Artak Margaryan

La lutte française s’appuie sur un socle de guerriers venus de diverses contrées. L’une des plus représentées est l’Arménie avec, à sa tête, le fameux Artak Margaryan. Volubile et plein d’énergie, il livre son histoire et ne lésine pas sur les détails. À la fin de l’entretien, vous retiendrez qu’il aime les oreilles en choux … Continuer la lecture de « Artak Margaryan »

Par Florian Gautier Publié le samedi 09 septembre 2017

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À la renverse

La lutte française s’appuie sur un socle de guerriers venus de diverses contrées. L’une des plus représentées est l’Arménie avec, à sa tête, le fameux Artak Margaryan. Volubile et plein d’énergie, il livre son histoire et ne lésine pas sur les détails. À la fin de l’entretien, vous retiendrez qu’il aime les oreilles en choux et qu’il aime beaucoup Besançon.

Artak Margaryan

Lathlète.fr : Tu es un homme né en Arménie. C’est dans ton pays de naissance que tu as appris la lutte. Quel âge avais-tu ?

Artak Margaryan : « J’ai commencé la lutte à l’âge de huit ans en Arménie à Etchimiadzin. C’est à côté d’Erevan. C’est assez touristique. Sachez qu’on est un peuple chrétien, on est pas mal croyant. On a la plus vieille église d’Arménie et l’équivalent du pape, le grand chef des prêtres quoi, est dans notre ville. C’est son siège.
(Il respire et enchaîne sur sa lancée) J’ai emmené Steeve Guenot en mai 2016 parce qu’il m’avait suivi à Istanbul lors du tournoi de qualification pour les Jeux – je perds en demi-finale. Depuis Istanbul, j’ai regardé les billets d’avion Istanbul-Erevan, c’est 1h50 et ça coûtait 70 euros donc on n’a pas hésité. Mon père en plus était en Arménie parce qu’il avait perdu sa mère. Quand mon grand-père est décédé on n’a pas pu y aller alors là on n’a pas voulu le laisser encore seul aller voir sa mère. Je n’étais pas là-bas pour l’enterrement mais on lui a changé les idées. En plus, j’ai emmené Steeve donc c’était sympa. Il comprenait rien parce que tout le monde ne parlait qu’en Arménien (rires), donc c’était plutôt marrant. »

Lath.fr : Tu es franco-arménien. Tu viens donc de Etchimiadzin en Arménie mais quelles sont tes attaches en France ?

A.M : « Mes parents sont à Rennes. J’étais à Besançon pendant douze ans et là j’ai changé de club  : je suis à Sarreguemines. Lors de notre arrivée en France, on est arrivés à Rennes. Je suis Arménien-Breton, c’est un sacré mélange ! (rires) »

Lath.fr : C’est une histoire de famille qui débute il y a bien longtemps quand ton oncle était un grand champion…

A.M : « Mon oncle était champion d’URSS en Juniors. Si t’es champion d’URSS, t’es champion du monde parce que le bloc de l’URSS comprenait tous les pays forts en lutte : Arménie, Géorgie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Mongolie…Tu te rends compte ? Si t’es champion parmi tous ces pays, t’es champion du monde. Mais ce qui m’a attiré chez lui ce sont les oreilles en choux fleurs. J’aimais les choux fleurs. En fait, il voulait que je lui masse la tête. Il kiffait qu’on joue avec sa tête et moi j’aimais pas. Limite, il nous faisait peur. (rires) Par contre, j’aimais bien toucher ses oreilles en choux ! 
Mon oncle a eu une grave blessure qui a mis un terme à sa carrière. Comme c’était les années de la guerre et qu’il fallait de l’argent – vu qu’il gagnait rien – il s’est mis à travailler. Il est devenu un grand homme. Grâce au sport il s’est fait une réputation et après il est devenu vraiment un grand homme respecté. Il avait pas mal de pouvoir, pas mal d’argent. Lui, il nous aimait beaucoup. »

Lath.fr : C’est lui qui t’a transmis cette passion pour la lutte ? En Arménie, le mot passion prend tout son sens d’ailleurs.

A.M : « J’étais trop petit pour le suivre en compétition. Mais rapidement il faisait de la lutte avec nous ! Il m’a mis ça dans la tête. En plus, je voulais avoir les mêmes oreilles que lui. En Arménie, c’est un sport national, c’est comme le foot ici. Si t’as des médailles en lutte, t’es énormément respecté. Pourquoi la lutte ? Tu te rends compte que c’est un sport de malade. Je ne dis pas que c’est le meilleur sport, surtout en France, mais les entraînements sont malades. Je regardais un peu le cyclisme sur piste pendant ma rééducation : je voyais la meuf qui faisait un sprint de quatre minutes et après elle s’arrête, s’assoit et prend son téléphone. Nous pendant deux heures, on se bat comme des chiens sur le tapis. Et derrière tu fais ta musculation. Si on est à l’étranger, on enchaîne les combats. Quand t’as une blessure, un coude en moins, on te traite de fiotte. Psychologiquement, il ne faut pas craquer. C’est un sport vraiment difficile. J’étais blessé pendant deux-trois ans. Je me suis fait opérer des cervicales, de l’épaule, des genoux, du coude… C’est dur. En Arménie, tout le monde comprend notre sport puisque tout le monde l’a pratiqué. On a une reconnaissance de malade là-bas. »

Lath.fr : Tu décris une ambiance sportive assez…violente. Violent, c’est le mot ?

A.M : « Ça nous est arrivés, quand on était petits, de se faire frapper. On était par groupes : pas dix ou vingt, on était une centaine. Si tout le monde se met à crier, dans une salle en plus qui est toute petite avec seulement deux tapis, tu t’imagines le bordel… Bien sûr, tu te prends des petites gifles. Je me souviens que mon entraîneur avait un fouet assez long. Il attendait au bord du tapis et si on avait le malheur de faire le bordel…tu prenais des coups de fouet. Ça faisait quand même mal. Il était très strict. Mais on était mature très jeune. Avec la misère, tu aides tes parents, tu es rapidement mature. En plus, on nous mettait dans des situations d’athlètes de haut niveau alors que l’on n’avait que huit ans. On nous suivait à la lettre. Quand je ne venais pas à l’entraînement, mon entraîneur venait me chercher et me tirait par l’oreille. En plus, pour aller à la salle, il passait devant notre maison. Des fois il frappait à la porte et demandait à mes parents : « Il est où Artak ? » Je n’avais pas vraiment le choix. Mais ce lien est important et c’est beaucoup mieux qu’en France. En dehors de l’entraînement, les entraîneurs ne sont pas aussi proche de nous qu’étaient nos entraîneurs en Arménie. On ne te lâchait pas. En compétition, on était suivis comme des grands sans être grands. Ça me faisait kiffer. En France, on pense d’abord aux études, la lutte c’est le plaisir. »

Lath.fr : Et tu n’étais pas le plus défavorisé !

A.M : « Dans notre famille, niveau argent, on était bien. Je me rappelle de gosses qui étaient dans les misères et qui venaient à l’entraînement sans chaussures. Et c’était des machines ! Steeve a assisté à une compétition des petits. Il m’a dit : « T’as vu comment les entraîneurs sont à bloc derrière les gosses ? » Je lui ai dit que c’était ça la différence entre la France et l’Arménie. »

Lath.fr : Tu mesures pleinement cette différence puisque tu as connu les deux pays, les deux méthodes d’entraînement. Pourquoi avoir quitté l’Arménie ?

A.M : « On a quitté l’Arménie avec mes parents parce que mon père avait pas mal d’affaires. On vivait bien. Mon père a un des problèmes plus politiques. Après la mort de mon oncle qui avait pas mal de pouvoir, bien connu en URSS – on avait des affaires avec lui – on n’était plus trop protégés. Si t’as personne derrière toi, t’es foutu. Il craignait davantage pour nous que pour lui. Il a été victime de chantage après la mort de mon oncle. C’est devenu compliqué et il a voulu fuir. Il ne voulait pas que ses enfants grandissent ici. J’avais 13 ans quand je suis arrivé à Rennes. Pourquoi Rennes ? Parce que ma tante y habitait depuis 10 ans. Je ne parlais pas français et j’étais triste de venir ici. En Arménie, j’avais mes amis, j’étais bien là-bas. J’avais le respect des grands, j’étais toujours avec des grands : j’allais au restaurant avec eux alors qu’ils avaient plus de vingt ans et moi douze ans. J’avais une voiture, je conduisais ! Ça m’a changé la vie de venir ici. J’avais 16 ans quand j’étais au Pôle de Besançon et j’avais déjà ma voiture : les profs me voyaient venir en voiture et pétaient un câble. (rires) « Désolé, je suis habitué à conduire, qu’est-ce que tu veux… ». Dieu merci, je n’ai pas eu de problème jusqu’à mes dix-huit ans et j’ai passé le permis en deux semaines. »

Lath.fr : Quelle est la première chose que tu as regardée avant de quitter l’Arménie ?

A.M : « Avant de venir, on s’était renseignés pour savoir s’il y avait de la lutte ou pas. Vu qu’il y avait les Monde à Créteil, en 2003, je savais qu’il y avait de la lutte. En Bretagne, il y en n’avait pas. Pendant un an, j’ai fait des aller-retour jusqu’à Nantes. C’est un très belle ville d’ailleurs, comme Rennes. C’est très étudiant. C’est propre et joli ! »

Lath.fr : Tu as surtout vécu à Besançon.

A.M : « Besançon, c’est classe. Je t’avoue que je n’aimais pas quand je suis arrivé. J’ai fait sport-études dès l’âge de 14 ans. Je n’avais jamais été éloigné de ma famille et d’un coup je me retrouve tout seul… (Il souffle) Je parlais pas français, j’étais dans un internat pourri et je comprenais pas ce que je faisais ici. Je ne comprenais pas l’emploi du temps. Je me levais, je voyais tout le monde aller à droite, à gauche…Moi je ne savais pas où était ma classe. C’était une galère. La première année, j’ai détesté Besançon. Ensuite, quand j’ai appris à mieux la connaitre, j’ai apprécié. C’est une belle ville. »

Lath.fr : Financièrement, tu t’en sortais comment ?

A.M : « À l’époque, on n’avait plus trop d’argent. Je me suis démerdé avec mon père et mon club. Jusqu’à mes dix-sept ans je n’avais pas de salaire. Les années suivantes, j’ai eu un petit contrat avec mon club et j’avais cinq, six cent euros par mois. Je travaille maintenant à la SNCF. On a un contrat CIP. On est trente-et-un athlètes qui travaillons pour la SNCF et je suis le seul lutteur. En fait, j’avais demandé à Brice Guyart (escrimeur), dans l’avion au retour des Jeux Méditerranéens, ce qu’il fallait faire pour travailler à la SCNF. Il m’a dit : « Écoute Arak, tout est possible. Tu viens de faire une médaille aux Europe, bien sûr que l’on peut te prendre. Je te donne mon mail, mon numéro et tu dis à ton DTN de m’appeler. Il y a moyen que je te pistonne. » Je travaille deux mois et demi dans l’année et le reste du temps je me consacre à la lutte. Mais ça veut dire qu’à la fin de ma carrière, je vais travailler à la SNCF. En 2015, chaque fédération pouvait présenter un athlète. Ils ont décidé de me présenter et j’ai dû passer des tests et un entretien. Tout s’est bien passé, ils m’ont kiffé ! »

Lath.fr : Tu vis désormais à l’INSEP. C’est encore un changement. Comment ça se passe ?

A.M : « Je suis en colocation avec Steeve. C’est mon meilleur ami depuis longtemps, j’étais son remplaçant en 2012. J’ai une belle anecdote sur lui qui montre au passage l’importance de la lutte dans des pays comme la Biélorussie ou l’Arménie. En Biélorussie, on va dans un endroit et la personne chargée de la sécurité l’a reconnu rapidement et lui a dit : « Oh, c’est toi le champion olympique ! » Quand on était ensemble en Arménie, les journalistes sont venus le voir direct ! On avait été ensuite rendre visite au champion olympique chez les jeunes, on est partis une demi-heure, et tout le monde est venu pour prendre une photo avec lui. Le lendemain, il était dans tous les journaux : Steeve Guenot est venu rendre visite à de jeunes lutteurs arméniens. C’est énorme. Jamais de la vie on l’avait reçu comme ça. »

Lath.fr : On a parlé de ta vie en France et en Arménie sans jamais savoir pourquoi tu as choisi la France. Tu ne pouvais pas représenter l’Arménie ?

A.M : « Si, je pouvais concourir pour l’Arménie. Mais vu que ma famille habite là et que je me suis habitué à la France, je n’ai pas voulu changer. Et puis, là-bas la concurrence est plus dure. Là-bas, ils ne sont pas 3-4 dans la catégorie, ils sont 30. Il faut passer 30 mecs pour être champion. Pendant un moment, quand je n’avais pas la nationalité française, j’aurais pu concourir pour l’Arménie mais le gouvernement m’aurait obligé à faire le service militaire qui est obligatoire. Si t’as un passeport arménien, que tu as 18 ans et que tu n’as pas fait ton service, tu rentres au pays et il t’emmène direct à l’armée. C’est pour ça que je ne voulais pas y retourner. »

Lath.fr : Cette année Paris accueille les Mondiaux. Quel est l’objectif ? *

A.M : « Mon objectif principal cette année est de dérocher le titre ou au moins une médaille aux Monde à Paris. Je n’ai pas le choix ! Je suis prêt depuis des années dans ma tête. Ce n’est pas maintenant que je vais me chier dessus. »

* Entretien réalisé avant les Mondiaux. Artak s’est blessé en quart de finale.

Par Florian Gautier Publié le samedi 09 septembre 2017