Les petites histoires du journalisme sportif (1/2)

La presse sportive est une presse bien à part.  Ses lecteurs sont des passionnés mais aussi des connaisseurs qui ne pardonnent pas une erreur ou un à peu près. Elle est attendue avec impatience, reçue avec passion et exigence. Édouard Seidler directeur de la rédaction du quotidien sportif L’Équipe de 1970 à 1980 a notamment … Continuer la lecture de « Les petites histoires du journalisme sportif (1/2) »

Par Florian Gautier Publié le vendredi 31 mars 2017

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Retour gagnant

La presse sportive est une presse bien à part.  Ses lecteurs sont des passionnés mais aussi des connaisseurs qui ne pardonnent pas une erreur ou un à peu près. Elle est attendue avec impatience, reçue avec passion et exigence. Édouard Seidler directeur de la rédaction du quotidien sportif L’Équipe de 1970 à 1980 a notamment dit que « les journalistes sportifs revendiquent au sein des dispositifs corporatifs une vraie spécificité qui est la passion d’écrire sur la passion sportive ». Leur identité professionnelle est à la fois empreinte de l’éthique journalistique et de la morale sportive.

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La presse sportive est réellement née en France au milieu du XIXe siècle. Dans les années 1870-1880, la presse et le sport ont entretenu des relations d’étroite complicité et d’intérêt mutuel. Dès son origine, la presse sportive a participé au développement du sport en France. Elle a créé, organisé et contrôlé son actualité. Par exemple, le journal Le Matin, journal d’informations générales a créé en 1899 le premier Tour de France automobile.

À la fin du siècle, la presse spécialisée constituait déjà un univers médiatique à part entière et les premières rubriques sportives apparaissaient dans la presse généraliste. Les journaux d’informations générales, après avoir créé des chroniques épisodiques, ont mis leur logistique à disposition des premiers  journaux spécialisés en sport. Par exemple, Le Petit Journal, entre 1869 et 1892, a prêté son imprimerie et ses colporteurs aux fondateurs du Vélocipède et du Vélo. Les journaux hippiques puis vélocipédiques se sont alors popularisés et ont ouvert la voie aux premiers quotidiens sportifs.

Henri Houssaye, patron de l’agence Havas, a écrit en 1910 : « la place que les manifestations sportives ont prise en France depuis 18 mois, nous fait un devoir de nous intéresser aux épreuves sportives qui n’étaient guère suivies auparavant que par les connaisseurs. Aujourd’hui, les quotidiens nous demandent d’alimenter une chronique sportive de plus en plus volumineuse. » Les Français ont alors découvert le sport, les compétitions sportives et la presse sportive.

Des hommes et des journaux

Les premiers journalistes de sport n’ont pas été des journalistes comme les autres. Ils avaient une multiplicité de facettes. Ces premiers reporters ont pu cumuler plusieurs fonctions. Ils étaient à la fois rédacteurs, reporters, parfois patrons de presse, organisateurs des compétitions qu’ils couvrent et acteurs de l’institutionnalisation du sport à travers la création des premières instances sportives (fédérations, ligues, groupements etc..). Ils ont fourni leur propre matière et fabriqué l’actualité de leur discipline. Nombre d’entre eux étaient également d’anciens sportifs.

Une presse qui a fait découvrir l’activité  sportive

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’activité physique était encore considérée comme une mondanité, teintée de snobisme, agréable mais superficielle, inutile voire dangereuse pour certains. Les premiers journalistes sportifs qui ont encouragé la pratique du sport, en ont assuré sa notoriété et sa popularité étaient aussi considérés comme des polémistes par certains.

Le Sport – Le journal des gens du monde : Premier journal de sport bimensuel combinant journal d’informations générales, mondaines et sportives, créé en France le 17 septembre 1854 par Eugène Chapus, courriériste (Journaliste qui prend en charge la rubrique du courrier des lecteurs) mondain qui vient de découvrir lors d’un voyage en Angleterre, le rôle que l’exercice physique  peut jouer sur l’éducation. Le titre de ce journal  lance le mot « sport » emprunté à l’anglais, mais dérivé du vieux français « desport = divertissement ».

Cette première presse était plutôt dite de loisirs que sportive car elle traitait de turf, de chasse, de canotage, d’arbalète, de jeu de paume, de billard…De grands quotidiens d’informations générales comme le Figaro ou La Liberté se sont aussi dotés de rubriques sportives, des sortes de carnets mondains où se dévoilaient les résultats des compétitions pour les gens du monde.

Une presse qui crée l’événement sportif

C’est aussi pour combattre le côté méprisant du sport avancé par certains que des journalistes sportifs ont créé et organisé les premiers événements sportifs, les premières compétitions sportives et ainsi soutenu le secteur naissant de l’industrie sportive. Ils contribuaient ainsi au développement du sport, de sa pratique, de sa commercialisation et de son exploitation.

 

Le Vélocipède illustré : journal hebdomadaire créé en 1869 par Richard Lesclide qui profite de la vogue du bicycle. Il va vaincre les préjugés de son époque pour imposer son journal et donner au vélocipède le profil sportif qui fera son succès populaire.

Pour cela, il invente la course cycliste à travers la campagne, le Paris-Rouen. Il crée un événement qui marque l’imaginaire du public et valorise ainsi sa course en attirant participants et spectateurs. Tout ce qui tourne autour de cet événement est source d’inspiration pour le journaliste qui alimente ainsi son journal. « Le journal supporte l’événement qui lui-même supporte le journal » dit-il. 

L’industrie du cyclisme n’a pas d’autre choix que de soutenir financièrement son journal et la course qu’il a créée puisque les deux valorisent le produit qu’elle fabrique. C’est ainsi que l’industrie du cycle va devenir un partenaire privilégié de la presse sportive.

Richard Lesclide établit la règle d’or de la presse sportive de l’époque: ne pas attendre l’événement mais le créer et s’il le faut, l’organiser, pour le moins l’encourager.  

La presse vélocipédique a joué un rôle décisif dans l’affirmation de la presse sportive. Avec la loi sur la liberté de la presse en 1881, on a assisté à une véritable explosion de nouveaux titres et d’autant plus après l’exposition universelle de Paris en 1889 qui ouvre le temps de la conquête industrielle et profite au vélo. Ces titres donnent l’impulsion à la popularisation du vélo par le biais de l’information compétitive et encouragent la démocratisation du cycle.

L’époque de 1880 à 1914 a représenté l’âge d’or de la presse écrite. Deux titres piliers de l’histoire du sport français sont nés à cette époque : Le Vélo et L’Auto. C’est le début d’un vrai combat. Ils s’opposaient en tout, partisan de l’affaire Dreyfus pour le premier, se voulant apolitique et donc plus rassurant pour le second, impression sur du papier vert pour le premier et sur du papier jaune pour le second. Mais surtout, un combat judiciaire sur le nom des deux journaux oppose les deux entités.

Le Vélo : créé en 1892. Pierre Giffard, son fondateur n’est pas un sportif, mais un authentique journaliste de l’information générale et un grand reporter devenu sportif et surtout séduit par le sport. Ancien chroniqueur du Figaro et chef des informations du Petit Journal. Il est considéré comme le pionnier, le « défricheur de la broussaille » que fut la presse sportive à l’origine. Il organise lui aussi des compétitions sportives en vélocipède. La bicyclette est présentée comme un bienfait social.

Ce journal ouvre la voie des quotidiens sportifs. Il est le premier quotidien de sport : 10 000 exemplaires en 1892 et 100 000 en 1899.

Les raisons du succès s’expliquent par la participation de vrais bons journalistes spécialisés et dynamiques dont Victor Breyer ou Frantz Reichel, l’aptitude à créer et exploiter l’actualité vélocipédique sans oublier le reste de l’actualité sportive. C’est un journal omnisports. L’affaire Dreyfus aura un impact sur le devenir de la presse sportive en France. En effet, Pierre Giffard apporte son soutien à la révision du procès du capitaine Dreyfus et  freine la trajectoire ascendante du journal. Heurtés par sa prise de position, les propriétaires du journal se désengagent du Vélo et soutiennent le projet d’Henri Desgrange de fonder l’Auto-Vélo.

L’Auto-Vélo : créé le 16 octobre 1900 pour concurrencer Le Vélo. Dirigé par Henri Desgrange, que l’on considère comme le « sphinx bâtisseur » de la presse sportive.

Suite à l’attaque en justice du journal Le Vélo pour plagiat de titre, L’Auto-Vélo doit réduire son titre à L’Auto en 1903. Craignant alors de perdre son public passionné par le vélo, Henri Desgrange riposte grâce à un de ses précieux collaborateurs, Géo Lefèvre.

Géo Lefèvre est un jeune journaliste sportif incontournable de la première moitié du XXème siècle. Il a une plume très personnelle, vivante, gaie et claire. Il déclare ces quelques mots prophétiques : « l’année 1900 est une année à part, une année de transition. C’est une année qui vient de montrer à la fois ce qu’a produit le XIXème siècle et ce que sera capable de produire le XXème siècle ». Il va lancer l’idée du premier Tour de France cycliste. C’est ainsi que naît cet encore très célèbre événement aujourd’hui, qui confèrera à L’Auto une telle importance que le concurrent Le Vélo disparaîtra peu de temps après. Le succès est immédiat sur les routes et dans les kiosques : 65 000 exemplaires quotidiens sont vendus en juillet 1903 ! C’est une recette qui marche : création et association aux événements sportifs mais aussi un étroit suivi de l’actualité. En plus du cyclisme, il va aussi privilégier la course automobile, le football et le rugby.

Les journalistes de L’Auto apprennent à organiser un écrit bien en amont de l’événement lui-même, à ménager un suspens et tenir en haleine un lecteur « convié à lire la suite au prochain numéro », créant ainsi une dépendance à l’événement.

En 1919, Henri Desgrange lance aussi l’idée du maillot jaune sur le Tour pour rappeler la couleur du journal. Au cœur du développement de l’épreuve, le journal L’Auto rappelle donc qu’il a créé le Tour de France et se confère un rôle historique. Aujourd’hui encore, les initiales « HD » figurent sur le maillot jaune. Enfin, Desgrange s’associe également au lancement des 24 Heures du Mans en 1923. L’Auto grâce au Tour s’impose comme le quotidien sportif de référence (140 000 exemplaires quotidiens en 1913 et septième tirage national ! Le journal atteint ses records  à 364 000 exemplaires par jour en 1933 et des pointes à 730 000 en juillet avec le Tour).

Pendant 40 ans, ce journal va régner sur la France sportive sans contestation valable et durable. Géo Lefèvre a attribué au sport un rôle actif d’émancipation sociale, à juste titre, puisque les progrès techniques suscités et encouragés par les compétitions en cyclisme, en automobile, en aviation ont profité au confort du citoyen. Le sport-spectacle est né avec la bénédiction et les encouragements de la presse spécialisée et est devenu une récréation populaire socialement appréciable. Ce sont le traitement de l’information sportive dans la presse quotidienne nationale et à la radio qui ont fait fléchir les tirages de L’Auto.

L’Équipe : considéré comme l’enfant naturel de L’Auto, il est créé en 1946 par Jacques Goddet pour lui succéder car ce dernier est interdit de publication.

L’Équipe a également été à l’origine de la création de la Coupe d’Europe des clubs champions, compétition européenne de football. À l’époque (en 1954 précisément), la presse britannique et notamment le Daily Mail faisait l’éloge de Wolverhampton, un club du Royaume, le décrivant comme le meilleur d’Europe. Via son journaliste Gabrien Hanot, L’Équipe a très rapidement répondu, expliquant qu’il était impossible d’avancer cela. Le Milan AC règnait alors sur l’Italie et le Real Madrid sur l’Espagne. Pour pouvoir prétendre à un titre de « meilleure équipe du continent », Wolverhampton devait donc se confronter à ces équipes. « Non, Wolverhampton n’est pas encore le champion du monde des clubs », titrait le quotidien français en reprenant l’expression utilisée par les Anglais. C’est ainsi qu’est né en 1955 la Coupe des Clubs champions européens.

Le journal L’Équipe s’est alors imposé comme le seul quotidien sportif dans les kiosques et le demeure encore aujourd’hui.

De la création du Tour de France, en 1903, jusqu’en 1987, le directeur du journal L’Auto puis L’Équipe était également le directeur du Tour de France. Henri Desgrange dirigea en effet l’épreuve jusqu’en 1936, date à laquelle il commença à partager les rênes avec Jacques Goddet. Après la guerre, ce dernier relancera alors l’épreuve en 1947, un an après avoir créé L’Équipe pour succéder à L’Auto. Ce n’est qu’en 1987, à cause de son âge, que Goddet a dû se résoudre à quitter la direction de la Grande Boucle. Si Jean-Marie Leblanc, qui l’a remplacé, n’était pas le directeur de L’Équipe, il en était malgré tout un journaliste important à la rubrique cyclisme. Avec l’importance pris par le quotidien, il était impossible de cumuler les deux fonctions, mais la tradition du journaliste à la direction du Tour de France est restée. Quand Christian Prudhomme a pris la succession de Jean-Marie Leblanc en 2005, il avait également un passé de journaliste. Cependant, il a été le premier à venir de la télévision, puisqu’il commentait le Tour de France pour le compte de France Télévisions pendant plusieurs années.

Une presse dirigeante et militante

La mauvaise réputation des journalistes sportifs se justifia à l’époque par le jargon utilisé par ces derniers. L’image renvoyée serait anti-intellectualiste, anglicisante et donc dévalorisante.

Ils ont alors façonné une culture professionnelle « de compromis ». D’un côté, ils se mettaient en marge du processus de professionnalisation du journalisme du fait de leur engagement sportif. Ils ont cédé à la croyance en une essence « pure » du sport. De l’autre, au fil de la professionnalisation du sport et de leur exclusion de cet espace, ils se sont définis davantage comme des journalistes à part entière.

Dès son origine, la presse sportive a été une presse spécialisée qui s’est structurée avec des causes à défendre. De nombreux journalistes sportifs de cette première moitié du XXème siècle ont participé à la structuration de la spécialité journalistique en créant et en dirigeant parfois des associations professionnelles. Des hommes de caractère et de conviction.

Ils ont ouvert la voie à une vraie solidarité professionnelle dans le milieu, en créant en 1905, l’Association des journalistes sportifs (AJS), à l’initiative de Géo Lefèvre. Une association corporatiste mais surtout un mouvement mutualiste ayant pour vocation de subvenir aux besoins des retraités et des plus démunis, à une époque où le statut de journaliste n’était alors pas reconnu. Elle sera dissoute en 2008.

1921-1958 : Frantz Reichel a fondé le Syndicat de la presse sportive et touristique. Il s’agissait de défendre des intérêts particuliers. L’actuelle UJSF (Union des journalistes de sport en France) créée en 1958 en est l’héritière et affinera ce modèle corporatiste. Le même Frantz Reichel a aussi fondé l’Association internationale de la presse sportive en 1924. Il est aussi l’initiateur des fédérations françaises par sport dès 1903 avec celle de boxe. Suivront de nombreuses autres Fédérations, créées pour établir les règles des différentes disciplines.

Certains journaux vont même jusqu’à investir dans la propriété de stades, Le Vel d’Hiv et le Parc des Princes par exemple pour L’Auto.

C’est au début du XXe siècle que la presse sportive a acquis sa notoriété. Les journalistes de sport de l’époque étaient indissociables du puissant moteur de l’économie du marché du sport. Mais la position de ces journalistes pouvait être ambiguë du fait de leur cumul de fonctions, à l’instar de Géo Lefèvre, directeur de course, commissaire sportif, juge à l’arrivée et envoyé spécial de L’Auto. Ils étaient à la fois journalistes, promoteurs de spectacle, membres de fédérations sportives et/ou dirigeants de stade ou de salle de spectacle. Ces cumuls menaçaient de créer des conflits d’intérêts et portaient atteinte à l’obligation éthique de la profession décrite dans l’article 5 du Code déontologique et ayant attrait au désintéressement financier. Dans ce cas, il était alors possible de se demander si leurs articles étaient objectifs ou, au contraire, promotionnels puisqu’il paraît évident que ces journalistes tiraient pour certains d’entre eux de substantiels profits pécuniaires de leur activité professionnelle. Il n’y a alors, à cette époque, plus de distance, d’indépendance, de neutralité, d’objectivité entre le journal et l’événement ou les compétiteurs.

Ces interrelations entre la presse écrite, les industriels et les institutions ou dirigeants sportifs  risquaient de confondre les genres et les responsabilités de chacun

Thibaut Alrivie (twitter) avec Nicolas Tavares (twitter), Robin Watt (twitter) et Florian Gautier (twitter). 

Par Florian Gautier Publié le vendredi 31 mars 2017