Zelim Khadjiev

Zelim Khadjiev dégage une candeur qui contraste avec la dureté de la lutte. Son sourire naturel illumine un visage encore juvénile bien que taillé à la serpe. Ni l’évocation de sa jeunesse à fuir la deuxième guerre de Tchétchénie, ni le souvenir d’une désillusion aux Jeux Olympiques ne semblent altérer son état d’esprit. À vingt-deux … Continuer la lecture de « Zelim Khadjiev »

Par Florian Gautier Publié le mardi 06 juin 2017

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À la renverse

Zelim Khadjiev dégage une candeur qui contraste avec la dureté de la lutte. Son sourire naturel illumine un visage encore juvénile bien que taillé à la serpe. Ni l’évocation de sa jeunesse à fuir la deuxième guerre de Tchétchénie, ni le souvenir d’une désillusion aux Jeux Olympiques ne semblent altérer son état d’esprit. À vingt-deux ans seulement, il se nourrit d’une jeunesse difficile et saisit sa deuxième chance à bras le corps. C’est à bras le corps qu’il donne un sens à sa vie : lutter jusqu’à son dernier souffle.

Zelim Khadjiev

Tu restes sur un échec. Lors des Jeux Olympiques, à la surprise générale, tu es éliminé en huitièmes de finale…

« J’étais parti pour décrocher une médaille. J’avais les capacités pour gagner une médaille, j’ai fait une erreur et ça n’a pas pardonné. Du coup, je n’ai même as pu profiter des Jeux Olympiques : j’étais dégoûté. »

Lath.fr : L’ambiance des Jeux Olympiques est unique. As-tu quand même pu profiter de l’ambiance ?

Z.K : « Nous les lutteurs n’avons pas pu profiter de l’ambiance parce que nous sommes arrivés le dernier jour. En plus, on est au régime et quand on est au régime on n’a pas forcément le moral, on est fatigués et on ne peut pas vraiment en profiter. Je luttais l’avant-dernier jour et après on est rapidement partis donc je n’ai pas pu vraiment profiter du village, des sorties… »

Lath.fr : Est-ce que le temps d’une olympiade, tu as le temps de nouer des amitiés avec d’autres sportifs tricolores ou étrangers ?

Z.K : « Je suis à l’INSEP donc je connais les athlètes. Malheureusement je n’ai pas pu sortir avec eux. J’ai juste vu le Corcovado. Le village olympique est impressionnant mais apparemment ils n’ont pas fait beaucoup d’effort car il n’était pas terminé. Aux Jeux Européens à Bakou, le village était beaucoup plus beau. »

Lath.fr : Après ta désillusion, as-tu fait bouger les lignes au niveau de ta préparation ?

Z.K : « J’ai deux nouveaux entraîneurs. Didier Païs était déjà là et le nouveau c’est Lucas Païs qui était mon partenaire aux Jeux Olympiques. On travaille beaucoup sur la technique et ils corrigent les fautes que je fais en fin de match. Au niveau diététique, on est suivis mais on peut quand même faire ce que l’on veut (rires). J’aime bien le coca, c’est vrai, mais j’essaye de faire attention. »

« Je suis de Nice mais toute l’année je vis ici. Enfin, je suis aussi beaucoup en stage à l’étranger. »

Lath.fr : Ces changements et ces réglages ont été mis en place pour l’événement majeur de l’année : les championnats du Monde qui auront lieu en France (date). Quel est l’objectif avoué ?

Z.K : « Champion du monde : c’est l’objectif. Une autre médaille que l’or ne serait pas une déception mais l’objectif c’est d’être premier. »

Lath.fr : Ta famille est basée à Nice. Est-ce qu’elle va faire le déplacement à Paris pour t’encourager ?

Z.K : « Mon grand frère va venir me voir aux Mondiaux mais le reste de ma famille, non. Je n’aime pas trop quand ils viennent lorsque je suis en compétition parce que ça me stresse. J’ai eu l’occasion d’avoir une fois ma famille en compétition, lors des Jeux de la francophonie, et j’ai fait n’importe quoi ! Heureusement, j’ai quand même gagné mais je n’étais pas moi-même. »

Lath.fr : Tu as combien de frères et soeurs ?

Z.K : « J’ai deux petites soeurs et un grand frère. Mon grand frère faisait de la lutte et il a arrêté. Il était en équipe de France. »

Lath.fr : La lutte est donc une histoire de famille. L’équipe de France aussi. Comment as-tu été repéré ?

Z.K : « Quand je suis arrivé en France, je savais déjà lutter. En Tchétchénie, on apprend très tôt les bases et en arrivant ici j’étais le seul petit à marquer beaucoup de points en compétition. Les entraîneurs nationaux m’ont rapidement repéré. Ensuite, ils m’ont convoqué pour des stages. J’étais surclassé en cadets pour combattre face à des plus grands et ensuite ils m’ont dit que j’étais sélectionné en équipe de France. À ce moment là, tu ne réfléchis pas et tu te dis : « je vais avoir un survêtement de l’équipe de France ! (rires) » »

Lath.fr : Tu dis que la lutte a permis ton intégration dans la société française. C’est une notion, en cette année présidentielle, qui est très délicate. Éclaire nous.

Z.K : « Quand je suis arrivé, je ne faisais rien. J’avais pas d’école, je n’avais rien. On courait dehors, on faisait des bêtises. Je ne parlais pas du tout français. Je ne savais même pas dire bonjour. Mon frère a rapidement trouvé un club de lutte. Dans ce club, on n’avait pas le droit de parler Tchétchène : on était obligé de parler français. Quand on avait du temps libre, ils ne nous laissaient même pas jouer dehors et nous disaient de continuer à s’entraîner. Avant l’entraînement, ils nous apprenaient à apprendre le français et apprendre à vivre ici. »

Lath.fr : Un Tchétchène qui ne fait pas de lutte n’est donc pas un vrai Tchétchène, c’est ça ?

Z.K : « En Tchétchénie, il n’y avait pas vraiment de sports, surtout dans mon village. Avant la guerre, il y avait de la lutte et un peu de boxe. C’est tout. Maintenant, il y a beaucoup plus de sports. À l’époque, comme on avait – et on a encore – de grands sportifs et médaillés olympiques, tous les jeunes voulaient faire pareil et automatiquement on était inscrits à la lutte. J’avais sept ans quand j’ai commencé. Mais les installations sont catastrophiques. Les tapis étaient troués, le stade était petit. »

Lath.fr : L’autre notion qui crée des tensions en France entre les hommes et femmes politiques est l’immigration. De la Tchétchénie à Nice, raconte nous ton parcours de migrant.

Z.K : « Je me souviens de beaucoup de choses. C’était la galère. Normalement, mon père voulait rejoindre mon oncle en Norvège. On ne pouvait pas prendre l’avion car il fallait des visas. On a pris un bus pour aller je-ne-sais-où, je ne me rappelle plus précisément des pays, avant d’arriver en Biélorussie où l’on est restés une ou deux semaines. De là, on a pris le bus, on est passés notamment en Pologne. Ensuite, on prenait la voiture et on essayait de passer d’autres frontières. Les douaniers arrivaient avec leurs fusils et ils nous disaient de repartir. Nous on voulait juste passer ! Parfois ils tiraient en l’air. C’était la galère. On n’a pas pu passer en Norvège parce que la douane nous a chopés trois ou quatre fois. Il y avait une autre famille avec nous qui nous a dit : « on va aller en France ». Alors on les a suivis. Une fois arrivé à Nice, j’étais franchement impressionné parce que je ne voyais que ça a la télé : un beau soleil, une plage, des grandes maisons. Je me sens bien ici. J’avais dix ans quand je suis arrivé. »

Lath.fr : As-tu le temps de te ressourcer dans ton pays d’origine ?

Z.K : « J’ai toujours de la famille en Tchétchénie mais je n’y suis retourné qu’une seule fois depuis mon arrivée en France. Avec la lutte, je n’ai jamais l’occasion de repartir. Mes parents y repartent à chaque grande vacances. À cette période, on est tout le temps en déplacement, en stage… »

Lath.fr : Puisque la lutte est un sport national là-bas, tu es connu en Tchétchénie ?

Z.K : « Je suis connu en Tchétchénie, bien sûr ! Ici, on ne sait même pas qui je suis. Quand je suis devenu champion du monde, c’était la fête là-bas ! Dans mon village, tout le monde s’est rendu dans ma maison. »

Lath.fr : On te présente comme un lutteur talentueux. Pourtant, à l’entraînement tu souffres comme tout le monde, si ce n’est plus.

Z.K : « Le talent ne suffit pas une fois arrivé au haut niveau. Si tu ne travailles pas avec ton talent, ça ne sert à rien. Il faut avoir un objectif, un rêve et travailler en fonction de cela. »

Lath.fr : Si tu travailles autant, c’est pour atteindre la perfection. Quel est ton point faible à ce stade de ta carrière ?

Z.K : « Mon point faible ? Je suis distrait à la fin du match. Ça m’arrive d’être nerveux aussi quand notamment un lutteur marque un point alors qu’il ne devrait pas le marquer. En plus, mes entraîneurs me laissent souvent au milieu du tapis et je dois enchaîner les adversaires, combattre tout le monde. Moi je suis fatigué alors qu’eux sont frais : alors quand ils arrivent à marquer un point, les nerfs montent et je peux partir dans les tours. Enfin, je m’excuse toujours à la fin de la séance. »

Lath.fr : Tes collègues tchétchènes et toi-même êtes très attentifs et obéissants à l’entraînement. Quelles sont les différences entre l’apprentissage français et l’apprentissage tchétchène ?

Z.K : « Au même âge, il y a beaucoup de choses que l’on n’apprend pas en France. Au même âge, en France, on fait beaucoup de jeux. Là-bas c’est déjà la guerre et les petits sont déjà en train de pleurer sur le tapis. C’est vraiment strict, ils apprennent déjà à ne pas être en retard. »

Par Florian Gautier Publié le mardi 06 juin 2017