve les plus grandes difficultés à évoluer sportivement dans ce cadre de jeu dans lequel il n’est pas le favori des militaires. À son arrivée, le nouveau président identifie le désespoir de son équipe et trouve la source d’automotivation qui pourra sortir ses joueurs de ces méandres.

Bridés pendant des années et cantonnés au simple rôle d’exécutants, les joueurs se voient responsabiliser et Adilson Monteiro leur propose de devenir co-décisionnaires. Ils peuvent ensemble discuter de tout ce qui touche à la vie du club en partant bien entendu du rectangle vert.

Les choix sportifs entrant désormais dans leur champs de compétence. Les joueurs abandonnent rapidement les mises au vert, déterminent le contenu des séances d’entrainement (plus de jeu avec le ballon), décident du recrutement à venir à la majorité absolue et choisissent leur entraineur.

AMA revoit leur système de rémunération et prend le parti de les intéresser sur les ventes générées pas la billeterie et sur les droit TV et abolit ainsi l’ancien système de primes.

Dans le contexte autoritaire de la société Brésilienne de l’époque, cette expérience d’autogestion sportive revêt une forte symbolique politique qui va faire naitre des vocations. Ce qui nous intéresse en l’espèce dans cette expérimentation ce sont les répercussions sur les performances. Qu’en est-il concrètement ?

Pratiquant un football festif et spectaculaire tourné vers l’offensive, les Corinthians accèderont à l’élite en 1982, un an après la mise en application des préceptes d’autogestion. Ils gagneront le championnat deux années consécutives (1983 et 1984).

On se souvient de cette époque comme étant l’apogée du football brésilien en club en terme de qualité de jeu.

Traités avec grâce, les joueurs ont agi avec audace. C’est avec cette confiance démesurée que Socrates et ses co-équipiers ont atteint ce niveau d’excellence, chose qui n’aurait jamais été possible sans la démarche d’un homme qui leur a juste laissés la possibilité d’exprimer leur talent en toute autonomie.

La mode de gouvernance de la « Démocratie corinthiane » disparaitra avec le départ des cadres de l’équipe et l’avènement de la démocratie au Brésil en 1985.

L’autogestion à la sauce Olympique de Marseille

Selon la formule consacrée, le collaborateur a les solutions à ses problèmes. Il semblerait que l’OM ait fait de ce leitmotiv un de ses préceptes de fonctionnement.

Bien entendu, cette philosophie nécessite en amont un projet de club, de jeu, une ambition forte avec une cible éclairée et une feuille de route claire et précise. On ne peut pas dire que le club phocéen ait brillé par sa propension à se projeter sur la dernière décennie. Nous avons pu étudier au travers de l’exemple des Corinthians un des effets positifs de la délégation de pouvoir d’un homme qui a confiance en d’autres hommes .

Observons désormais l’exemple d’Alain Perrin qui n’a jamais oeuvré pour la dérèglementation ou la décentralisation. En revanche, il est à l’origine d’une expérience d’autogestion forcée par son absence alors qu’il abandonna ses joueurs à la mi-temps du match OM-Nice en 2003. En ce soir, les joueurs de l’OM vont l’apprendre à leur dépens – n’est pas encore né celui qui fera plier Alain Perrin – la signification de l’homme à la main de fer dans un gant de boxe.

Depuis son arrivée dans les Bouches-du-Rhône, l’ex-entraineur troyen impose à son équipe et notamment à ses joueur offensifs un gros effort sur la partie défensive…Perrin précurseur avant Bielsa ? Certainement pas, car la préparation d’avant-saison n’allait pas dans ce sens et le jeu offensif était à mille lieu de celui proposé par l’entraineur argentin. En attendant, l’OM a marqué seulement sur la moitié de ses matchs depuis le début de saison et éprouve tout de même des difficultés à conserver la clean sheet .

C’est pourquoi, menés 1-0 à domicile face l’OGC Nice à la mi-temps, les cadres de l’équipe olympienne interpellent leur coach sur la cohérence de la stratégie du jour face à une équipe de rang inférieur. Aubaine pour le leader libérateur qu’incarne M. Perrin, ce dernier y voit une occasion inespérée de tenter une expérience managériale à laquelle il pensait depuis qu’il avait validé ses diplômes d’entraineur…confier les clés d’un match de Ligue 1 à ses joueurs en toute confiance.

Dans les faits, Alain Perrin, révulsé par l’attitude frondeuse de ses joueurs, déserta son poste et les laissa gérer la seconde mi-temps en toute autonomie. On ne retiendra pas la manière, mais l’OM inversera le score et finira par gagner 2-1 face à son adversaire du soir.

Assumant successivement les décisions collégiales d’une tactique différente de celle du début de match, du placement et du remplacement de certains joueurs, cet OM du jour fut magnifié par un objectif qui s’était manifesté en cours de saison.

En effet, les managers talentueux parviennent à fédérer leur équipe au travers d’un  dessein commun incarné par la performance. M. Perrin aura réussi ce soir la à susciter une cohésion d’équipe inexistante jusqu’à présent, née du rejet de son projet et de sa méthode.

Cet argument de l’autogestion est réapparu plus récemment suite à la défaite de l’OM à domicile contre Caen. Chahuté à l’issue de la rencontre, Marcelo Bielsa évoquait face à la presse la nécessité de faire de « l’autogestion du groupe une priorité ».

Malgré son intransigeance bien connue, le technicien argentin lâche une bombe. Plutôt obtu quand il s’agit d’entendre une alternative à sa vision du football, Bielsa concède implicitement qu’il se doit d’être plus à l’écoute de son équipe, mais pas seulement.

Réajuster une stratégie sportive suite à un échange avec ses cadres tout en restant le patron pourquoi pas. Or l’Argentin nous dit qu’il veut aller au-delà en évoquant « l’auto-gestion », sous-entendu la responsabilité et le l’impact des décisions prises incomberaient désormais aux joueurs.

Toujours à contre-pied, le technicien sud-américain serait passé en l’espace d’un coup de sifflet, de patron égocentrique à leader libérateur pour le bien-être et les résultats du groupe ?

Le doute fût entretenu quelques jours sur sa volonté de libérer son management  et de responsabiliser son groupe sur les décisions collectives…jusqu’à ce que Marcelo décide d’écarter Dimitri Payet du groupe suite à un dérapage tel un bon patron.

Le “management libéré” n’est pas très répandu dans le milieu du football. D’autant plus que ses résultats ne sont pas toujours positifs.

 

Par Florian Gautier Publié le samedi 01 avril 2017