Les tontons flingueurs du Pirée

À eux deux, ils représentent « le miracle grec ». Si l’expression définit historiquement les extraordinaires avancées sociétales et culturelles survenues dans la Grèce antique durant le Ve siècle av. J.C, elle s’adapte également parfaitement au basket grec et à ses principales stars évoluant à L’Olympiakos. À eux deux, ils ont permis au club grec de remporter deux Euroligues lors … Continuer la lecture de « Les tontons flingueurs du Pirée »

Par Florian Gautier Publié le vendredi 31 mars 2017

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Retour gagnant

À eux deux, ils représentent « le miracle grec ». Si l’expression définit historiquement les extraordinaires avancées sociétales et culturelles survenues dans la Grèce antique durant le Ve siècle av. J.C, elle s’adapte également parfaitement au basket grec et à ses principales stars évoluant à L’Olympiakos. À eux deux, ils ont permis au club grec de remporter deux Euroligues lors des quatre dernières éditions : 62-61 face au CSKA Moscou en 2012 et 100-88 face au Real Madrid en 2013. Sans oublier la finale perdue  l’an passé face au Real de Madrid (78-59). Eux, ce sont Giorgos Printezis et Vassilis Spanoulis, enfants de la « culture basket » née en Grèce post titre européen 1987. Cette année, leur mission est avant tout nationale. Ils doivent permettre à leur club de conserver le titre de champion de Grèce arraché l’an passé à l’ennemi du Panathinaikos. Découverte de cette ferveur sur les quais remplis de sardines d’Athènes, dans les pas de ces deux enfants de la cité, devenus les «dieux modernes» du Mont Olympe.

ÅÕÑÙËÉÃÊÁ / ÐËÅÉ ÏÖ / ÏÓÖÐ - ÑÅÁË ÌÁÄÑÉÔÇÓ / EUROLEAGUE / PLAY OFF / OLYMPIAKOS -REAL MADRID

14 juin 1987, il est presque 23 h. La Grèce vient de battre l’URSS 103-101 et remporte « son » championnat d’Europe à domicile. Dans les pas d’un extraordinaire Nikolas Galis (37 points de moyenne sur le tournoi), c’est tout un peuple qui se prend d’amour pour la balle orange et qui fête ses héros tout un été durant. Et pourtant, cette romance n’était pas évidente avant 1987 et l’Eurobasket organisé à à domicile. Jusque-là, les Grecs n’avaient que faire du basketball, trop amoureux du football. D’ailleurs la section foot du club de l’Olympiakos, qui comporte également une section volley-ball (masculin et féminin), est souvent appelée familièrement « Thrylos » (« Légende » en grec).  Le basket est alors abandonné par les fans, un peu à l’image de ce que peut l’être aujourd’hui le handball : malgré la réussite de l’épisode olympique de 2004 (le pays était directement qualifiée en tant que pays hôte comme le veut le règlement olympique), la Grèce est aujourd’hui le seul pays des Balkans dont les équipes nationales ne se qualifient pas dans les tournois internationaux (éliminée des qualifications de l’Euro 2014, au premier tour, par la Suisse) et souffre de la comparaison de ces voisins croates, serbes, bosniens, macédoniens, hongrois ou même monténégrins.

Pour le basket, le titre de l’Euro 87 a tout changé. Tous les petits grecs se sont mis à jouer au basket. Si bien que l’histoire d’amour avec la balle orange s’est prolongée et qu’aujourd’hui, vingt-huit ans plus tard, elle semble ne jamais avoir été si belle malgré toutes les tempêtes traversées par la société hellène. Dans le sillage de l’équipe nationale, de nouveau championne d’Europe en 2005 et vice-championne du monde en 2006, – avec notamment un succès historique face à la « Dream Team » des USA (101-95) – ce sont les clubs grecs qui se sont mis à briller sur l’échiquier européen. Ils ont emporté pas moins de neuf Ligues des champions grâce au Panathinaïkos (1996, 2000, 2002, 2007, 2009 et 2011) et à l’Olympiakos (1997, 2012 et 2013), sans oublier la grande époque de l’Aris Salonique, triple vainqueur des « petites » coupes d’Europe (Coupe Saporta en 1993, Coupe Korac en 1997 et Europ en 2003).

Pourtant, les clubs grecs arrivent d’un championnat, la Ligue HEBA – fondée en 1927 et regroupant les quatorze meilleures équipes du pays – laminé ces dernières années par les coupes budgétaires, des droits de télévision en chute libre et un sponsor principal, la société publique de paris OPAP, affaibli. Les clubs eux-mêmes, souvent financés par des mécènes, ont subi la crise de plein fouet. Au cœur de cette crise (2010 à 2012), trois des plus illustres clubs, l’Aris – 10 titres nationaux et 3 coupes d’Europe – , Panionios et Maroussi, criblés de dettes, ont été interdits de recrutement par le Tribunal d’arbitrage de la Fédération Internationale de basket (FIB). Pour Maroussi c’est encore pire : engagé en Euroligue lors de la saison 2011, le club a fait faillite et comme la plupart de ses concurrents, a vu ses joueurs fuir à l’étranger (notamment chez le voisin Turc) : aujourd’hui, le club est avant dernier du championnat de…troisième division (B League) !

Dans cette tempête, le salaire moyen a été divisé par deux pour les joueurs grecs : ils émanent à moins de 40 000 euros par saison. Les joueurs étrangers s’en sortent un peu mieux et touchent en moyenne 100 000 euros par an. S’ils sont payés en temps et en heure…ou payé tout court (comme en football).  Selon le syndicat des joueurs de la ligue HEBA, à la fin du dernier exercice, douze des quatorze équipes de première division accusent plusieurs mois de retard de salaires pour les joueurs ou les autres salariés des clubs….Toujours au rayon des tristes réalités : la Ligue grecque, qui a annulé depuis trois ans son All-Star Game faute de moyens, a un temps demandé aux joueurs d’accepter de renoncer à 50 % de leur dû, et la liste des fournisseurs et autres chambres d’hôtel non payées s’allonge. Ce qui a valu, à Costi Zombanakis, propriétaire du club crétois de Réthymnonde, de dire que “la Ligue grecque n’est que le reflet de ce qui se passe pour la société grecque dans son ensemble : elle part en miettes“, lors d’une interview au magazine américain Sports Illustrated en avril.

Au milieu de ce marasme sportif et financier, les deux locomotives athéniennes que sont le Panathinaïkos et l’Olympiakos s’en sortent mieux. Mais ils perdent des millions tous les ans et leur budget a été considérablement revu à la baisse. Pour L’Olympiakos, propriété des frères Panagiotis et Georgios Angelopoulos, issus d’une riche famille d’armateurs, son budget a fondu comme neige au soleil avec aujourd’hui à peine 7,5 millions contre encore 35 millions il y a sept ans  – quand on le compare aux 44,3 millions de budget du CSKA Moscou, l’expression miracle grec prend tout son sens. Et il a dû laisser partir plusieurs gros salaires ces dernières années : c’est aujourd’hui l’expérience des joutes européennes de ses joueurs majeurs qui explique en grande partie pourquoi le club résiste encore. Pour ce qui est du frère ennemi, le “Pana”, lui aussi peut se targuer de posséder assez de moyens pour exister en Europe (6,5 millions d’euros) grâce à l’argent de la famille Giannakopoulos, propriétaire du groupe pharmaceutique Vianex. Mais pour combien de temps encore ?

La Grèce transpire la culture basket

Il suffit d’avoir l’occasion de se promener dans les rues d’Athènes pour comprendre que sur place, le basket-ball est bien plus qu’un sport. Impossible de traverser un quartier de la capitale hellénique sans croiser un petit terrain de plein air enfermé entre quatre grillages, un « city » comme on appelle ça en France pour le…foot. Un playground en Grèce. Heureusement, pas besoin d’avoir le profil type du basketteur pour se faire plaisir avec la balle orange – quoi que le Grec de taille moyenne culmine à 178 centimètres sous la toile, soit 1,5 centimètre de plus que le Français.

Près de l’ancien complexe olympique d’Hellinikon dans la banlieue balnéaire Sud d’Athènes – qui fait partie des ouvrages construit pour les Jeux de 2004 et ayant “changé le visage d’Athènes », qui est desservi depuis sa construction par un métro Metró Athínas dont la capitale avait perdu l’espoir de se doter, on peut croiser des jeunes jouant entre eux…Mais également des pères de famille, enseignant l’art du tir à trois points ou du lancer-franc à ses enfants. Comme expliqué précédemment, la relation entre le basket et les Grecs s’assimile à une véritable histoire d’amour, comme s’ils étaient faits pour se rencontrer…et se plaire ! Après la victoire lors de l’Euroligue 2013 , Giorgos Printezis, le sérial tireur de l’Olympiakos, déclarait d’ailleurs : « Si le basket est aussi populaire, c’est parce que c’est un sport qui nous correspond, c’est un sport très tactique et où chacun doit savoir ce qu’il est censé faire. Les feintes et la roublardise y sont très importantes. Nous, les Grecs, nous sommes comme ça au quotidien. » Foi d’Athénien.

À partir de la fin des années 1980, les terrains ont commencé à envahir les rues d’Athènes et d’emblée, le bitume a été pris d’assaut par les jeunes de la banlieue athénienne. Il faut aussi noter que les paniers des terrains de plein air grecs sont équipés de plexiglas. Rien de bien révolutionnaire me direz-vous pour un terrain de basket en salle. Pas faux. Sauf que quand on est licencié de basket en France, on sait que l’on ne joue pas sur des plexis tous les week-ends. Alors en voir en extérieur aux quatre coins du pays, il y a de quoi applaudir des deux mains. On retrouve également souvent le filet et des mousses de protections sur la structure du panier. Dernier détail, de nombreux playgrounds sont mêmes éclairés, du moins ceux de la capitale : du coup, on peut encore y jouer une fois le soleil couché. Et ce n’est pas rien, surtout en hivers lorsqu’il fait nuit à 17 h, ou encore pour jouer après les cours…ou après le boulot ! De « vrais » terrains, tout simplement.

D’ailleurs, à partir du début des années 1990, le basket se fait une place de choix à la télévision, avec la diffusion des matchs sur des chaines nationales : quand l’équipe nationale grecque ne jouait pas, un club grec prenais le relais : avec comme fer de lance les épopées européennes de l’Aris Salonique. L’équipe des « Empereurs », tout de jaune vêtus, a permis au club de remporter trois fois la Coupe d’Europe en une décennie (Coupe Saporta en 1993, Coupe Korac en 1997 et Europ en 2003).  C’est le début de la gloire pour le basket hellène à l’échelle européenne. Une gloire toujours d’actualité vingt ans plus tard et qui voit aujourd’hui tous les enfants jouer au basket, ne serait-ce qu’à l’école où il a peu à peu relégué le football au second plan. À Athènes, sur volonté municipale, chacune d’entre elle dispose de son propre terrain, certains lycéens faisant même du « rab »  en continuant à jouer après les cours.

Une des clés du succès ? Jouer au basket ne coûte rien, beaucoup moins que le foot par exemple. Or, en temps de crise, ce n’est pas négligeable. Ce sport est donc vite devenu un exutoire pour certains. Malgré cet engouement, le basket n’a pas encore détrôné le football. Il faut aussi noter que certains supporters du « Pana » ou de l’Olympiakos profitent de la dimension multi-sport de leur équipe pour se rendre à la fois au basket et au foot. D’ailleurs, s’il y a encore plus de gens qui regardent le foot, en terme de pratiquants, le basket est passé devant. Beaucoup de pratiquants ont un bon niveau, ce qui améliore la compétitivité de ce sport. Le fait qu’au foot aucun des grands clubs grecs (Pana, Olympiakos, AEK Athènes ou PAOK Salonique) n’ai jamais remporté la moindre compétition européenne contribue à ce que ce soit la balle orange qui fasse de plus en plus rêver les jeunes générations. C’est d’ailleurs une des bonnes raisons pour laquelle en Grèce on retrouvait du basket sur les chaines publiques du pays, et notamment la première d’entre-elles, ET1. Jusqu’à ce fameux jour de juin 2013 où le gouvernement grec ferma brutalement sa télévision publique…

Spanoulis – Printezis, ambassadeurs numéro 1 des « Reds »

Parmi les milliers de pratiquants « nés » après l’épopée européenne, deux d’entre eux sont devenus des héros, des « dieux des temps modernes », depuis leur double titre de champion d’Europe avec l’Olympiakos et du titre de champion d’Europe acquis avec la sélection. Ces deux joueurs, sont des enfants de la nouvelle culture basket en Grèce.

Vassilis Spanoulis, d’abord. C’est LA star grecque avec un palmarès long comme le bras : six championnats de Grèce, quatre Coupes de Grèce et trois fois vainqueur de la compétition reine Européenne, l’EuroLeague avec « son » Olympiakos. Star oui, mais attaché plus que tout à sa patrie. Né, formé et lié au pays. Car après une double campagne européenne exceptionnelle, Vassilis a entendu les sirènes du monde basket le courtiser à tout va.  Finalement, il choisira de ne pas quitter son pays et de faire partie d’un nouveau projet qui va lui donner une chance de réaliser un triplé historique en Euroleague ainsi que  de reconquérir le titre du championnat grec « volé » par l’ennemi du « Pana » (dont il a pourtant porté les couleurs à deux reprises au cours de sa carrière). Le secret des négociations fut de donner à Spanoulis « les clés » de l’Olympiakos Le Pirée, à la fois sur le terrain où il est la star et l’ambassadeur, mais aussi dans les vestiaires, où il est très respecté, de par son talent, son charisme mais aussi son palmarès. Preuve de confiance il en est pour un joueur de trente-deux ans. Si l’Olympiakos a accepté de se « saigner » pour son meneur star, c’est parce « V-Span » dépasse désormais le cadre du simple joueur. Fort est à parier que le joueur terminera sa carrière en rouge et blanc.

Si Vassilis Spanoulis est l’indéniable leader – la légende, même – de l’Olympiakos,  c’est bien Georgios Printezis qui s’est retrouvé sous le feu des projecteurs lors de l’édition 2015 de l’EuroLeague. En cause : son superbe tir à 3 points au buzzer au match 4 des quarts de finale et ses 22 points et 9 passes qui ont définitivement brisé les espoirs du Barça, lequel se présentait pourtant comme l’un des cadors de la compétition (victoire 71-68). Une victoire euphorisante qui a vu l’Olympiakos écoper de l’amende la plus lourde de l’histoire de la compétition :  97 000 euros (ça fait cher, pour un club dont le pays, la Ligue et le championnat sont dans le rouge), pour “invasion de terrain par des supporteurs“, “feux d’artifice dans la salle” et  d’autre incidents “de nature à menacer l’intégrité physique des participants“,  selon un communiqué de l’Euroleague. Oui des feux d’artifice, vous avez bien lu, rien que ça. Ah, le folklore grec, on ne s’en lassera jamais. De plus avec ces bêtises, l’équipe grecque sera également contrainte de disputer son prochain match européen de la saison prochaine à domicile “à huis clos”. Mais Giorgios n’en était pas à son coup d’essai. En 2012 déjà, en finale de l’Euroleague face au CSKA Moscou, il avait rentré le shoot de la gagne (un floater difficile) à moins d’une seconde du buzzer, offrant à l’Olympiakos le premier de ses deux titres consécutifs de champion d’Europe. L’auteur de deux des paniers les plus mémorables de l’histoire du club grec n’est pourtant pas qu’un homme de « money time » : l’ailier est aussi, depuis quatre ans, l’un des joueurs les plus réguliers de l’Euroleague. D’ailleurs, à l’issue de la dernière campagne européenne, le 9 juillet dernier, ses droits en NBA ont été transférés aux Spurs de SanAntonio,  avec un second tour dedraft 2017 protégé. Giorgios partira donc bientôt à la conquête du Texas, le tout à 31 ans. Comme quoi, dans la vie il n’est jamais trop tard.

L’Olympiakos « section basket » est à l’image du pays, en crise souvent, au bord du gouffre parfois, mais débout toujours, notamment grâce à ses deux stars du cru.  Bien aidés par une culture du sport et du basket plus précisément, mais aussi par des supporters passionnés prêts à jouer pleinement leur rôle de « sixième homme ». Gageons que la prochaine finale nationale – on peut vous l’annoncer en avant-première sans trop de risques –  contre le « Pana » sera une nouvelle occasion d’écrire à l’encre rouge la rivalité entre les deux frères ennemis d’Athènes.

Par Florian Gautier Publié le vendredi 31 mars 2017