Jack Johnson boxe la ségrégation

Dans moins d’un mois, Barack Obama, premier et unique président Noir de l’histoire des États-Unis quittera la maison blanche après huit ans de gouvernance. Un président Noir ? Personne n’y aurait cru au début du XXe siècle, quand seul un colosse taillé dans l’ébène semblait pouvoir dicter sa loi aux Blancs. Sur les rings de … Continuer la lecture de « Jack Johnson boxe la ségrégation »

Par Théo Sorroche Publié le vendredi 31 mars 2017

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Retour gagnant

Dans moins d’un mois, Barack Obama, premier et unique président Noir de l’histoire des États-Unis quittera la maison blanche après huit ans de gouvernance. Un président Noir ? Personne n’y aurait cru au début du XXe siècle, quand seul un colosse taillé dans l’ébène semblait pouvoir dicter sa loi aux Blancs. Sur les rings de boxe et même en dehors. Jack Johnson n’est pas uniquement le premier champion du monde poids lourd Noir de l’histoire. C’est aussi un personnage d’une liberté infinie, qui dépasse largement la « simple » abolition de l’esclavage. Un combattant hors pair qui n’aura jamais laissé l’ambiance nauséabonde de la ségrégation recouvrir ses ambitions.

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La transition vers le XXe siècle est la période la plus dure pour les Noirs américains depuis 1865 et l’émancipation. S’ils ne sont plus esclaves, les Noirs ne sont pas tout à fait libres. Le gouvernement fédéral les abandonne à leur sort dans un sud resté largement ségrégationniste. La tentative pour y faire appliquer les droits civiques a littéralement échoué. Les Noirs sont privés du droit de vote, violentés, molestés et insultés par une grande partie des Blancs. C’est dans ce sud des États-Unis que naît Jack Johnson, le 31 mars 1878. Soit un an à peine après la reconstruction définitive de l’Union. Ses parents sont d’anciens esclaves malgré tout heureux de leur nouvelle condition à Gavelston, dans le Texas. Le père travaille comme concierge, la mère comme blanchisseuse. Pour ne pas perdre cette liberté naissante, les Johnson élèvent leurs six enfants du mieux possible. Ils leur apprennent à lire et écrire.

Dans sa jeunesse, Jack Johnson enchaîne les petits boulots : bagagiste dans un hôtel, balayeur chez un barbier, chargeur de coton dans le port de la ville. Tout son temps libre, il le consacre à la boxe. Dans le noble art, il atteint rapidement un niveau suffisant pour gagner de l’argent grâce à son punch. À 18 ans, son niveau est tel qu’il gagne en un combat son salaire hebdomadaire habituel. Du haut de son mètre 86, il rentabilise son corps en servant de sparring partner à d’autres boxeurs, plus âgés. À cette époque, bien qu’elle connaisse un succès massif dans les journaux, la boxe est quasi illégale partout aux États-Unis. Malgré les interdits, les matchs truqués, le manque de sécurité au bord des rings et l’absence de fédération pour l’encadrer, le noble art compte des millions de passionnés. Du coup, la clandestinité est obligatoire. Tout le monde connaît, dans le pays, le nom du premier champion du monde couronné en 1892 : John Lawrence Sullivan. Crâne rasé et moustache fine, le « costaud de Boston » fait la Une des journaux et la fierté de la communauté blanche. Il est alors « l’homme le plus fort du monde ». L’importance de ce titre est tel, aux États-Unis, qu’il est alors considéré comme le troisième homme le plus connu du pays derrière le Président et le Général de l’armée.

Cet empereur de la virilité est invincible face aux Blancs. « Je ne me battrai pas contre un Noir, je ne l’ai jamais fait et ne le ferai jamais.» Une banalité pour l’époque puisque, dans la logique blanche de race supérieure, un Noir ne peut battre un Blanc. Noirs et Blancs peuvent combattre dans toutes les autres catégories mais en aucune façon dans la catégorie reine. La situation est encore moins propice à cela que les lynchages sont monnaie courante en cette fin de XIXe siècle. La société est dans une sorte d’apartheid, un état de simple non droit pour les Noirs.

Dans le sud des États-Unis, Jack Johnson ne subit pas de coup. Il développe son style, souple rapide et très défensif. Il prend peu de risques, est attentiste, mais dès qu’une ouverture se présente il s’y glisse pour démolir son adversaire. Un style relativement novateur qui lui permet de dominer sur le ring, mais pas d’entrer dans le cœur des suiveurs. Les commentateurs pointent de la lâcheté et de la paresse dans le style du « negro ». Des points communs à tous les Noirs selon eux.

James Corbett, champion du monde en 1892 après avoir vaincu Sullivan, adoptait pourtant en son temps le même style que Jack Johnson. Mais, au lieu que les critiques s’abattent, ce sont les louanges qui pleuvent sur Gentleman Jim, « l’homme le plus malin de la boxe ». Deux poids, deux mesures.

Les critiques ne touchent pas Johnson qui est au dessus de ces théories fumeuses. Il combat et gagne. En 1902, il en est à vingt-sept victoires en poids lourd, contre des Blancs et des Noirs. Lui ne sélectionne pas ses adversaires, il les allonge. Il gagne sa vie mais ne vise plus que le graal, le titre de

champion du monde des poids lourds.

Jeffries et Johnson s’affrontent à distance

Corbett perd son titre au profit d’un Britannique cinq ans plus tard. C’est un nouveau poids lourd américain et légendaire qui récupère ensuite la ceinture : James J.Jeffries. Malheureusement, Jeffries, comme ses prédécesseurs, est adepte de la ségrégation raciale. Il déclare : « Ce type, qu’on appelle Johnson, c’est un bon boxeur, mais il est Noir. »  Les surnoms de Johnson, qui est devenu une figure de la boxe, traduisent la pensée de Jeffries : Johnson est le “Crasseux“, l’”Éthiopien“, “Big Smoke“…

Fin 1903, surprise, certains médias décident de militer pour une rencontre au sommet entre Jeffries, qui terrasse facilement tous ses challengers en championnat du monde et Johnson. Il faut dire que Johnson a remporté le « titre coloré des lourds » cette même année. Mais le champion du monde refuse. Un soir de 1904, Johnson, toujours insatiable, coince Jeffries dans un bar pour lui demander avec véhémence d’accepter un combat.

Jeffries refuse encore et toujours. Mais l’orgueil des grands hommes habite le champion du monde. Il défie Johnson, pour 2 500 dollars, de le combattre dans la cave du bar. Johnson est outré : « Je ne me bats pas dans les caves. »

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En 1905, alors au sommet et toujours intouchable, Jeffries décide de laisser son titre vacant et raccroche les gants. C’est donc un combat entre challengers blancs qui décide du nom de son successeur. Marvin Hart l’emporte, battu ensuite par un Canadien, Tommy Burns. Lui encore refuse de combattre Johnson. Cette fois, le boxeur noir est à bout. Beaucoup de spécialistes le considèrent comme le légitime prétendant à la ceinture. Il est désormais une véritable célébrité nationale. Les Américains sont friands de ses combats. Son manager, Sam Fitzpatrick, lui trouve des matchs grassement rémunérés à 3 000 dollars minimum.

Outre le spectacle qu’il offre une fois le short enfilé, sa vie privée fait aussi parler l’Amérique. La star noire ose s’afficher ouvertement aux bras de femmes blanches et roule en voiture de sport. Quand on le met en garde il réplique : « Je n’ai d’ordre à recevoir de personne, je ne suis pas un esclave. »

En 1900, les Noirs américains doivent être soumis aux Blancs. Pas Johnson, qui préfère les envoyer au tapis. À une époque où le simple flirt avec une blanche coûte la vie à plusieurs dizaines de noirs, Johnson couche sans critère de couleur. Aux yeux de la plupart des Blancs et même de certains Noirs, il est un danger permanent. Libertin, amoral et plus décomplexé que personne, il représente une menace pour « l’ordre naturel des choses ». En Amérique, ce n’est jamais bien vu.

Johnson tente le tout pour le tout pour combattre le champion du monde canadien, soulevant un lobbying en sa faveur. Même le roi Edouard VII, roi de Grande-Bretagne et des dominions, qualifie Burns de bluffeur. Il le poursuit à travers le monde. Une détermination chevillée au corps depuis son enfance.

À 12 ans, Jack Johnson avait quitté son Texas natal pour rejoindre la grande New York City. D’après lui, il avait effectué le voyage pour rencontrer son idole, l’escroc Steve Broddy, immigrant irlandais qui s’est construit une réputation sur sa capacité à mentir. Après qu’il lui a serré la main, il rentra à Galveston, avec la volonté de devenir à son tour, une idole. Cette anecdote, qu’elle soit vraie ou romancée, dénote de la détermination insatiable et presque insensée de Jack Johnson. Un trait de caractère qui fera sa légende.

Sa cible canadienne croit se mettre à l’abri en assurant ne pas vouloir combattre pour moins de 30 000 dollars. À sa grande surprise, un richissime australien, Macintosh, y voit une occasion en or de faire parler de lui. Il avance les 30 000 dollars pour que Burns combatte contre Johnson. « Big Smoke », lui, n’hérite que de 5 000 dollars. Mais les billets verts ne comptent pas, il a enfin sa chance. Il fanfaronne déjà dans les journaux : « C’est comme il veut, quand il le veut, je vais gagner. » Ça fait près de dix ans qu’il attend cette occasion, il ne va pas la manquer.

Le combat a lieu le 26 décembre 1908, devant un parterre de Blancs qui insultent puissamment Johnson. Autre continent, même habitude. Le fils d’esclaves se contente d’embrasser la foule. Tommy Burns part confiant : « Je vais battre ce négro ». Le Canadien est terrassé en quatorze rounds. L’Américain use le Canadien. Et quand Burnes semble s’écrouler, Johnson le maintien debout comme pour mieux l’humilier. Au quatorzième round, la police épargne le monde entier de ce moment historique. Évitant ainsi à la suprématie de la race blanche d’être malmenée aux yeux du monde entier. Le combat et sa diffusion sont arrêtés. Mais Jack Johnson est champion du monde, rien ne pourra le lui enlever. Il devient immédiatement l’idole du peuple noir. Sans jamais qu’il ne le revendique comme tel, c’est l’événement le plus heureux pour la communauté noire depuis la fin de la guerre de sécession.

Même si Johnson refuse d’y voir une victoire raciale dans un premier temps, il se rend compte que cette foutue couleur de peau compte toujours autant. La presse réagit difficilement, elle entame une campagne de dénigrement : Tommy Burns n’était pas le vrai champion puisque Jeffries n’a jamais été battu. Quand l’«Éthiopien » rentre d’Australie, il le clame haut et fort : il attend Jeffries sur un ring. Mais son arrogance est trop forte pour sa ville natale de Galveston qui annule la réception prévue à son honneur sous prétexte qu’il a voyagé avec une blanche.

À cette époque là, il vit à Chicago, pour éviter les lois raciales Jim Crow, dans l’une des enclaves noires de la ville. Il passe sa vie entre entraînements et maisons de passes. Mais Johnson n’était pas qu’un simple sportif lubrique un peu idiot, comme le véhiculaient les clichés collant à sa peau noire. Le boxeur était un grand amateur de littérature, fanatique d’Histoire. Il avait pour idole Napoléon. Physiquement son opposé, philosophiquement proche de l’Empereur français, lui aussi self-made-man. Amoureux des arts, il est aussi musicien. Il joue de la contrebasse dans une troupe de Music-hall. Mais dans ce monde là aussi, la ségrégation persiste. Dans le froid de l’hiver Chicagoan, pas de loges chauffées quand on est noir.

Dans le même temps, Johnson détruit tous les hommes blancs qui le défient gants aux poings, même ceux qui le dépassent de plusieurs centimètres. Alors, devant l’éclat brut du talent de Johnson, les médias finissent par rejoindre sa position et enjoignent Jeffries, le « légitime », à combattre. Mais celui-ci, désormais fermier, n’est pas en bonne condition. Il dépasse allègrement les 130 kilos et n’a plus boxé depuis sa retraite. Sous la pression populaire, pour qui l’honneur de la race blanche est en jeu (on en vient même à appeler Jeffries « le grand espoir blanc »), et alléché par les 100 000 dollars qu’on lui propose, il finit par accepter de revenir. Il entreprend un entraînement drastique, porté par sa fierté.

Sur le toit du monde

Le combat est organisé en 1910 à Reno, dans le Nevada, seul État dans lequel la boxe est légale. C’est le combat du siècle. Les médias sont en ébullition : cinq mille journalistes se pressent à Reno. Tout le monde y prédit la victoire de Jeffries, malgré six ans sans combat. L’illustre écrivain Jack London écrit à propos du combat à venir : « Tout le monde devrait venir à Reno. Il n’y a jamais rien eu de semblable dans l’histoire du ring. Jeffries gagnera sûrement car l’homme blanc a 30 siècles de traditions derrière lui – tous les efforts suprêmes, les inventions et les conquêtes, et, qu’il le sache ou pas, Bunker Hill et les Thermopyles et Hastings et Azincourt ».

Quelques semaines avant le combat, Johnson vire son manager blanc. Le combat racial se renforce encore un peu. Johnson essaie de dégonfler les polémiques : « Je suis mon manager et je l’ai toujours été. » En face, Jeffries reçoit un soutien populaire exceptionnel : même le premier champion du monde Sullivan vient l’encourager. Et ça marche. Il perd 45 kilos en quelques semaines et met knock-out absolument tous ses sparring partners.

Le jour du combat n’est pas choisi au hasard. Le 4 juillet est le jour de l’indépendance aux États-Unis. À Reno, les gens présents, majoritairement blancs, parient en nombre sur Jeffries. Au matin du combat, celui-ci est favori à 10 contre 4. Mais dès que les Blancs sont installés en tribune, les Noirs employés de cuisines, de wagon, balayeurs, se ruent pour miser toutes leurs économies sur leur héros, Johnson.

Il fait très chaud, le soleil illumine les visages blancs dans le public.

Ils insultent, singent Johnson. Celui-ci, comme d’habitude, sourit. C’est sous les acclamations que Jeffries monte sur le ring. Mais il ne montre pas une dent, concentré et déterminé. D’entrée, il agresse Johnson, ne le laisse pas respirer, le colle. Mais Johnson, toujours aussi bon défenseur, résiste. Jeffries sait qu’il ne pourra pas durer contre un adversaire si fort. Par conséquent, il boxe offensivement, dans un style bagarreur et agressif qui ne désarçonne pas son adversaire, toujours solide sur ses jambes. Le coin Jeffries, sentant le vent tourner, s’emploie alors à déstabiliser le « nègre » par la voix. À commencer par Corbett, l’ancien champion du monde qui envoie une salve d’insultes au visage de Johnson, qui lui sourit et accélère la cadence de ses coups sur l’ancien champion, bien trop lent. À la fin de la quatorzième reprise, Jeffries est en sang : il a le nez complètement fracturé et a bien du mal à rester droit. Il s’accroche de plus en plus à Johnson. Ce dernier décide d’en finir, tel un empereur romain qui baisserait le pouce aux Jeux du cirque. Il enfonce Jeffries dans les cordes. Le Blanc tombe. Une fois. À la stupéfaction du public aveuglé de rage. Il a à peine le temps de se remettre sur ses deux jambes que Johnson lui assène un direct du gauche qui le fait passer entre les cordes. Le Blanc se relève. Une nouvelle fois. Johnson se rue dessus et le broie sous les coups. Encore une fois Jeffries est au sol. Son clan monte sur le ring et jette l’éponge. Personne ne pourra jamais plus contester le « Géant de Gavelston ». Le « crasseux » est devenu le Roi. Même Jeffries, qui connait là l’unique défaite de sa carrière, reconnaît son talent. Beau joueur il admet « même au sommet de ma forme, je n’aurai pas pu battre Jack Johnson, impossible de le toucher. »

Alors que Johnson rentre à Chicago pour célébrer son titre, les Noirs sortent dans la rue fêter « leur » victoire. Les Blancs ne l’acceptent pas. Les émeutes raciales qui s’en suivent dépassent même celles survenues le lendemain de la mort de Martin Luther King. Elles font des morts, surtout noirs, sur tout le territoire des États-Unis. Mais pour une partie de la communauté noire, mieux vaut perdre des hommes que ce combat, qui aurait validé les théories raciales de la presse blanche.

Johnson reste prudent malgré le succès et son discours lors de son triomphe à Chicago le montre bien. Tout autant qu’il met en lumière la culture mainte fois occultée du colosse noir. Il déclare à la foule massée devant lui le 7 juillet : « J’espère seulement que les gens de couleur, dans le monde entier, ne seront pas comme les Français. Lorsque Napoléon accumulait les victoires, les Français étaient avec lui mais lorsqu’il perdit, le peuple se retourna contre lui. Lorsque Jack Johnson connaîtra la défaite,  j’espère que les gens de couleurs m’aimeront encore. »

Du ring à la prison

Champion du monde, il décide d’ouvrir son propre bar à Chicago, « The Champion », s’adonnant ainsi à ses autres passions : l’alcool et les femmes. Son établissement est unique à l’époque  puisqu’il accepte Blancs et Noirs, faisant fie de la ségrégation encore en vigueur aux USA. Preuve que, pour lui, la couleur de peau n’a pas d’importance.

Sur le ring, il n’accepte pas les défis des boxeurs blancs trop faibles à son goût, ni ceux des noirs, qui n’ont pas les moyens de financer les combats à la hauteur d’un championnat du monde. Il annonce : « Je suis champion, à moi de faire ma propre ségrégation. »

Bien sur, Johnson accepte des combats. Mais les jeunes espoirs blancs qu’il affronte ne tiennent pas la comparaison longtemps. Le monde blanc de la boxe est de plus en plus frustré par la domination d’un Noir sur le ring. La presse est alors utilisée pour une nouvelle campagne de dénigrement. Une nouvelle loi – la loi Man est mise en place : elle interdit le transport de jeunes prostituées afin d’éviter la traite des blanches. Problème pour Johnson, depuis le début de l’année 1912, il s’est entiché d’une nouvelle conquête, une prostituée blanche du nom de Lucile Cameron. La mère de celle-ci porte plainte contre Johnson pour enlèvement. Le « nègre » aurait « hypnotisé » sa fille. La police arrête Johnson en octobre 1912 en vertu de la loi Man. En réalité c’est une attaque contre un couple de mixité raciale. Si Johnson est libéré sous caution, sa conquête reste sous les barreaux. Et quand il va payer sa caution, Johnson évite de peu un lynchage. Son établissement est fermé dans les jours qui suivent et certains Noirs commencent à remettre en cause les positions de Johnson. Booker Washington, l’un des leaders du mouvement noir de l’époque, va même jusqu’à déclarer : « Un homme plein de muscle mais dépourvu de cerveau est une créature inutile. »

Johnson est sauvé par l’amour de Lucile Cameron qui dément avoir été enlevée. La police ne lâche pas l’affaire et présente une ancienne petite amie de Johnson qui, encore amoureuse du champion, accepte de témoigner entre jalousie et pression des policiers. Le 7 novembre 1912, Johnson est de nouveau arrêté. A sa sortie de prison, après une semaine à l’ombre, il lance une nouvelle provocation en se mariant avec Lucile Cameron. Jack Johnson casse un tabou énorme dans la société américaine : l’attirance possible de femmes blanches pour des hommes noirs.

 

Décadence et fin tragique

Le nouveau président démocrate Wilson, élu en 1913, promet beaucoup au peuple noir. Il empire finalement la situation. C’est dans cette atmosphère délétère que le procès de Johnson s’ouvre après avoir joué au chat et à la souris avec la police pendant un an. Son ancienne compagne témoigne contre lui, assurant avoir été forcée à faire des choses immorales. Johnson se défend seul, niant les faits avec force. Mais le jury, entièrement blanc, le déclare coupable. Il est condamné à un an de prison. Libéré le temps de la procédure d’appel, Johnson quitte directement les États-Unis pour le Canada. Il veut ensuite rejoindre l’Europe, mais certains pays, comme la Suède, lui ferment ses frontières. Sans argent, il accepte un combat au Vel d’Hiv à Paris le 14 juin 1914, pour le championnat du monde. En face, se dresse Franck Moran, un Américain. Johnson est facile, se moque ouvertement de son adversaire. Son adversaire est plus défensif que jamais et le public lui en veut de ne pas tenter le knock-out. La salle est à moitié vide à la fin du combat et les organisateurs refusent de le payer malgré sa victoire. Il faut dire que ce jour là, l’Archiduc Ferdinand est tué. On se dirige vers la première Guerre Mondiale.

De l’autre côté de l’Atlantique, un Américain déjà âgé de 34 ans se révèle. Son nom : Jess Willard. Du haut de son double mètre, le « géant de Pottawatomie » écrase tous ses adversaires et son allonge semble pouvoir gêner un Johnson vieillissant (37 ans).

Le champion du monde accepte de défier cet étonnant challenger, lui qui a déjà défendu avec succès huit fois sa ceinture. Le combat a lieu le 5 avril 1915. Pas aux États-Unis – Johnson est encore sous mandat d’arrêt, mais à La Havane, afin d’attirer les supporters américains.  Le meilleur boxeur de la dernière décennie ne s’entraîne quasiment plus et prend ce combat à la légère. Toujours vaniteux, il préfère se consacrer au jeu médiatique. En face, si Willard n’est pas un grand boxeur, il semble avoir plus d’envie. Quarante-cinq reprises sont prévues, un vrai marathon. Et sur le ring, la surprise est de taille. Johnson semble apathique dès son entrée en scène. Pourtant, il domine le début de combat, sanctionnant chaque erreur de son adversaire par des coups, son déficit de taille compensé par un énorme avantage de vitesse. Il semble même plus offensif que lors de ses derniers combats. Comme une réaction de fierté, il cherche vraiment le K-O. Mais son adversaire tient la route. À mi-combat, Johnson commence à fatiguer. À la vingt-cinquième reprise, Willard attaque, enchaine les coups et lance une droite au milieu de la cage thoracique du champion du monde. Johnson suffoque. Il relâche la pression. Il souffle. L’«Éthiopien» se sent mal et demande à sa femme de sortir de la salle à la fin du round. Le vingt-sixième lui est fatal. Willard lui lance un terrible direct. La foule exulte, le champion du monde ne se relève pas. Willard est sacré. Il est le « sauveur de la race blanche ». Il perdra sa ceinture dès son combat suivant.

Après quatre ans de domination, Johnson laisse filer en un combat, par orgueil, ce qu’il avait conquis avec un acharnement extraordinaire durant des années. Il faudra attendre quinze longues années avant de revoir un Noir boxer pour le titre ultime.

Johnson disparait des rings. Il se réfugie en Espagne, pays neutre, jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis. Il se porte volontaire, une demande refusée par son pays. Mais il plane quand même au dessus de la guerre puisque des obus utilisés par l’armée porte son surnom « Black Smoke ». En 1920, le mal du pays étant trop puissant, il accepte de se rendre à la justice américaine. Sa reddition fait les choux gras de la presse. Les gares grouillent de monde pour voir passer le phénomène noir.

A sa sortie de prison, en juillet 1921, il a 43 ans. Il veut reprendre sa couronne et provoque le nouveau champion du monde Jack Dempsey en duel. Les années passent, la ségrégation reste. Dempsey refuse. Johnson se contente de petits combats pour gagner de l’argent, vit du Music-hall et écrit une autobiographie. Mais il veut plus. Il veut revenir.

Pourtant, il le sait : il ne peut pas compter sur le monde du sport qui est ingrat. C’est une jungle où un roi doit toujours être désigné. Sa lente décadence a laissé un vide immédiatement comblé. Le métisse Joe Louis est la nouvelle coqueluche de la boxe américaine. Mais il est l’antithèse de Johnson. Il ne fait pas de vagues, ne cherche jamais à ridiculiser ses adversaires et ne remet pas en cause « l’ordre établi ». Alors quand Johnson vient lui proposer en 1930 ses services d’entraineur, les managers du prodige refusent. C’est un camouflet pour l’ancien champion qui, furieux, crie sur tous les toits que Louis va être terrassé par le champion du monde allemand Schmelling. Et il dit vrai. Louis est battu par le teuton. Mais il deviendra ensuite l’un des plus grand boxeurs de l’histoire en défendant à vingt-cinq reprises sa ceinture de champion du monde (record encore inégalé).

En ce qui concerne Johnson, il vit de sa gloire dans des kermesses, devenu alcoolique. Le 10 juin 1946, alors qu’il roule encore trop vite en voiture, il manque un virage. Mort comme il a vécu, aussi insouciant qu’inconscient, le pionnier de la boxe afro-américaine fut le Noir américain le plus célèbre du début du XXe siècle. Quand tant d’autres se contentaient de survivre, la faute à un racisme nauséabond, lui brillait. Égoïstement, sûrement, mais sans se poser de contrainte, sans laisser la couleur de peau l’empêcher de vivre dans le luxe et la gloire. Lorsque la presse le traitait davantage comme un monstre qu’un champion, Jack Johnson répétait : « Quoi que vous écriviez à mon sujet, je reste un homme. » Un homme libre.

Plus que Mike Tyson, qui partage le crâne rasé et les moeurs légères de Johnson, c’est Mohamed Ali qui assure être son successeur. Durant son combat contre Jerry Quarry, un poids lourd blanc, il crie à chaque touche : « Jack Johnson est là, il est là ! »

Par Théo Sorroche Publié le vendredi 31 mars 2017